A M. MARC DUFRAISSE
Mon cher Marc, j*ai été bien heureux que vous vous fussiez souvenu de moi, et j*ai accueilli avec un extrôme plaisir votre ami et collègue, M. Challemel. Je vous devais déjà un excellent bonjour que m'a apporté de votre part notre ami commun, Gallot, à qui je dois, en outre, le numéro de la HecAercIie qm contient votre article sur C. Desmoulins.
Pour toutes ces choses j'étais en retard avec vous; recevez donc en une fois mes remerciements, et croyez ime fois pour toutes que vous êtes Tun des hommes rares dont je convoite le plus Tamitié et craigne le jugement. Ceci donné à nos vieux sentiments de compagnonnagcy je réponds à votre lettre.
Je ne puis vous envoyer en ce moment que trois des opuscules que vous désirez, le Dimanche^ la CréeUim de Tordre et le Manuel. Tout ce que j'ai fait est devenu,
depuis le coup d'Etat, fort rare ; Garnier n'en a plus, et nous attendons l'eifet de ma prochaine publication pour juger si le moment est venu de tenter xme réimpression générale. Dans ce cas, comptez sur mon souvenir et ma diligence à vous obliger.
DE P.-J. PftOUDHON. 289
J'ai lu avec un plaisir infini votre CamUle, et je vous sais gré d'avoir enfin osé poser la pierre d'attente d'une conciliation entre les deux vieux partis de la Gironde et de la Montagne. Votre grand cœur autant que votre excellent esprit s'est manifesté là tout entier; encore une fois, recevez-en mes félicitations. J'ai été touché jusqu'à l'âme de votre œuvre ; il n'y a qu'un homme de pensée, comme vous Tètes, qui puisse comprendre qu'un penseur puisse être ainsi ému par un acte qui ne procède cependant que du jugement.
Mais pourquoi avez-vous cru devoir sceller cette réconciliation par le sacrifice de cette grande figure de Mirabeau? — J'ai lu avec soin sa correspondance avec le comte de là Marck, et si je regrette qu'un homme de cette valeur ait été dans le cas de stipuler ses intérêts personnels, je ne puis, je l'avoue, voir dans cette stipulation un acte de vénalité et de trahison. N'oubliez pas que Mirabeau, tout en cachant sa marche à ses contemporains, fait appel à la postérité et recommande à son correspondant de conserver et publier ses lettres ; est-ce Tacte dW homme vendu?... Pour moi, j'ai vu dans ce fait prodigieux de la vie de. Mirabeau l'un des actes les plus puissants de l'époque : la royauté, non l^as tuée, ce qui était plus facile, mais domptée par la Révolution. La royauté domptée, changée d'absolutiste, féodale, divine, en rouage constitutionnel, et cela avec la complicité officielle et secrète du roi, du roi qui jure la constitution d'une main et de l'autre s'engage avec Mirabeau : voilà ce que m'a révélé la correspondance la Marck. Qui donc pouvait ici trahir Mirabeau? Il n'était pas démocrate, et sa haute raison lui faisait voir ce que l'expérience a démontré, que la France serait encore un siècle avant de le devenir. Mirabeau voulait
il noufi ràt fait «iw^c^r de vii^i-cinq m». M^i^tieau a ii^ martyr 4e T^UocUé des mo^ur^ féodaloç, j^squ'ciu jour où il eMf d^vw^ d|$p^té d^ la sénécla^us^ée d'Aix ; à pi^riir dq là, i} a ^M Qliartyr de sa in^uvais(^ ^épu^- (iop, de9 6Qupço&9 pçfpi$tuels de son parti, de$ injures quotidiennes de ^ contre-réyolut^on : ne le poursuivez pas au delà de la tombe. Pour moi, je le dis franchement, je d^fend3 Mirabeau; je comprends 99, conduite, bien qu'elle eût pu èlr^ meilleure, et je r^t)so.\is pleinement. Avep lui la Révolution prenait un autre cours, j*en conviens, et nous échappions peut-être au drame de 93, 94 jusqu'à 1814; mais j'estime, quaint a mcû, que cet intérêt épique ne vaut pas le progrès ipéel, les habitudes politiques, le bien-être enfin et la philosophie, qui ont, à mon jugement, placé les quinze années de la Restauration bien au-dessus des quinze animées du Consulat et de l'Empire...
