A M. ALFRED MADIER-MONTJAU
Mon cher Madier-Montjau, j'ai eu la visite avanthier de Texcellente M"» Madier-Montjau, votre femme, qui a bien voulu prendre la peine de venir jusqu'au haut de la rue d'Enfer m'apporter de ses nouvelles ei me donner directement des vôtres. Je vous remercie, mon cher et ancien collaborateur, mon digne et éloquent défenseur, de penser encore quelquefois à moi"; mais je vous souhaiterais en ma vertu civique un peu plus de confiance; et, pour toute ma vie, mes études, ma conduite, un peu plus de bonne volonté ; je ne dirat pas d'intelligence, car vous en avez à revendre.
Vous êtes donc toujours jacobin, mon pauvre proscrit ! Ni Texil, ni Texpérience, ni l'étude, n'ont pu vous apprendre encore à vivre par vous-même, par les principes, les idées, et, sûr une bonne fois de votre conscience, à mépriser les jugements des hommes !
J'ai lu dans les yeux de M"« Madier, quand elle me demandait comme par manière de conversation s'il était vrai que j'allasse au Palais-Royal, j'ai lu, dis-je, dans ses regards et sa contenance, qu'elle était venue me visiter tout exprès pour cela.
Est-ce qu'on s'occupe encore à Bruxelles de ce que
je fois ou ne fais pas à Paris ? Est-ce que je ne suis pas depuis longtemps bien et dûment condamné, enterré» et sinon encore oublié, au moins Toué aux dieux infernaux? Que vous importe donc qu'à tous mes crimes et forfaits j'ajoute celui, bien autrement atroce, de voir un prince du sang impérial, le futur régent de la France?...
Pardon, mon cher ami, ce n'est plus à tous ici que je parle, je me crois trop sûr de votre estime et de votre inviolable affection; c'est aux coreligionnaires poli*» tiques que vous voyez quelquefois et qui me gâtent dans votre esprit. Aussi bien, quand on vous rapporte des faits ^ des faits^ et encore des faits que vous ne savez comment démentir, il est tout naturel que votre imagination, votre âme d'artiste s'effarouche et que votre amitié se désole.
Eh bieni cher ami, pour vous rassurer une bonne fois et vous fournir de quoi répondre à la médisance, je veux bien vous dire où j'en suis, quelle est ma ligne de conduite, quelles maximes me gouvernent, m'ont gouverné dans tous les temps et me gouverneront le reste de mes jours. Cela pourra ne pas aller à nos Montagnards de la petite vertu, mais vous savez que je ne m'inspire pas du qu'endira-t-on des partis pas plus que des su^estions de mon orgueil.
Dites-moi, d'abord, vous qui avez bien voulu pendant quatre ans lutter avec moi pour la cause socialiste, est-ce que dès avant 1848 je ne suis pas au ban de l'opinion démocratique ni plus ni moins qu'à celui des partis de la légitimité, de la quasi-l^timité et de l'Église? Avant 1848, n'ai-je pas été l'objet des foudres du National et des réprobations de la Réforme? Après 1848, n'est-ce pas sur le Heprésentani du peuple^ sur
moi, c'est tout un, que la République en masse est tombée? N*ai-je pas été condamné tout d'une Toix, le 31 juillet, par la Montagne, moins Greppo? En septembre et octobre, la Montagne n'a-t-elle pas organisé ses banquets pour amortir l'effet formidable des nôtres? Ne s'est-elle pas fait arracber de force cette profession de foi socialiste qui lui sert en ce moment à capter la faveur des malheureux qui se laissent englober dans la Marianne^ mais qui lui pèse comme une maladresse et dont elle m'impute surtout d'avoir été la cause?... Traversons en courant 49, 50 et 51 ; le coup de main du 2 Décembre ayant réussi par l'inaction populaire et la peur du bourgeois, la démocratie rouge et modérée ne s'est-elle pas réunie dans une commune haine pour le socialisme et surtout pour ma personne? N'est-ce point cette fantaisie d'une révolution radicale dans l'ordre économique qu'on accuse tout à la fois de l'abdication du peuple et de la terreur honteuse de la bourgeoisie ?. .. Enfin, quand en juillet 1852 j'ai publié ma brochure sur le coup d'État, dans laquelle le socialisme était de nouveau et énergiquement affirmé, du même coup l'Église, le gouvernement, la tradition impériale, etc., etc., niés, démolis, réduits à rien, la République, tant modérée qu'exagérée, n'a-t-elle pas dit que c'était une abomination, que je faisais les affaires de l'usurpateur, lequel ne vit en effet que sur l'équivoque de son origine, par l'espérance du prolétaire autant que par l'égoïsme du propriétaire?... Au dire. des Carnot, des Goudchaux, de toute l'émigration, cette brochure n'at-ellepas mis le comble à mes crimes?...
