A M. MATHEY
Mon cher We^ihey^ tous demandez des nouvelles de la politique : vous en avez le sens dans ce qui précède. Le gouvernemeni) en France, n'est que Fart de satisfaire, 'coûte que coûte, les cupidités et les instincts grossiers. On a jeté à la bourgeoisie des milliards, on Ta précipitée dans les spéculations de Bourse, on lui donne concessions, subventions, primes, pots-de-vin, le pouvoir; ses agents et amis en retirant bien entendu leur part... Au peuple, on lui a donné la mystification de la guerre d'Orient; on en prépare ime autre en Italie, où TAngleterre sera dupée comme elle vient de Tètre.
Tous les dadas démocratiques sont enfourchés Tun après Tautre par le pouvoir qui mène les choses à sa convenance et se fait applaudir en enfonçant toujours davantage la liberté et le droit. Le Piémont pose la question de l'unité italienne; aussitôt les niais d'applaudir. Croyez cependant qu'à cette manœuvre les Tuileries ne sont pas étrangères. On morigénera le roi de Naples jusqu'à ce qu'il tombe et qu'on le remplace par un Murât; on fera un gouvernement laïc à Rome»
C0RRE8P. vil. 4
54 CORRESPONDAJ^CE
auquel présidera un Canino quelconque ; on asticotera rAutriche (chose populaire en France), à propos de la Lombard^e, jusqu'à ce que la guerre s'ensuive; le tsar étant devenu notre allié, l'Autriche se trouvera affaiblie et menacée de toutes parts, et tout finira pour la plus grande gloire de l'empereur, mais pour l'oppression et la honte des peuples, et l'exécration de la démocratie. Alors on se demandera, et déjà l'on se demande ce que tout cela veut dire, et l'on se jettera dans la sociale. Bonjour aux amis.
P,-J. ftkotJDHOK.
et P.^/M\OUDHON. 58
i6avriM8ii6.
A^iï. tlïARLES ÈMÔÎs^D
Mon cher Ëdmoncl, je suis anéanti, tûcà^lable de penser, de ttre, ni d*écrïre. C'eàl à peîrie^ôi Je tiens tna pîume. Les niédeciùs véûlelit que ce ne soît que de là fatigue; moi, je crois que le cerveau est bien malade et la vie atteinte dans sa source. Yoilà un mois que je traîne, jiBir^&udraJs peutlant être renseigné au vrai, afin de mettre ordre à mes affaires et de partir ensuite le plus pacifiquement que je pourrais.
Un jeime homme, autrefois de notre famille du JPeuple^ le petit Lkbel, est allé vous voir pour son père.
Déjà la femme a obtenu une bonne parole du ministre, il s'agirait de la faire aboutir.
Le vieux Lebel touche à la soixantaine, PerquisitioDué à la suite du 2 Décembre, il a fait une longue maladie d'abord, pendant laquelle il n'a pu conspirer. Plus tard, en 1853, compromis dans l'affaire Dolescluze, qu'il n'a jamais vu, et qui a compromis tant de monde, il fut arrêté en 1853, condamné, en 1854, à deux ans de pri-* son, et, maintenant que sa peine est finie, on le désigne, en vertu du décret de décembre 1851, pour ôtre trans-
sa GORIUSSPPI^AMGE
porté pendant dix ans à Cayenne, C'est un assassinat administratif.
Je ne connais pas autrement ce vieux Lebel.
Mais cela est absurde et barbare et nous atteint tous.
Daritnon vous en dira davantage*
Qu'on appuie auprès du ministre, déjà bien disposé, et qu'on le fasse élargir : voilà tout. Ses notes de pri-* son sont ezcdlentes.
Que ne me prend^n moi-même, avecmafemme et mes miochesses 1... Je serais heureux d'aller finir quelque part ma vie désolée à la place de tous ces pauvres diables qui n'ont d'autre tort que d'avoir eu des oreilles, tandis que j'ai eu, moi, une plume, une langue et une tête I...
Maintenant que c'est fini, je demande ma transporta tion. ,Cela me referait peut-être le cœur et le cerveau. : Bonjour.
P*-J, P.ROUDHQN.
DE P.-J. PROUDHON. î$7
Paris, 4 mai tS5Ù.