Yous me demandez mon opinion sur lei^ vieux partis? Je vous réponds qu'on ne les entend guère. L^ légitixnité compte à peine et devient d'un bête h, soulever le cœur. L'orléanisme a plus de racines : on peut affirmer que les quatre cinquièmes, pour ne pas dire les neuf diisièmes du, monde officiel, administration, états-majors, magistrature, police, etc., lui appartiennent. La finance, la haute industrie, une part de la boutique lui sont dévoués. Ils en sont aux regrets, aux espérances et aux rêves. Mais la fatalité les emporte comme h reste : le peuple révolutionnaire et socialiste dans l'âme, quoiqu'au tiers encore chauvin et bonapartiste, çç peuple Qte les connaît pas, n'en veut point, les hait ; puis le mouvement économique, philosophique et mpral devient tel que l'orléanisme paraîtra bientôt d'uue
incon^mtibUité abspli^e ayeç Iç ipouveineut, ni plu$ ni moins que TEmpire et la légitimité. Je n'Q$^?ais p^ dire pu prédire que nous iji'en yeverron^ pas quelque échantillon; la France unitjaiye et peirsoun^li^te est tellement inclinée à la form^ monarchique, que Ténefgip de ses instincts pourrait bien encore une fois, ^ous ce rapport, faire fléchir sa raison. iNJais la Révolution n'y perdra rien, la République môme s'epi trouverait fortifiée : c'est si peu de chose, dans la donnée de Tavepir, qu'un roi, constitutionnel!... Ce rouage politique me parait piôme, à moi, d'une telle insignifiance, que je me refuse presque à en tepir comptje, et je serais indifférent à une restauration orléaniste si je ne savais qu'indépendamment de la forme monarchique, qui me sourit assez peu, elle ne devait être l'organe d'une nouvelle répression des aspirations ^pcmlistes que j'af-r firme, et que la démocratie contient essentiellement.
Aussi, je ne songe qu'à engager de plus en plus la Révolution dans le sens économique et sppial. Le temps, les circonstances, les idées, tout nous y entraîne. Mon Afanuél a porté un coup terçible à la citadelle boursière ; dans six mois, je lui donnerai un tome deuxième qui achèvera, je l'espère, de meUre cette bande en déroute, et ne laissera disponible que les ^^^i^e^^io;^ ^épu- Uicaînes tant rêvées, mais jamais compri8,es par Lafayette,
D'ici là paraîtra mon grand travail, trois volumes de plus de cinq cents pages chacun, dont robj.et est de donner la philosophie de la Révolution. L'ancien moncje était au complet : il avait sa théologie, sa pjiiloçophie, sa poétique, son esthétique, son économie, s^ politique, sa morale, etc. Ou la Révolution n'est rien ou ellft doit remplacer tout cela, c'est-à-dire reconS:truire 1^ i^o-
ciété au complet. L'a-t-elle fait jusqu'ici? Hélas! la Révolution a été trahie dès le premier jour par les siens, pour qui elle n'a été qu'un élan spontané, puissant, mais point du tout réfléchi et pas compris. La Révolution s'est saturée de conceptions de l'ancien régime, elle s'est alliée à l'Église, elle s'est faite bigote, elle a été en tout et partout ime contradiction. Ce n'était pas la faute des volontés, certes, c'était l'effet de l'ignorance commune. L'œuvre est si vaste!...
J'ose croire que, pour la première fois, la pensée profonde, synthétique de la Révolution aura été dégagée, montrée d'ensemble et mise en regard du vieux monde qui nous régit et nous possède, vUus et in ente. Ce que je vous annonce est tellement formidable que, l'idée mise au jour, je ne comprends pas que le système existant puisse tenir longtemps, alors même qu'il n'aurait à lutter que contre l'influence dévorante de ridée. Le titre de mon livre, que je vous prie de tenir secret jusqu'à la publication, est celui-ci : De la justice da)is la Révolution et dans V Église. — La justice, pour moi, régit tout : la cité et la famille, l'économie, le travail, les lettres môme et l'art. L'Église, organe de la pensée religieuse, est le foyer de l'ancien monde. La justice comprend tout, domine tout, détermine tout ; en sorte que l'ordre humain dépend de la manière dont elle est elle-même comprise et interprétée, soit par l'Église, soit par la Révolution.
Malheureusement je m'attends à soulever bien des protestations du côté de la démocratie, qui, si elle n'est pas bonapartiste et jésuite, admet cependant tous les principes dont le développement à travers les âges a abouti à la féodalité, à l'Empire, à la théocratie. Pour que la Révolution devhit décidément triomphante, il
DE P.^. PR0f31>U0!«. 293
fallait \9l purger à fond dé tout faux alliage : une opération semblable, qui intéresse force amours-propres, force ambitions, force intérêts, ne passera pas sans réclamation. C'est une dernière bourrasque à soutenir, après quoi le mondé se classera, bon gré mal gré, hi quidem à deâ^irîs, Uli aut&m à sinisfrîs.