A cette heure, contre qui la Montagne et la Plaine, le parti de Ledru et celui de Cavaignac font-ils alliance?
Contre qui s'organise la fusion de la République et
DK P.-J. PROIIDHON. ;3
de Torléanisme? Croyez-yous, de bonne foi, qu'on n*ait en vue dans tout cela que l'empire et l'empereur?... Pourquoi donc, si la Montagne, si la modérée n'en veulent qu'au despotisme, si leurs intentions sont aussi bonnes, aussi libérales, aussi révolutionnaires qu'ils s'en vantent, pourquoi, à Londres, Louis Blanc (qui ne m'aime guère) est-il exclu des conseils, et M. Proudhon à Paris? Quelle est cette prétention de faire du socialisme sans socialistes? Sous cette exclusion des personnes, qui du reste ne me soucie guère, auriezvous la naïveté de croire qu'il ne se cache pas quelque abominable et machiavélique trahison? Ahl messieurs les hommes d'État, grands poUtiques, il ne vous suffit pas d'avoir été mystifiés par la réaction quand vous teniez le pouvoir; vous avez encore la prétention, aujourd'hui que vous êtes à bas, de faire du pays votre dupe ! Vous faites menacer les faubourgs 1 Vous promettez la guillotine à la sociale I Croyez-moi , on ne vous écoute plus, vous n'êtes plus de ce monde. Renversez la tyrannie, puisque depuis quatre ans vous ne cessez de vous en vanter et que vous êtes par excellence des hommes d'action ; tout le monde applaudira. Mais ne vous figurez pas que vous gouvernerez la France : Les morts ne reviennent pas...
Eh bien ! me demandez-vous la conclusion?
La conclusion, mon cher Madier; un autre à ma place, repoussé de tous les partis, se donnerait à Napo* léon, et, en ce qui concerne iesdits partis, il serait parfaitement dans son droit. — Moi, je ne raisonne pas tout à fait comme cela. Je ne me donne à personne, et ma conclusion est que je dois agir seul, dussé-je n'aboutir à rien, et, qu'agissant seul, j'ai le droit de faire ce qu'il me plaît.
:3I GORRESPONDANCB
Je vais au Palais^Royal : Oui, quelquefois , dix à douze fois depuis quatre ans. Est-ce que je trahis la démocratie qui m'a voué sa haine? Est-ce que je la compromets ou la déshonore? Je ne vais pas aux Tuileries ; peut-être parce que je n'y suis point appelé. J'ai la réputation de compromettre tout ce que j'approche, et il importe par-dessus toute chos^ à l'empire qu'on ne dise pas qu'il favorise le socialisme, surtout celui de M. Proudhon.
Depuis le 2 Décembre, toutes mes brochures ont dû ^re retirées de l'étalage des libraires; deux fois j'ai sollicité l'autorisation de publier une Revue ^ me fondant sur ce que tous les partis autres que le socialisme -avaient leur organe. Deux fois elle m'a été refusée.
Ceci et d'autres faits, que je passe sous silence, m'a ouvert les yeux. Le gouvernement impérial n'est autre chose que l'organe de la coalition des partis antisocialistes, tous, à des degrés divers, contre-révolutionnaires. Dans cette coalition, les partis se disputent le pouvoir; il y a compétition entre quatre ou cinq dynasties; dynastie légitime, dynastie quasi-légitime, dynastie des Bonaparte, dynastie des Gavaignac. Mais la coalition elle-même, considérée dans son ensemble, n'a qu'un ennemi; cet ennemi commun est le socialisme.