AM* TRUCHE
Mon cher monsieur Truche, je ne saurais trop vous remercier de vos bons sentiments pour moi, et je vous prie de croire à toute ma reconnaissance. Dernièrement,' le nonimé 6***, de Burgille, est venu ^'apporter de vos nouvelles; il m'a: dit que probablement vous viendriez à Paris, et je comptais vous offrir ma' modeste hospitalité. — Nous aurioiis un peu caUsé de toutes choses, autour d*im morceau de mouton et d'un verte de bon vin.
Dans quelques jours, je me verrai avec trois enfants,' ce qui m'effraie moins qu'un millionnaire avec un seul, pourvu que je conserve la force de travailler.
Pourquoi donc m'inquiéterais-je? et de quOi auraisje peur?
Je n'ai rien, et n'aurai jamais rien, sans doute. Maiâ depuis six ans et plus que je suis en ménage, j'ai vécu modestement en travaillant; j'ai beaucoup lu, beaucoup appris, beaucoup pensé; j^ai fait de magnifiques provisions d'idées, j'ai joui du spectacle de la civilisation, et aussi, hélas! j'ai eu à déplorer ses égarements et ses
folies. Je crois être honnête homme autant que qui que ce soit; j'ai une assez belle intelligence: au total, je me trouve riche, et ne voudrais pas changer de condition avec les quQtre-vingt-dix-neuf centièmes de Tespèce humaine.
Je vis au jour le jour : Quel mal y a-t-il?
Je suis quelquefois gêné : C'est un rappel à Tordre et à la prévoyance.
Je ferai de mes fiîlês dfeii ôuféiôkes; ont-elles droit d'exiger davantage?
J'avoue que ma mort leur ferait courir de grands risques; mais qui donc, aujourd'hui, peut se dire assuré de. rien?
Deux; nwlle fra4CS ASS]i^jer€^ient qia pQ^itip^. : Si j^^ si^i^ h^UFjÇUX oette anné^,, je. les gagnerai, et, l'an pro- Qbaijf.,. je les dpi;iblerai p^ut-^tre. Alor^ j^e, pourrai^ mpu^Jr en p^i^i^ e» l,9J^ssA.nt nies m^ioçhesses ^ux mains^ 4'un^ mèi;e ^éy^re et yiijila^t^e..
Yous ypyez, cjjue mqn ambitiou est aisée à èatîsfaire^ ^ ce qui t^oyifl^p la fortune. .Pour le surplus, çoinbien d'hommes peuvent se dire dans une position aussi
telle ?..^. ,
'Trauq^iUisez-rVOUs dpnç, cher ami ^ et ne souhaitez
pas pour nioi plus (ie félicita qu'il ne convient à mon ca:ipftçière^r \\ f^ut ciueje souffre un peu et que je se^te l'éperon de l'infortune de temps en temps. Cela me redresse, me retrempe et me fait du bipn.
Bonjpur à M™° Truche, à votre ge^d^e, si âimahl^ pour moi. et aux amis qui vous diront du hien de ma personne, pes indifférants, des ennemis et dçs envieux e ne. m^ feouçie guère.
pahitué à ne compter qu'avec ma conscience et
Topinion d'un petit nombre d*amis, je suis au-dessus des jugements du vulgaire.
Je vous serre la piain.
P.-J. Proudhon.
P.^S. Il se pourrait que j'allasse à Besançon dans le courant de Tannée,
Paris, 9 mai 1856.
Mon cher Crétin, j*ai fini hier le Calearea. Je suis vos prescriptions aussi religieusement qu'il m*est possible, car, avant tout, je regarde comme un devoir de ne pas tromper mon médecin.
Si j*en crois ce que je lis dans le manuel de M. Jarh, t. P', art. Calcarea^ ce que j'ai éprouvé depuis trois jours devrait être attribué au médicament, et je devrais m'attendre maintenant à un mieux sensible. Je donnerais \m de mes orteils pour être assuré qu'il en est ainsi, car tout ce qui me reste de scepticisme disparaîtrait bientôt devant cette expérience personnelle de l'efficacité de vos globules. Mais là est le Tu ai^0»»; comment amener mon intelligence à admettre l'influence d'une dilution dont le dénominateur est l'unité suivie de soixante Hféros? Comment, ensuite, démêler cette cause parmi tant d'autres qui peuvent agir sans que je les distingue davantage.