L'un die nos candidats à la députation de Paris, M. Pellelati, a bien osé dire, à propos de mon Manuel^ que c'était une œuvrr de police... Que ne dira-t-il pas dans trois mois quand il aura vu ma philosophie de la Révolution î...
Ma femime est sensible à Votre salut, et vous prie d'offrir ses compliknénts à la vôtre. Elle m'a donné déjà quatre filles, dont deux seulement vivantes.
Pour moi, je ne suis pas vaillant, une Je ne sais quelle affection cérébrale m'empêche de travailler, me paralyse les forces, par moment me cause des douleurs cuisantes et une anémie désespérante. Deux fois déjà j'ai dû suspendre ma publication pour prendre du repos, et je n'oserais répondre qu'il ne me faudra pas bientôt interrompre de nouveau mon travail et renvoyer la mise en vente de mon livre de janvier en mars.
Aidez-moi de loin, mon cher Marc, appuyez-moi dans vos lettres à vos amis, j'en ai besoin., Nos trois ennemis véritables sont la Banque, l'Église, la Magistrature. La première est fort ébranlée, la seconde délaissée, la troisième un instrument aussi dépourvu de responsabilité que le soldat eu faction. Par quelle combinaison ces trois puissances nous tiennent-ellôs sous le joug ? C'est, mon livre vous l'apprendra, que les principes ^métaphysiques et pratiques que ces trois institutions expriment, sont admis par tout le monde sous des noms et formules qui font illusion, mais qui au fond re-
CORRESP. VII. i9
viennent exactement au pème. Mon épopée philosophique, déchirera tous les. voiles; j'o^ di;re qju'atlors le monde se cowallra et pourra choisir en connaissance de cause.
J'ai réussi, de Taris de tout 1q monde, à dojoner à mon Manuel (500 pa^ de çhiiffes) 1- intérêt 4^'un pamphlet; — d'après mon traducteur allemand, çia philosoplûe révolulionudire se lit çofnpe un romaj^^ , S'il ne se trompe pas, Teffet ser^ terrible* j: ,
A4ie,u, mon cher, ^Ma^'c, con^plezr-you^j ^^, rexiiv comme je me console moi-môme de cet abaissement, par l^i pensée que. Toeuvre. 4p;,la Révolution dépasse tout cçjque la pensée huitaine a jusqu'ici, rêvé, oeque Tutopie a inv^plé, ce qu^ la religion ellermèpoe a cru* yaut-il uouB étonner que. cette malheureuse société, qui le sentj naçiis qui i^'y^ voit pas clair, hfeile ua iujitanl ?... ., .
. , Avouç de cœur,
î ,R-J. .PaOUDïfQN..
D£ R.^. PROfJDfiOii S95
I PaHBi; 3 dot eknbM tôSH.
A M. 'LARRÀMif '
- Mon Adt moDsieur "Larràmat,: j/'ai biea * xfegvt ctQ kur tempsvoidèU&^deniîères; liiii^éâà-2(^j9éçlemJ[)re^ l-aiiiiiè du- 28 octobre. Depuis que 'oelife^d m^ieil partfeitufiy lés journaux ont pu déjà satisfaire en pctrëei ivoire curiOSUé «UI7 ditei^ pcÔBts, tels que. laicrîaor^tileLreftiB 4fi.i^r- «sent du gteéral Gataigiiaew : l^ur la oriae, la rapport du j&mistre d09 finaitus^s ed des àasafctioAS cmV déjà 'jrja^fiOJré 4ôuâ oeusLtt qui il suffît : de [boiineapatisfle^k:. elle est passée cjdtte 4rise» eila est rfini^ \ lpi»t. ma r^aUtfa, > plus de:cau(r$i:ft)fcé^atCi. ;.•■■.■••,:■:;'.;.•... i .• i Sur']e>irçfQi(déiaoffmeiit».ToilàIle^£du^P^ Tép«i-^ blicain qui vdébàrrasseto' le>gOfLvsioiiMito(4B jsàrpersonne ; peu importe maintenant ce que fer^i|t lôa quatre bu eiiaq âuirrHiaAts . : les 'Uiia< fuf atit , l^a»aruires refusant darJuner^^JCcuxqni jurent seront^àce^U'ou dit^MM. OUi-vier et Darimon, repMseniaoLtondûfÉitii dd^^r^^TMir t% x}6ila/0iiyteiiMM0er4j^; oeiaxtpiiiii^ seront
MMi Gkiudohaipcf CaraiotyHépotn^^i^touitfois 1^^ eheC cle file'Dsortiils ne tt^ameÉit yai^iau parti. du serment. ' >P6ur moi^ je suis dégoèté d^e^e Ya^et^'Yient des situations et je renonce à ayoit xm avis.