Or, à mes yeux, le socialisme, c'est la Révolution. De cette Révolution, je me trouve être, aujourd'hui, comme après juin 1848, la première sentinelle, et je n'ai pas de caporal qui me donne la consigne. Je fiais donc ce que bon me semble, ne prenant conseil que de mon dévouement et de ma prudence; j'écris o\i je me tais ; je vois qui je veux, depuis le prince Napoléon jusqu'à Véron.
Quand je dis je vois, il faut s'entendre. Je ne recule
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devant aucune entrevue, voilà, tout. Je n'ai pas kt fatuité de me poser en familier du Palais-Royal, et n'ai pu encore, malgré mon envie, m'babituer à dire correctement Monseigneur ou VotT$ Altesse, Quand il m'arrive, ce qui est fort rare, de me rencontrer avec notre ancien collègue, c'est qu'il m'a prié lui-même de l'aller voir ou que j'ai eu besoin d'au(|ience. Et si vous voulez en savoir davantage, je vous dirai que l'objet de ces visites, quand ce n'est pas le désir du patron qui aime parfois à m'entendre, est une demande de mise en liberté ou autre analogue.
Je sais bien qu'un puritain du jacobinisme laisserait périr père et mère plutôt que de se compromettre par ime démarche; moi, que rien n'embarrasse, qui suis libre comme un condamné, j'irais pour sauver une £ourmi visiter le diable.
Âi-je besoin de vous dire que je suis encore à solli* citer pour moi-même quelque chose? Il est bien entendu qu'en cq qui me concerne je m'excepte du bénéfice de mes sollicitations; je suis le seul homme à qui je défende de rien accepter. Ni directement, ni indirectement, le Palais-Royal ne me rapporte de profit pas plus qu'il ne me coûte. Le jour où mes visites cesseraient d*ètre désintéressées, j'y metUrais fin.
Pourquoi donc, s'il vous plait, m'imposerais-je une abstention sans motif comme saxis objet? Pour échapper aux cancans de la démocratie? Écoutest-moi, cher Madier.
Je compte, < à eette heure, dix-huit ans de serviot sous les drapeaux de la Révolution sociale. Mes pubU* cations sont là, composées sous tous les régimes, et qui veut savoir ce que je pense n'a qu'à les lire. Jamais ma pensée ne s*esi dteentie; toqjovrs elle a été de l'avant.
as CORRESPONDANCE
Lisez le dernier écrit sorti de ma plume, celui relatif à M Exploitation, des chemins de fer^ vous verrez combien, Indépendamment de ce qui est du métier, ce travail est en progrès sur toutes les idées du jour; combien peu le prince à qui j'en ai oflfèft, et pour cause, un exemplaire, aurait eu le droit d*y voir une preuve de rétractation de mes anciens sentiments. Actuellement, je prépare une sorte àécorpris jwis de la Révolution, qui, je Fespère, fertt faire iin pas à la science politique «t sociale. Il est possible (jue ma prudence trouve convenable d'en faire hommage au prince Napoléon; voua me direz vous-même ce qu'il vous semble du cadeau.
Jusqu'à nouvel ordre, entendez-vous, je me regarde comme l'expression la plus complète de la Révolution, écrasée, trahie, vwidue non-seulement par le 2 Décembre, mais par tous les rivaux et compétiteurs du "2 Décembre. Pour la soutenir, cette révolution, j'ai tout sacrifié, quequefois jusqu'à ma propre considération; j'ai accepté la calomnie elle-même. Et vous demandez ce qu'un homme, qui vous a donné tant de gages de sa pensée, de sa conscience, de son âtné, va faire chez Napoléon!... Bon pour les traînards du jacobinisme, qui; n^ayant jamais lu les discours de Robespierre, étrangers à la philosophie, à Téconomié,* à l'histoire, à leur siècle, rêvant d'épui*ations et de suspects, ne savent ce que c'est que conscience et idées. Mais vous, Madier- Montjau! Tu guoguey Brute!
Vous vous dites proscrits : erreur ! il n'y a eu en France qu'un honime qui soit véritablement proscrit, car il n'y a qu'une idée qui soit proscrite : cet homme, c'est moi. Joinville, Ghambord, vous et vos amis, vous êtes chassés de France parce que vous êtes Jes prétendants. Moi, qui ne prétends ni à la dictature ni a la\
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couronne, on me laisse, mais ma pensée et ma p^^ole sont frappées dlntcrdiction, tandis quoi la démocratie aussi bien que la royauté trouve eaopre des organes.