J'admets votre critique, qui me plaît;
Je rends hommage aux guérisons que vous opérez;
Je reconnais qu'il est rationnel d'imiter la nature, qui procède aussi par petites doses;
lE P.-J. PROUDHON. 01
Je suis porté, enfin, à croire que plus d'un médicament produit sur Thomme sain précisément les symptômes qu'il est appelé à guérir ;
Mais des soixantièmes ^ des mUlièmes^ et même des huit-miUiêmes de dilutions m'épouvantent. Si vous ne voulez pas me permettre de dire que je doute, laissezmoi dire que je me résigne.
Voici, pour le quart d'heure, où j'en suis :
Depuis un mois que je me repose, je sens nettement que j'ai repris des forces, qu'il y a du sang et du muscle, que la chair revient et s'affermit.
Du même coup, il me semble par instants que la tôte est aussi meilleure, et, quoique je ne vous écrive pas sans une certaine fatigue cérébrale, au moins la main ne tremble plus.
Les jambes sont aussi meilleures.
Mais il me reste de temps à autre des excitations du cerveau, et, par suite, des bouillonnements du sang si violents, que j'en suis abasourdi. Avant-hier, ma nuit a été mauvaise; obligé de me tenir sur mon séant, de me lotionner la face, etc.
Le moindre grattement me fait soufiErir ; le violon du bal me déchire, etc.
Je crois avoir remarqué qu'en raison de l'irritabilité cérébrale, le coup de sang à la tête arrive dans deux moments différents : 1<> au moment ou j'ai pris mon repas, comme par la charge qui est sur l'estomac; 2f^ trois heures après le repas, à la fin de la digestion, comme par l'afflux du chyle dans le cœur ou du nouveau sang au cerveau.
En dernière analyse, c'est donc toujours la tête qui souffre, et, comme je sais fort bien qu'on ne marche, on ne parle, on n'écrit, de même qu'on ne pense que
par le cerveau, je me crois dispensé de vous relater tous les petits symptômes que je ressens par suite de cette faiblesse nerveuse qui fait tout mon mal- Tantôt le cervelet, tantôt les. lobes antérieurs: du vide, des crampes, des raideurs de cervelle, etc. vbus'savéz tout cela.
Seulement, je rappelle votre attention sur ce point : depuis trois jours , il me semble' avoir un peu reculé : ai-ie commis quelque imprudence; est-ce l'effet de Cdcarea; eçt-ce autre chose?..!
Je n'eu sais rien.
Donne:^-moî, s'il vous plait, l'adresse du marchand do ressorts et j'irai choisir ce qu'il me faudra.
Dites à votre excellent père qu'il m'a été de toute impossibilité d'aller hier soir chez E. de Gîrardin, que mon état n'était pas tenable et que je me serais anéanti eu. faise^nt, après deux mauvaises journées et une mauvaise nui^, deux lieues de chemin et soutenant une conversation.
J'irai un de ces matins.
Pardon de vous écrire si longuement. Nous attendons d'un instant à l'autre la délivrance de ma femme, et cela ne me permet que de courtes excursions. ' ' . Je comptp que d'ici lundi ce sera fini.
Bonjour et santé.
P.-J. PpOUPHON.
iiK M.^ mugBiiuN. es.
Paris, 10 mai 18SS6.
A M. ALFRED DARIMON
Mon cher Darimon, M*^* aurait à rédiger un article SUT les derniers avis du Moniteur; il se chargera de Tinsertion. Seulement, il désire que vous vous entendiea avec moi pour cette bagaiellç.
Y'oyéZ'-Ie donc; je vou& prie, rué Gbrange-fiatelière» M, au bureau de la Cpmpagnia franco^américaine. Causez un peu avec lui et puis vous ferez votre ^(uA. Il ne s*agit pas d'une réclame, mais de quelques ré-? ftoxions respectueuses ^ur l'abus, des, înfiuândif que le gouvemesiânt ne saisit pas dans toute son étendue,.
Tristp condition des pourrie de la presse l U faut voir comment les traitent ceux qui le^ acbèteiitl... M**^ m'a raconté la vénalité et le chantage dç tout CQ qui parie affaires dans les jouni§ux : il ti'excepte pjOrsonne.
Qupl succès nous aurions, si nous pouvions, dans \me feuille à nous, interpeller nomincitivemeni tout« cette elèque et du mâme coup dévèsagef les Compagniesi...
Boji|aq^ ; jf^i^ttends d'un in^^tant à F^utfte Tarrivée de Baa lipiatrièmp : ce sera sans doute ini d'ici à lundi. A yous«
P.-J. Pnçyn^ON.