COHRESPONDANCE
En principe, vous le savez, j'étais et je suis toujours pour l'action et la résistance.
En application, à vue du système électoral, de ses conditions, du défaut de garantie ; à vue de la Constitution impériale et des dispositions des démocrates, j'ai cru devoir m'abstenir. Je crois fermement qu'eu mettant les pieds dans le plat impérial, nous ne pouvons que montrer notre vanité et notre impuissance, compromettre nos principes et notre caractère.
Tout ce que nous pourrions faire nous devient un piège : ayons donc la modestie, la dignité du silence, et laissons faire à d'autres.
, Je travaille encore ; mais mes forces s'épuisent tous les jours, et j« n'oserais répondre'ïiu'avant l'achèvement de mon livre il ne me faudra pas suspendre mon travail encore une fois, -
Dans dix ou douze jours, le ,tome II sera tiré ; le t]»}isième va être mis sous presse : u^'esi peur moi une af^ faire'de ^ètnc >moi&et;decBlencor6>. -— U y à quatre jours, îapoliiee* 'tiaH une double deëeentechee; mon impri* meur ôi-iim qUe^hèa le libraire pour savoir à ^quoi s'en tenir sur la nature de ma publication ^^EUe avait lu dans une oori'esf oiidanee dUéminde quer^ j'âikis pubtieT'Uu pampUetivrel%î«ax/iSOUS' ce' titre ^ JU Bon Dieu au
: Qui sont dofte ks, plus' siotsy des mauvaisi plaisants qui ii^iifpexitaiiisi ind|sovèteknent mon ij^èni^ ou de la police qui s'énieiït die léurslic«Aafi£r? : . !:: [
Ah ! mqncher nj.onBieur/!iMms desceD:dons toujoura^ et si je ne p<ui^ pas dire ^ù^je^ pesais :que cix)iré« il eât vrai, du moins, que je jnViaç plus espérer : iLy ai)ieii de la vitalité encore dans fe jpdf^; mais la bourgeoisieest sans nerf, elle a plus peuTde perdre un écu que de
risquer son honneur, et, le général Cavaignac mort, je crains fort que la portion qui se ralliait à lui ne tourne décidément à TEmpire.
Quand tout se débande, le pauvre prolétaire tiendrat-il longtemps?...
Merci pour ma famille de votre bon souvenir, et saluez les amis de ma part. Je suis bien fatigué, bien triste; mais je rajeunirais en vingt-quatre heures s'il arrivait le plus petit événement ^igne d'être porté à Tavoir de la Révolution.
A vous.
P.-J. Proudhon.
.196 GOMESPONDA^CB
Parif , 4 D«tvèml>l« ISST.i
Monsieur, permettez-moi d'user de l'espèce de confraternité littéraire que vous avez bien voulu établir entre nous par Tenvoi que vous m'avez fait de votre intéressante traduction des lettres d'Héloïse et Abailard, pour vous demander tout à la fois un petit service et un petit renseignement.
Le service consiste simplement à donner connaissance de la présente à M. le préfet de police.
Xe renseignement se borne à me faire connaître, s'il est possible, et si vos devoirs ne s'y opposent, la pensée et les intentions de l'administration sur les faits et observations ci-après :
Il y a quelques jours, un M. Gaillard, commissaire de police au bureau de la librairie, envoyé, disait-il, à •cet effet par le ministre, s'est présenté chez MM. Garnier frères, mes éditeurs, et ensuite chez M. Bourdier, imprimeur, rue Mazarine, afin de s'enquérir s'il était vrai que l'ouvrage que j'ai en ce moment sous presse eût pour titre : Le Bon Dieu au XIX^ siède.
Le gouvernement, ajoutait M. Gaillard, aurait appris le fait par une correspondance allemande, en termes
OK P.J. PROUDfifÔN. m
lete qu'il avait dùs'inquiéter d'une semblable publication. Sur la dénégation énergique de l'imprimeur et des libraires, il ajouta : Mais n'y aurait-il rien dans l'ouvrage qui eût pu donner lieu à ce bruit venu de bonne source?
