A M. COURNOT
Monsieur, j'ai reçu les deux volumes de philosophie : JSaai sur lu fimlmejUt is nos eoniudséanceê et $wt les comctèrei de la erUifMâ philoêophifue, qu*à la reoom«* mandaiioa de M. Perron, mon eompatriote, vous avez bien voulu m'adresser, ainsi qut la bienveillante petite leltie qui les aocompagnait.
Je viens, quoigu\ui peu tari, vôuô yèmereier de cet envoi aussi précieux qu*honorable et pour vous en marquer tout de suite ma reconnaissance, vous dire que j*en ai commencé presque aussitôt la lecture.
Eh bien 1 Monsieur, le croiriez^vous ? — En m'apprenant une foule de chose de détail, très-intéressantes, très-bien observées et très-bien exprimées, vons ne m'ave» appris sur l'ensemble à peu près rien : ce qui signifie que, sous d'autres expressions, dans un autre style, à Taide d'autres rubriques, je me trouve à peu de chose près d'accord de tout avec vous.
Non pas que je songe, croyez le bien. Monsieur, à m'égaler à vous sous aucun rapport; vous avez sur moi, par la masse des connaissances, par la pratique des sciences, par Fimmensité de l'érudition, par les
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avantages du professorat, etc., une supériorité qu'il ne me coûte absolument rien de reconnaître. Je vous dirai même que cette supériorité, je Taccorde en général aux hommes voués à renseignement sur tous les aventuriers de la pansée de mon espèce ; et c'est toujours avec fruit, avec estime et reconnaissance que, pour ma part, je lis les ouvrages de ces hommes instruits et modestes, qu'il est de bon ton de dédaigner dans la Bohème des gens de lettres. J'ai toujours aimé mes professeurs, leur façon de concevoir, d'exposer, de dire et je m'en suis bien trouvé. Je ne leur ressemble pas : ce n'est peut-être pas un tort ; à coup sûr ce n'est pas un avantage.
La philosophie est Ut recherche de l'ordre et delà raison, des choses; d'tm mot vous effacez tous les vieux systèmes, bâtis sur les notions mystiques et anthologiques de subsian>ee et de causalUé. — Il y a tout juste dix ans que j'ai fait un livre digne d'encouragement pour un écolier, mais que vous me permettrez de ne vous montrer jamais, sous ce titre : De la CréaUon de Vojudv^ dans Vkwnaniti. ^- Dans cet ouvrage, Tordre est pris pour catégorie dominante, ce qui est assez remarquable, soit dit en passant, de la part d'im anarchiste.
Votre chapitre 1°^ sur la Connaissameen ginéral^esile fond même de toute ma philosophie. Je crois que nous étendons sans cesse notre compréhension des choses, et qu'à chaque pas nous réformons un fragment antérieur : ce qui nep^rouve nullement que la vérité, pour être relative et historique, n'existe pas. Ceci est la base d'un Programme de philosophie que je suis forcé d'envoyer imprimer à Bruxelles.
Je comprends à merveille voire Raison des choses (cHAP. Il) ; seulement je n'admets pas que cette raison
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ne fait pas aussi bien une catise que les autres causes que vous lui opposez. — Raison vient de rat-io, lequel est dérivé de rat-tis, de reor res; ratio, c'est donc rata res, rata causa, c*est-à-dire la chose ou cause constante, celle qui persiste toujours ou se subordonne toutes les autres. Quoi que vous en disiez, ce n'est pas VinégaliU de structure qui produit dans le jeu de croix ou pile, rinégalité des chances : c'est Tinégalité de poids, le défaut d'équilibre dans la pièce; c'est qu'en un mot elle pèse plus d'un côté que de l'autre. Or, peser, c'est causer, c'est choser, c'est agir. — Tous les exemples que vous citez ensuite pour expliquer ce que vous entendez par raison des choses (qui n'est que la chose des choses)^ rentrent dans le même cas. C'est toujours une action constante qui, dans l'objet, joue pour ainsi dire le rôle d'une volonté, et qui en fait pour ainsi dire l'esprit, l'âme, la raison. De deux choses l'une; ou donnez le nom de raison à toutes les causes, ou bornezvous à donner à la raison des choses la primauté hiérarchique qui lui appartient : cela me parait incontestable.