Quel est donc celui d'entre vous , messieurs les dragons de vertu, qui, à ma place, frappé de cet ostracisme universel, dégagé de tous liens, ne songerait à sa fortune, se disant à lui-même que dans ce chaos du dixneuvième siècle il lui est permis, à lui déclaré exmémi public, de tirer le meilleur parti possible de sa position d*excommunîé, de son absolue indépendance? Croyez-vpus que moi aussi je ne puisse trouver quelque chose à faire f et vous savez que la crainte de Topinio^ n'^st pas ce qui m'arrête?
Mais si je dédaigne le jugement des partis, si je sui^ lil^re de toute solidarité avec eux, il me reste le lien de m^ conscience et de mes idées. J'attaque le système antique à cçtte heure plu^ hideuse que jamais d'exploitation et de vol; je n'en serai pas le complice ni le bénéficiaire. Je vis de ce que je gagne au jour le jour; j^ mange, tout en me rencontrant quelquefois avec des millionnaires et des princes, mon pain quotidien, trempé de ma sueur et assaisoimé des calomnies démocratiques ; je suis pauvre et je mourrai pauvre.
Ouï, je vois Napoléon paroe que je juge cela utile à
mes desseins. Sous quelques rappojrts , je suis son
obligé; ce qu'il a fait pour les mi^ns, je le répute fait à
moi-même, et toute politesse mérite reconnaissance.
Sous d^autres rapports, non moins dégagés de tout mor
tif dlntérôt, lo Prince a reçu de moi quelque bon
office : j'ai cet orgueil de faire quelquefois plaisir à plus
puissant que moi, surtout quand la pensée que jo'sers
y trouve^son compte, et de n'accepter rien pour rap
peine.
ÇORHESP. V|l. 9
38 ôOHRBtPOHDÀMCS
J'«i Voulu voir Napaléôni, Surtout pour qu'il fût dit que J6 suis libre de mes mouvements, affranchi de ibut respect humain , sans lien avee les partis dont la haine m'est également acquise ; pour que ceux qui me connaissent comprissent bien que, dans mon opinion, étnpire, légitimité, quai^i^iégitimité, fusion, jacobinisi!de, république modérée, Église, université, magistràtùt^ et milice, tout cela est égal ; c'est toujours la négation de la liberté et de la justice, c'est toujours l'ennemi.'
Quand un homme est repoussé par tout le mondé. Il n'a qu'une conduite à tenir, c'est de voir tout le monde ou personne. Comme^je ne me tiens pas encore pour mort ni môme battu, vous devinet le p^tii que je pt*éftre. "
J'aurais voulu, mon cher Madier, au lieu d'une apologie. Vous dire quelque chose dfô affaires; mais cette apologie est pai^ elle-même une appréciation as^é^ ejcacte des fkits, et il ne tient qu'à vous d'en tirer ^es tk)nséquences. -
Là Vieille société Se décompose; il n'y a plus rien de vivant que le ^erme de 1848. De longtemps noua ne serons les maîtres; mais nous vivons seuls et l'avenir nous appartient. Sans doute on regrette par cômparaisôîi là Restauration, le gouvernement de Juillet, même celui de Cavaignac; mais vous pouvez en croire un hotiime qtti ne se paie pas d'illusions : tout cela est mort, mort pour l'éternité. Le bonapartisme lui-même eèt une ombre. IJn seul homme te représente, celui que l'on me reproche de Voîr. Cet homme, haï, calomnié, est sans influence, sans cour, sans amis ni dans le civil ni dans lé militaire. L'empereur lui-même a pris soin de le déconsidérer. Le dernier homme qui, en France, croie au bonapartisme, c'est l'empereur. On lui prête
ce mot naïf, que je croîs trôi )^ùMt cette rfiildbfa l Afrtt Tftoi, il ri y a de possible que He^H F. »
Non que je veuille dire qu'une réapJ)arition doit de là monarthie, soit de la République modérée où es:àgêrée ne soit possible; mais tien déëofmaié n'est durable. Qu'une balle fasse disparaître de la scène l'empereut actuel, il ne serait pas possible que la grande nation, dans sa panique se rangeât sous le nom de Napoléon IV, qui est tout porté, comme Louis XVIII en 1814, comme Louis- Philippe eh 1830. Mais d'après ce que je vois du pays et ce que je sais de l'homme, Napoléon IV ne serait pas de force à entreprendre une révolution radicale, la seule chose qui pût le sauver; il louvoierait encore avec le libéralisme; il proloûgetait l'agonie de la société et ne fonderait rien.