Voilà le fait, et si insignifiant qu'il paraisse, je vous avoue que je ne crois pas devoir le laisser passer sans protestation;
Gomment, d'abord, Tadministration qui a reçu depuis plus de six mois la déclaration de l'imprimeur, s'en va-t-elle recueillir les canards des correspondants allemands dont Paris pullule, et qui ne cessent d'inventer des nouvelles quand la chronique secrète et scandaleuse ne leur en fournit pas?
Gomment, ensuite, peut-elle penser que je m'en vais au (]^z-neuvième siècle, recommencer la guerre d'impiété que ne comportait déjà plus le dix-neuvième, et cela 4aBS un pamphlet burlesque de trois gros volumes?
Mais ceci est la moindre des choses : les susceptibilités de l'administration ne me regardent pas.
Ce que je ne puis admettre, et dont je me plains, c'est -que l'administration ait cru devoir, sur un simple avis soi-'disant venu d'Allemagne; commencer une espèce à'enfuête préventive ^is-à-vis d'un livre en cours d'impression. En cela, je tiens qu'elle outrepasse ses pQuvoirs, qu'elle humilie le pays et abaisse le gouvernement.
Gomment le ministre, puisque M. Gaillard s'est prévalu de l'autorité d'un ministre, n'a-t-il pas répondu it^implement à cette dénonciation officieuse : « La loi existe, nous n'avons pas à nous enquérir des ouvrages livrés à l'impression tant qu'ils n'ont pas été mis en vente et que le public n'en a pas été saisi. Une exception
300 iiRRËSPONDANCË
seulement est faite à Tégard des brochures de moins de dix feuilles, à Tégard desquelles la police se réserve k droit, non pas d'arrêter l'impression ou le brochage, mais seulement de les exammer dans les trois jours qui suivent le dépôl, et, en cas de péril pubhc, d'en ordonner, après examen, la suppression. »
Telle est la loi ; et je regrette de n'avoir pas été présent à l'imprimerie lorsque se présenta M. Gaillard. J^* l'aurais renvoyé à la déclaration d'impression, en lui disant que pour le surplus il n'avait pas de question à faire.
A quelles influences l'administration obéit-elle donc quand elle se laisse aller à de semblables mesures? Peut-il convenir au gouvernement de l'empereur d'être autre chose que l'organe de la loi que lui-même a faite? On ne cesse, il le sait, de l'accuser de despotisme; Use trouve qu'il n'est lui-môme qu'un instrument. Instrument de qui? Il faut bien le dire, du parti dévot!...
Un mot maintenant du livre et de l'auteur. Car, après avoir formiJé ma plainte, je veux aller au-devant des curiosités de l'administration, que je n'entends nullement braver.
La société française n'a plus ni principes ni croyances ; et personne ne souffre de cette absence de principes autant que le gouvernement lui-môme. L'édifice entier de l'esprit humain, de la conscience humaine, est à reconstruii^e : à qui nous adresser pour cette réédification? Deux autorités se présentent : la Révolution et l'Eglise. Laquelle suivre ? Une conciliation est-elle possible?... Voilà le point de départ de mon livre, dont je n'ai pas besoin ici de parler davantage.
Devant une semblable controverse, quelle attitude doit avoir le pouvoir? Le pouvoir^ qui déjà met la main
DE P.-J. PaOltDBON. 30t(
à tant de choses, va-l-il encore se faire philosophe, théologien, métaphysicien? A-t-il une éthiq.ue, une esthétique, un catéchisme à lui ? ou bien sa mission n'estelle pas plutôt de faciliter le débat, d'en recueillir les conclusions et, de s'emparer de la pratique, tant pour la direction des affaires que pour sa propre sûreté. Il suffit de i)oser de telles questions pour avoir la réponse. La science est œuvre individuelle, comme la poésie et Tart; que le pouvoir la laisse tranquille, c'est tout ce qu'il faut pour elle.
Après tout, cependant, il est possible, et c'est ce que ie désire savoir, que le gruvernement ne veuille pas plus de discussion philosophique que de critique de ses actes, il est possible qu'il ait pris décidément parti pour Tultramontanisme et les jésuites, et que, tolérant pour la petite guerre de ï Univers et du Siècle^ il n*entende souffrir ni une critique à fond de l'idée ecclésiastique, ni une exégèse sérieuse de la pensée révolutionnaire.