Si je me permets cette critique qui touche a votre principe, vous sentez, Monsieur, que ce n'est nullement en vue d'ébranler votre doctrine : je me borne à dire, je crois, que cette doctrine en recevrait plus d'unité, d'exactitude. Il en est ainsi de toutes les remarques que j'aurais à faire sur vos divers chapitres; je les admets tous en subslacce, je goûte fort certains de leurs détails; j'aime notamment et j'admire votre critique des sens et de leur rôle dans la fonction de la connaissance : je ne fais de réserve que pour quelques parties, toutes de spécialités ou même d'exposition, qui me paraissent cadrer mal avec le tout. — Vous êtes philosophe sans
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philosophie^ d'autant plus philosophe que vous avez compris et que vous établissez nettement qu'il n'y a ni ' ne peut y avoir de système philosophtçtie : c'est im résultat dont je vous rends grâce.
Je n'ai pas encore lu vos chapites 1 8 et 1 9 sur la Jurîs* prudence et les institutions judiciaires ; comme vous ne voulez pas qu'il soit fait question de politique entre nous, je ne saisirait donc pas ce prétexte de vous en parler.
Mais je ne puis me refuser le plaisir de vous soumettre encore une critique sur une chose qui m'a aussi fort occupé, quoique je sois incapable de la traiter aussi à fond que vous, je veux parler de la classification des sciences. J'adopte votre schème^ tel que vous le présentez en raccourci page 270, sauf une seule modification sur laquelle j'appelle instamment vos réflexions : elle consiste à détacher la morale et Testhétique du groupe des sciences nooiogiques et symboliques, et à en faire un sixième groupe corrélatif à celui des biologiques.
La morale^ Monsieur, et sa corrélative Vesthitique, est chose sui generis ; ce n'est pas un produit de la pensée pure ou de l'entendement, comme la théologie, etc. ; — c'est une révélation de la société, le collectif, fait à l'homme, à l'individu. — Impossible de déduire la morale, ni de l'hygiène^ ni de VécoTwmie, ni de la meta-physique ou théodicée, comme ont fait successivement les matérialistes, les utilitaires, les chrétiens dogmatistes, tels que Bossuet, etc. La morale tient à autre chose. Cette autre chose, que les uns nomment conscience , les autres raison pratiquée ^ etc., est pour moi V Essence sociale^ l'être collectif qui nous contient et nous pénètre, et qui, par son influence, ses révélations, çichève la constitution de notre âme.,.
Dieu me garde, du reste, de discuter avec vous, Monsieur : vous êtes mon maître, je vous proclame tel ; mais de grâce et pour le salut de l'humanité, pour le maintient de cet ordre social que vous m'accusez peutêtre de compromettre, ne commettez pas cette grande immoralité^ de faire de la moràU une chose purement noologiqvs. J'ose dire que vous seriez forcé tôt ou tard de reconnaître que.cette prétendue morale n'a ni principe, ni valeur, ni but, ni sanction.
Pardon, Monsieur, encore une fois de ma hardiesse. Vous me traitez si bien dans votre lettre que j.'ai cru pouvoir me permettre ces réflexions qm, à mon avis, n'ôtent rien au mérite de votre livre; et puis je sais que le plus digne prix d'un écrivain est de savoir que ce qu'il écrit fait penser et raisonner les autres.
A ce point de vue. Monsieur, j'ose dire que rîén ne manque à votre succès auprès de votre très-obligé et reconnaissant.
P.-J. Pboudhon.
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Paris, 19 octobre 1853.