C'est vous dire assez que, quelqu'aîent été jusqu'ici mes rapports, d'ailleurs si rares, avec le Prince, ces i*appott3,^tout d'honnêteté, de philanthi^6f)îé, dé politesse, me laissent entièremeni libre et surtout né m'aveuglent paâ.
Ce qui se trouve au Congrès de Paris, vous le savesi, Napoléon III, aussi bien que le tsar, n'a osé, dans là lutte d'Orient, faire appel à l'élément libéral et révolutionnaire, quand il le pouvait avec un si grand avantage, îousdtux ont mieux aimé faire une Sainte-Â Uiancé. Que ceux qui ont applaudi à cette expédition reçoivent maintenatit la malédiction de lai liberté. En 1823, leà libéraux comprirent fort bien que la guerre d'Espagne n'avait pas pour but le triomphe de la Révolution ; en 1848, nul de nous ne se trompa sur la guerre de' Rome, proposée et soutenue par les modérés de la République. En 1853, la démocratie a manqué totalemient d'intelligence. Il lui a semblé que Napoléon attaquant le
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fiussie, FEurope dût entrer en branle ; elle avait envie de manger du cosaque, on lui en a donné. Voici maintenant les deux tsars d'accord; derrière eux, la Prusse, TAut^che et déjà TE^agne, emportées dans une réaction sans limites. L'union des rois contre les peuples est consommée, la rage soldatesque de notre démocratie en est la principale cause. Honte et exécration sur elle! Je vous serre la main.
P.-J. PROUDHOIf.
jP.-iS. Je viens de relire ma lettre, et je m'aperçois que malgré mon désir de n'y rien mettre dont la publication me puisse être désagréable, elle contient encore beaucoup de choses qui ne conviennent qu'à une conversation amicale. Obligez-moi donc de ne la communiquer à personne. J'aime mieux que le soupçon de la démocratie me reste que de voir divulguer mes sentiments secrets. L'antipathie des démocrates me sert, et je me ferais grand tort si je faisais rien pour l'amoindrir.
— Avez-vous lu l'ordre du cérémonial à suivre pour la naissance de l'impérial enfant?— Avez-vous vu aussi la description du berceau?... Ce noble rejeton coûtera à la ville de Paris et à la France peut-être dix millionSi et plus cela coûte plus on applaudit.
Vous rugiriez si vous voyiez au faubourg Saint- Antoine, aux Champs-Elysées, au bois de Boulogne, W ouvriers en blouse approcher du cheval de l'empereur et lui ôter leurs casquettes. Je ne dirai pas qu'il est populaire, mais il a une popularité qui rappelle celle de Néron et de Caligula,
DE P.*J. PROUDHON. 4i
Malgré cette populacerie, il n*y en aurait pas pour longtemps si la bourgeoisie était résolue ; mais si elle n'est pas aussi bète que la canaille, elle est cent fois plus lâche et pourrie. Il n'y a d'espoir, je vous le répète, que dans l'action combinée des idées et des événements.
Que ne puis-je demeurer en Belgique I Je vons apprendrais ce que vous avez à faire, et comment il faut s'y prendre pour attaquer un despote !...
4d COftKBSPONBANGB
Paris, 27 mars f 8M.
A M. CHARLES EDMOND
Mon cher Edmond , les bonnes pensées tiennent du cœur. Pendant que vous vous excusez de n'être pas venu me voir depuis si longtemps, de mon côté j'attendais Toccasion de vous porter ma brochure anonyme^ qui verra enfin le jour fin de la semaine. J'ai rendu à l'imprimeur ma dernière épreuve : ce n'est donc plus qu'une affaire de brochage.