Il est possible, dis-je, qu'alors que l'opinion se montre de plus en plus indifférente sur la question de dynastie qu'elle sépare du reste, la dynastie napoléonienne, suivant l'exemple des deux dynasties déchues, se croie .intéressée, contrôle vœu universel, à soutenir et à réchauffer la vieille tradition pagano-christiano-féodale et à faire rebrousser chemin à la société et à l'histoire»
Si c'est ainsi, je suis heureux de le savoir. Un mot seulement, et je devinerai vite ce que peut-être on n'oserait dire. Ma résolution alors sera bientôt prise. Averti qu'il ne suffit pas à un écrivain de mettre hors de question la personne du prince, sa dynastie, son gouvernement, ses intentions, son avenir, les droits qu'il tient du pays et des circonstances ; mais qu'il faut se conformer au formulaire et signer la déchéance de la
aOi CORRESPONDANCE
pensée libre, j*irai hors de France chercher un public et une presse. Je suis tout résigné à rexpatriation. On saura que Paris n'est plus le foyer des idées ; et jieutètre la publication hors du territoire français de mes trois volumes, auxquels je déclare que pas iin mot ne Serait changé, fera-t-elle plus de tort au gouvernement impérial que toutes les haines des partis hostiles et deux cents scrutins comme celui de la troisième circonscription de la Seine.
Faudra-t-il toujours ressasser les mêmes lieux communs, et rappeler à tous nos gouvernements, à mesure qu^ils se culbutent l\in l'autre, que la société vit surtout du mouvement des idées, qu'ils ne subsistent euxmêmes que des produits de ce mouvement, et qu'en fait de LIVRES, — la loi réserve les brochures, — la police ne doit s'ébranler et les tribunaux sévir qu'après que le public a été saisi et sur la clameur de l'opiiilon ....
Pardon, monsieur ***, de vous importuner de cette sotte affaire; mais vous auriez bien mérité du gouvernaient de l'empereur si vous pouviez lui rappeler, à mon occasion, que le mieux pour lui, le plus commode, le plus glorieux, le plus profitable, quand son existence n^estpas en jeu, c'est de laisser écrire et laisser passer.
Comptant sur voire bienveillance, je vous prie d'agréer mes salutations sincères.
P.-J. PaOUDHON.
MP^I^meUMON. 303
Paris, 13 noyembre 18^ V
A M. CHARLES BESLA.T
Cher mai f vous m'Bwei. en^^é^ It. ne «ate phi» quel jour, deioender d# noe nourelW, etdepiw Sious u'Avxms plttd au 4e» rôtres». âim^youfi enix>q^ (Qu route? Passerez-Yous Thiver tranquille à PanJs* QuaimI
^-<- Auti» ^question. Contmiiez-^oiM de r«euesi^ijr le Jimmal ies Ck«mm$ 4^ fer. 4e Mifès^ J'aum à vq^ demander la communication de cette collée JÀoni, $1 imÈefobA tous pouvez voud ^ ^épaner pouj: qi^lque (€fnps« aiio: de préparer xmûM0miei, txm^ II, qu« j'ai izâi aur la ebantitr.
Les nouvelles abondent : . <
-« Mort du wiiiisirQ AJbbaiueei ; je le regreU/e^ De tout la pfC!6<3koel du goov<Nrii«ment impérial, il u'y a de passable que les bonapartiaM purs : Piétd^ Pergigny, Abbatucci; le reste se compose de renégats, qui se vengent sur les administrés et justiciables des remords de leur conscience.
— La Presse passe décidément au Palais- Royal ; le rédacteur en chef, Nefftzer, est remercié par Millaud : on attribue cette évolution à l'influence de noire ami
Darimon. NefiTlzer dit que tout est louche dans ce journal, et le deviendra bien davantage. — De mon castel je ne reçois que des échos; je ne sais rien; et vous"?
— Agitation intérieure au Messager de la Bourse ^ où isont deux de nos amis, Hervé et Langlois. Là aussi on
me parle de petites intrigues, de vanités, etc. Est-ce la crise qui amène tout cela ?
— De mon côté, la police s'est émue de je ne sais cpiel canard de la presse allemande disant que j'allais publier un pamplet contre la religion, sous ce titre : Le Bon Dieu au XIX^ siècle. Descente du commissaire de police che? l'imprimeur et le libraire. J'ai protesté contre cette enquête par une lettre, qui a été bien accueillie. <^els sont donc les tartufes qui déjà me relancent?...
Décidément vous êtes trop loin de nous. Les trois quarts de ce que nous aurions à nous communiquer nous échappent, et nous sommes morts l'un pour l'autre.
Me pardonnerez-vous d'avoir oublié que la Saint- Charles tombe le 4 décembre. Je vous avoue que je n'y ai pas pensé depuis 1829, dernière année où fut fètéie malheureux Charles X.