Je vous ai dit dans le temps que ce travail était destiné à servir de motifs à une demande de concession. — Mais cette demande, je ne m'en môle point, ne veux pas m'en môler, et, c'est parce que je ne veux pas avoir l'air de couvrir de mon nom de publiciste ce qu'on appelle une affaire^ que je ne signe pas cet écrit. — J'ai encore d'autres raisons pour en agir ainsi : celle-là est la principale.
Il est toujours entendu que les demandeurs de concession auront recours à l'influence de la Presse et de M. de Girardin, très-connu de M. Verdeau. Cette circonstance, ainsi que votre position au journal, me fait espérer que M. de Girardin saura, tout en appuyant cette sollicitation, faire un acte d'amitié, je veux dire
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nous founûr par lui-même et par la Prisse l'occasion de TOUS rendre utile aux solliciteurs de la concession, et, par suite, vous mettre à même de rendre service à une foule de nos amis.
Si TOUS poiseB qu'il ne sache pas le comprendre, dites-le moi, et en lui portant ma brochure je saurai le lui faire entendre.
Quant à moi, voici le genre de service que vous pou^ vez me rendre, et je vous supplie une fois pour toutes de bien vous convaincre que je n*en attends ni n*en veux pas d'autre. Ma position est ainsi faite qu'il ne m'est pas permis de me comporter autrement.
1^ Cet opuscule est considéré par moi comme un échantillon de la manière dont j'entends , après quinze années de critique, faire à mon tour de la science. Je n'ai rien à ajouter à ma réputation de démolisseur; on va voir, par un premier essai, comment j'entends à mon tour être constructeur et architecte.
2^ Vous vous rappelez la sollicitation que j'ai faite avec ***, et qui a échoué. Vous savez tout ce que l'on a dit à cette occasion. Eh bien I mon travail est la meil* leure explication que je puisse donner : le public verra que si je sollicitais ime concession de chemin de fer, c'est à bon escient. Aujourd'hui je ne sollicite plus, je parle.
La p^ vous contrarie. -^ Je vous avoue que je ne partage pas votre opinion. Elle équivaut, à mes yeux, pour V ardre de choses, à un désastre. Sous ce rapport, j'y donne les mains , et je loue l'idée de M. Girardin d'avoir pris l'initiative de la chose, tout en regrettant qu'il ait traité son snlei par-^dessous la jambe. Ce n'est pas ainsi qu'on parle à un public français.
Quoi qu'il en soit, un courant d'opinions s'est formé
depuis quinze jours en faveur de la paix, courant auquel je doute que le gouyernement résiste. Il faut traiter, et sans avoir pris Sébastopol; c*est-à-dire sacrifier la malheureuse Turquie; donner Tessor à la marine russe, sous prétexte de rendre la mer Noire libre et consolider Finiluence des tsars sur tous les Grecs d'Orient, en ayant Tair de les placer sous la protection des quatre puissances. A qui donc, s'il vous plait, les Grecs sauraient-ils gré de Tamélioration de leur sort, si ce n'est aux Russes ?...
Ainsi, l'entreprise aura tourné contre nous!»..
Ainsi l'ont voulu les influences conservatrices qui régnent sous le nom de Napoléon III, et qui ont décidé, pour notre gloire et profit, la guerre cireanscrik^ la guerre polUigue^ la guerre à mille Uêues de France.
C'est de la besogne taillée pour la République fùturel...
Je ne puis vous renvoyer le MoAaviay. Nous avons les maçons, plâtriers, menuisiers; ma chambre a été déménagée; nous sommes comme saccagés. Dans quelques jours, je vous reporterai cet ouvrage et j'aurai peut-être le plaisir de vous voir.
Bien des caresses à Marie.
Je vous serre la main.
DEP«*i«:PllOI)im<Kf«
Parii, UaTriliS86.
A M. LARRAMAT
Monsieur, j*avais riulention de répondre à voire avantr-demière et de vous remercier de toutes les choses obligeantes et flatteuses que vous me dites. Quelques jours s'écoulèrent et je perdis de vue votre lettre. Depuis, je suis tombé dans une incapacité presque absolue de penser et d'écrire, et c'est à grand'peine si je puis aujourd'hui vous tracer quelques lignes.