Chez nous on ne se fête pas; mais ce n'est pas le cas où l'on doive traiter son prochain comme soi-fiûme. Je vous serre la main.
P.-J. Proudhon. .
DE P.-J. PROUDHON. :i05
Parip, 27 novembre 18^7,
A M. CHARLES EDMOND
Mon cher Edmond, je n'ai pas encore pv^yous rendre votre dernière visite, quelqije envie que j'e^eus^e; par-r donnez-le à ma méchante cervelle et à la besogne dont m'accable n^OB imprimeur. I^e .voyçtg^ de Id^ rup Saint- Lazare est bien long ^our moi, et le peu d«^ temps que me laisse la maladie, je Vemploie au travail. >
Cependant, il; y a huit ou dix joursj, forpé par réchauffement âeimiQH cerye^u dlall^i? la^e rafiira|c}ûr,au grand air, j'ai passé pejr Bellevne et j'ai frappé à votre porte. Mais birrf liMi^^ge de bois^Le,i]pLattre|de lë^jma^son avait fait- comme l'hirondelle id^i ^s^ ]Chemip^,: il était parti sans att^ndire $e^me4( la chute. d^^ f^V^U^^vU faut qu'à ce sujet je vom3 dise ce que^'ai s^r je çf»u;cet que je medégonfle ivoUs ailes à la campagne ep an^teur, vous na ^ejrea jjawai^ .un p«yw»;g«^ul(Qip; vo\is
êtes im rat de ville, un bourgeois, im M^^^^f^^^'i" ..
Cela.dit,Jâ viens à l'objet de ma lettre* .
Il existe à Paris, pas loija de ch(^ vous, une institu-^ tion libre de musique instrumentale et de ch^nt, qui se nomme Éqolb Bi^sthoven. De cette: institution fait partie, en qualité de professeur et sous-directeur, un bien
digne homme avec qui vous vous êtes rencontré, un de nos amis enfin, M, Tajan-Rogéy qui, ces années dernières, est allé visiter la glorieuse Amérique des États-Unis, et n'en a rapporté que désillusions. Les Yankees n'en sont pas encore à comprendre cet élément humanitaire qui s'appelle I'art : ils peuvent se vanter, sous ce rapport, d'être au-dessous des Esquimaux leurs voisins, comme avec hruis '^ternellos banqueroutes ils sont au-dessous du commerce civilisé. Est-ce que l'idée ne viendra pas à quelqu'un de leur faire visite avec cent vaisseaux de guerre et cent mille hommes?...
Or, Y École Beethoven a pensé, et je Ten félicite, qu'il lut éHtkil hohbrable, lïtile, dé dé placer dM!iël^aui^Jees et le patTonà^ d^an p«rsoiuiagQ compétent et de réno^méie-amiseJll «'a^tpour^lk, en deux mots^ de soifkntt' TùrP'pak* lalfterlé. Vous sâves cequ'il advmit dé toùfil !«» élabliss^ÉientÀ offteiel^ : AéadëniiéB, £c<ddB normale et -^lyléèlmiqtie, Oodservaibii^ > de 'nnisiqjue, Éeole dé Aome; on y jfbil oert^ id« bellifô 4tades, xnais la siyebiaûëilé f meiiri; >6n crée dee cdaiUii«0eiir8| des âtikatéUtd de >ppemière tarte et pets un Trai artiste. Ce qu'il ;^ a âe pid^esi ^fii&i^ofticiel ne mift(pfle^cmaift de de déèlai^r TenAerni dtt lik^e : <^ ée^roii jusque dans rXeadétiiië d«À seiéiiéfefli II ftiudfaH soriii^ * enfin de ee é^mmé 46^^t>ri&etiltk)nv de^stéréû^pie/et tâcher de ranimer id'^îïil^leeiueHe en France, en odmm^ifçant -pMt 6e qùîWtpeiU^ftite matà>pers<mM: toin^
A pliéiévriè ii^Htiee^^déjà^ et ^«r votte entrëtatiee^ j'ai essayé de patron'ner iiflLeiqile grande réFonJE^ei du insiitùtiô^ âéniocralique; voue a'avez pas oublié nos projets de chemfni^ de Ut et^ pfhis tard, d'Ex{K)sitiàa parpétiieïlè : la lercè des situaftiens a ^^amlysé laon bon liottîœ*. Voue terres, et jeviw» le prMiK, que le gou-
N: P.-4. PKOUDHOIV. 907
vernement impérial, ne voulant pas se faire Texécuieur des œuvres de la Révolution, la Révolution Pexécutera... Eh bien I puisque nous ne pouvons pas faire de rindustîrie démocratique, de rechange, de la commission, de la banque démocratique, faisons de Tart dé-» uiocratique et libre.