Le mal dont je souffre est inconnu : stupéfaction du cerveau et affaiblissement des forces vitales, voilà tout ce que je puis vous dire. Saii^ avoir été malade, je suis comme un convalescent à qui la tète tourne, et dont la faiblesse est extrême. Vous sentez çpie dans cet état je ne puis guère songer à imprimer quoi que ce soit. Je ne pourrais pas même lire mes épreuves.
J'ignore combien de temps doit se prolonger cette inertie forcée; tout ce que je puis vous dire sur ma prochaiïie publication, c'est que, mes forces rétablies, il me faudra encore au moins six semaines ou deux mois pour la révision et l'impression de mon travail.
IL Toché, Vxm de mes amis, et qui me quitte, me dit de vous les choses les plus avantageuses. Ce m'est
4$ GOBRBsramÀNQe: i
un grand plaisir, monsieur, dans l'ignorance où nou« sommes l'un de l'autre, d'avoir rencontré, en ce qui vous concerné, un témoignage qui a toute ma considération. J'ai charge M. Toché, lorsqu'il sera de retour à Bordeaux, de vous serrer la main pour moi, et de vous exprimer toute ma sympathie pour votre personne. Puissiez-vous y voir une réparation suffisante de ma négligence à vous répoudre.
Je suis, monsieuri avec la plus parfaite sincérité, Votre tout dévoué,
P.-J. Proudhon.
DE P..|. PMMIDflOtf. Àl
Parif, 14 avril 1856.
Mon cher Grelin, il faut que vous me pardonniez de Tenir vous entretenir un peu longuement de mon bobo : je ne souffre pas, je me promène, je mange avec assez d*appétit, je dors encore, et, avec tout coki je suis dans Tincapacité la plus complète de travailler.
Ne pas pouvoir travailler^ cher ami, c^est pour moi pire que le typhus et le choléra : c'est la mort.
J*ai pris exactement vos quatre cuillerées. Si elles ont produit quelque effet, ça été peut-être de me troubler un peu la cervelle et d'amener quelques laminations dans la tète. Hors de là, rien. Comme ces cuillerées avaient sans doute pour but de dissiper la eon^ ffestion^ permettez-moi de vous décrire d'une manière plus fidèle Tétat où je me trouve, car j'ai la confiance que vous y pouvez quelque chose.
En m'observant avec attention, j'ai pu reconnaître facilement que mon mal ne consiste pas dans un état de eongestion du sang; si quelquefois j'éprouve des symptômes de cette espèce, ils sont l'effet de l'excitation ou du mal indéfinissable, qui me dévore. Vbi sHmulftSt
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m fiuxus, dit Hippocrate; je n'éprouve pas autrement de transport du sang à la tète.
Voici donc, au vrai, ce que je sens :
Depuis près de vingt ans, j'ai éprouvé qu'à la suite d'une vive émotion ma cervelle était comme paralysée; mon pouls devient petit, la respiration est faible, j'ai des spasmes, la tète me tourne, je chancelle comme un homme ivre, etc. Je triomphe de cette stupéfaction générale, qui me semble avoir une analogie éloignée avec la catalepsie, par lé mouvement, la respiration forcée, le grand air, l'exercice gymnastique, etc. Tant que dure la crise, j'éprouve un vide de cerveau, une augoisse générale, des vertiges, impuissance de dormir, de réfléchir, de lire, etc.
Après les émotions morales, accès de colère, discus*sion trop vive, etc. ; d'autres causes purement physiques me mettent dans le même état : le café, le thé, l'eau-de-vie, la diligence, le bateau à vapeur, le chemin de fer. Une autre comparaison vous fera encore comprendre ce qu'il en est : je suis conmie \m convalescent à qui les jambes fléchissent, les yeuxpapillottent, les nerfs sont sensibles outre mesure, etc.
Depuis un mois environ, cette affection nerveuse ou cérébrale, que je n'avais ressentie auparavant que par instants passagers (quelques heures) et à la suite des causes morales ou physiques que j'ai énumérées, — cette affection, dis-je, s'elst établie chez moi en permanence et ne me quitte plus. De là ime incapacité absolue du travail, et, ce qui est pis, \m affaiblissement réel des forces. Tout à Theure, je me comparais à un convalescent, je devrais dire un dévalescent, car je ne vais pas à la santé, mais à la maladie.
Hier, j*ai été à Versailles pour prendre Tair avec M. Yerdeau, notre ami. La promenade m'a fait du bien, mais le roulis du chemin de fer, à Taller et au retour, et une course que nous avons faite ont détruit tout le bien que j*ayais senti de la campagne, et je suis revenu CD plus mauvais état que je n'étais allé.
Je ne peux pas penser, pas écrire ; la main me tremble et se dérobe tout comme ma cervelle, qui refuse le service. — J'ai mis trois grands quarts d'heure pour faire cette lettre.
La contention d'esprit prolongée me ferait-elle aussi l'effet de l'ivresse ou pour mieux dire du café, de l'eaude-vie, d'une violente excitation morale? -« Dansée cas, me voilà condamné à l'abstention de la pensée; autant m'envoyer de suite au cimetière.
On me dit : Reposez-vous, c'est de la fatigue.
Mais, outre que je ne trouve pas que j'ai trop travaillé, il me semble que le travail, la pensée, les privations, la misère, peuvent bien faire maigrir et vieillir un homme avant l'âge, l'user plus vite, enfin ; ils ne sauraient, par eux-mêmes, me mettre en cet état désespérant.
Je crois donc qu'il y a eu une cause accidentelle, en sus de celles que je vous ai nommées, et que j'ai pu observer, mais que je ne connais point ; car je ne sais rien dans ma vie et mon régime qui ait pu déterminer un état pareil.
Ajoutons que le repos, l'air frais, la promenade, le calme d'esprit, im peu d'exercice, etc., me font incontestablement du bien. Si j'étais rentier, je ne doute pas qu'il ne me suffit du farniefiUe pour me guérir.
Voilà, mon cher ami, le problème que je pose à votre science et à votre amitié.
PoUvez-votis ïne faire travailler, me faire achever mon livre, au moins?
Je ferai après ce que vous voudrez.
Bonjour.
P.-J. Proudhon,
Dtsf m; MbtibtioN. 54
Paris, 17 avrU 1886.
A M. LE DOCTEUR CRETIN
Mbû thpT Crétin, j*aî ï'intention d*aller vous voir demain si mes jambes tne le permeUent. £n àttetidànt, Voici quelques nouveaux: détails sur mon état.
La dévdescenee continue; Tappétit s*affàiblit, bien qu'il n'y ait toujours pas de Ûèvre, et j'ai lieu de croire, si cela dure encore huit ou quinze jours, que je ne pourrai ^ius iàe porter.
Cette nuit a été mauvaise : en m'obsenrant attentivement, j'ai fini par reconnaître qu'il y avait dans mon fait du ccpur encore plus que du cerveau.
Quelques j90t»^^ soùs le sein gauche, des palpitations, un grouillement sourd que ma femme a entendu en m'auscultant, m'ont fait voir clairement que je suis menacé ou atteint d'une maladie de cœur, et que c'est peut-être la cause première de tout ce que j'éprouve.
En exerçant une compression sur la région du cœur et frictionnant, j'ai éprouvé du soulagement; j'ai môme pu m'endormir au milieu de l'accès en tenant ma femme étroitement serrée contre moi (pardon de ce détail), comme un poids servant à refouler le sang.
Je me suis rappelé alors qu'il y a cinq ans, à Sainte-
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Pélagie, on m'avait ordonné déjà, pour le cœur, des emplâtres dont je n*ai pas fait usage, les accès s*étant dissipés. L'irrégularité de mon pouls, sa faiblesse habituelle, des intermittences de battements que j'ai cru maintes fois remarquer, la défaillance ou quasisyncope, tous ces symptômes ne me laissent guère de doute. J'ai ouvert le Manud du docteur Mure qui ne m'apprend pas grand' chose.'
Du reste j le mouvement^ la marche à grands pas me font du bien ; mais la fatigue et la moindre émotion morale me bouleversent.
Si vous aviez vine heure particulière et plus favorable, obligezr-mpi donc de me l'indique^ par un mot. . .
El mo^ livre qui reste là 1.*. miserere mei/.*.
Je me moque 4e tout, mais il fSaut que mon livre vienne au jour. ;
Je vous ^erre les mains. ^
P.-*J. Proudhon.
Parts, 21 avrU I806.