Je ne connais, à l'exception de notre ami Tajan-Rogé, personne à VÉcole'Sèêihùéeli , H Bieu sait combien peu je me soucie pour moi-môme de ses violons et violoncelles! Mais l'idée m*a paru heureuse, féconde; elle rentre dans le plan général do notre démocratie socialiste et libre, et Tétendue de cejlt^ lettre, autant que mon amitié pour M. Tajan-Rugé, vous explique lu yivjacité de mc^ sympçithie. ,
Voilà, mon cher ami^ june affaire dupe rbe, qui, si elle s'accomplit, rejçidraTaiaft-Rpgé; votre obligé, et. Jo mien. \ -
^ Donnez-moi n^n mo|, et fait^^* je Yous.eu,j>rie>i)on accueil à M. Tajan-^Rqgé, qui vous donnera toWes
explicatiops-. ,. , , ,: . », ..
A vous tout entier. .. ,: . -
P>J. PttC^UbHOlN.
Paris, 10 décembre 1857.
A M. SUCHET
Mon bon et braVe Suchet, je suis comme vous accablé de besogne, et c'est à cause de cela que je tous réponds au galop. Puisque vous prétendez avoir besoin d'excuse, auprès de moi pour votre Idng silence, me Toilà moi-môme, toute balance faite, tout excusé.
Commençons par Louis.
Vous ne devez pas avoir douté une mînute, mon cher ami, que je fisse une grande différence entre notre ancien compagnon et le monde où il s'est fourré luimême; il a senti, dans le passage du i/(Z;tt^eZ qui le touche, qu'il y avait au fond un tendre reproche, un regret, bien plus qu'une acpusation formelle. C'est du moins ■ce qu'on m'a rapporté, et je lui en sais gré. Si, dans six mois, je reviens à la charge (je préparc un tome II), je vous en préviens d'avance, ce sera pour l'enlever ; car je crois qu'il n'y a plus que l'obstination qui le retienne.
Votre Louis est un bon garçon, et honnête ; mais sujet à entraînement, plein d'illusions, et d'une raison beaucoup moins sûre que son cœur.
Au reste, le public a pris mon attaque dans son vrai sens : Que fait donc la Louis Jourdan ? C'est la question générale.
DE P.^. PiiOUDHON. 3( 9
Le coup dé Peyrat n'a pas d'autre signiO cation que le besoin de se racheter d'une situation équivoque. La destitution de Neffliet a élë attribuée à uué manœuvre du 'Palals-'RoyaV, pfotecteur\ officieux de la Presse, et qui était mécônteûtdW là i^aldeiir^de Neifftzer. n y a beaucoup de cela. On accusait èùssl'Nefflzer d'être cause de la décadence du journal ; eA quoi l'on était injuste. La personnalité de (ïîrardin, à tort çuà raison, faisait lu i)rinçipale valeur' du journal, et Nefîtzer, à tort ou à raison^ rié le pouvait remplacer ; Nefftzer remercié, l^éyj*at rentrant, on crut q^i'il avîaît été choisi pour soit successeur ; cela n'é.tlaît pas vrai, mais on le croyait., — .^ Par malheur encore, les dél^uis de Peyrat furent peu satisfaisante, il se fit anglophile et iùdophobe outre itieâu^e pour un démdcrajlé ; et comme il était devenu le rédacteur de la feuille MUlaud et Palais- Royal:, le confrferef de Darimoii^ député plus 6u moins rallié, etc., on se demande : Que fiiît là-^i^dans Peyrat? . '-'•''•'' •;/■••■ '• • "
X'article contre Goudchaùx et C^rnot e^t insoutenaile, absurde, à tous les poliits de. vue.Des républicains du parti Vâincii, qui se respectent, ne peuvent pas aller au Corps législatif ; je me proposée cet égard de prei^dre enfin la parole, et de le prouver péremptoirement. Pour soutenir le contraire, il Çaujt se jeter dans la thèse di^parjt^re ; (aire de la violence et de la conspiration a tout prix. etc. C'est ce qui arrive. Déjà, E; Ollîvier a fait une scène au Corps législatif pour se racheter aussi du soupçon des démocrates qui l'accusent, non sans cause, de vanité ambitieuse et de peu de dignité. Que va faire la^bbdàns lb fils du proscrit, E. Ollîvier ? Que fait là Darimon, le rédacteur du Peuple? etc.