64 CORRESPONBANGE
Paris, iSmai 1854.
A M. ALFRED DÂRIMON
Mon cher Darimon, hier, mardi, j'ai été voir Girardin. Il revenait de la promenade au bois de Boulogne, et tout en me voyant, il m*a proposé de déjeuner avec lui, ce que j'ai accepté pensant que c'était une occasion favorable pour entrer en propos.
Mais patatra/ Voici M"® Augustine Brohan qui arrive; elle déjeune avec nous, cause, bavarde, entretient Girardin d'un marché de maison, etc. Si bien que j'en ai été à peu près pour me contenter de manger sans rien dire.
Après le déjeuner, j'ai attendu encore un instant; puis, voyant Girardin donner le bras à l'artiste et la conduire visiter ses chevaux, j'ai pris mon chapeau, salué la compagnie, et je suis parti.
Il n'y a pas moyen de causer avec cet homme-là. Puis, comment voulez-vous que je me fourre dans cette société de gentlemen^ éTaetrices, de poëkSy etc. ? Je me sens mal à l'aise dans cette bohème ; je ne comprends rien à leur jargon, pas plus qu'aux vers de V. Hugo, et, chaque fois que je me fourvoie parmi eux, j'emporte un regret.
DE P.nl. PROUOHON. 65
Je ne puis cependant faire moins que de retourner quelque soir du jeudi chez votre patron ; mais, en yérite, ce ne sera jamais pour moi une partie de plaisir.
En attendant, j'ai le chagrin de voir que mes appré« hensions sur votre livre sont en partie justifiées.
Vous avez servi d'occasion à Qirardin de parler de lui-môme à vos dépens ; on se demande ce que signifie un pareil précédent, et ce que vous devenez.
Ce qu'il y a de pis est que les prétextes ne manquent pas pour ajourner vos articles : deax pages d'annonces, le feuilleton, le bulletin de Nefiftzer, le compte rendu hebdomadaire de la Bourse et du commerce, les faits divers !... Et ses deux amis F. Hugo et Lamartine!
Franchement, je crois qu'il serait imprudent à vous de compter sur la Presse^ dont le tirage d'ailleurs baisse, et, quant à moi, je veux dire, quant à l'espérance que vous m'avez suggérée d'agir sur l'esprit de Girardin, j'éprouve encore moins de confiance.
Girardin ne peut pas ne pas vouloir être le maître ; il ne le serait plus avec moi. Cela posé, il n'en faut rien attendre ; il trompera toujours, par son initiative, l'attente de ceux qui croiront exercer sur lui de Finiluence.
Bonjour.
P.-J. Proudhon,
P.-S. Je ne compte pas reprendre le travail avant un mois, bien qu'il y ait un mieux notable dans ma situation.
k CORRESPOrtoAîseE
'Ï>ari8,^mai t8S6.
A M. LE DOCTEUR MAGUET
Mon cher Màgùet, où gitez-vous? où perchez-vous ? a Dampierre, à Saint-Seine ou a ilïeuts? Depuis (juinze jours vous auriez pu nous en faire part, mais voits craignez saris doute qu*ori aille vous voir, qu'on mange vos poules et qu*ôn boive votre vietîx rouge 1...
Ma femme est acCoUthée hier soir d'une quatrième fille, qui ressemble, dit-on, moitié à Cathe, tùoifié à Stéphanie. Rien d'extraordinaire dails l'événement.
Aussitôt que les choses seront un peu rémises, c'està-dire dans une hùitaiûe, je Compte jbrofiter de l'offre gracieuse qui m'a été faite par un personnage intéresi^é dans les chemins de fer : il s'agit d'une j^^^^tf pouf aller et revenir de Paris à Besançon. De la sorte, j'en serai quitte pour quelques dépenses d'hôtel, et je pourrai hâter mon rétablissement qui me semble traîner un peu trop.
Un de nos amis et compatriotes, le' docteur Panet, qui passe pour fort instruit et qui jouissait avant le 2 Décembre d'une belle clientèle à Paris, me conseille fort ce déplacement.
J'utiliserai ce voyage à prendre quelques informa-
lions sur les lieux touchant notre cardinal et son clergé.
Réponse, s'il vous plaît, ou j'annonce partout que vous êtes mort.
Tout à vous.
P.-J. PROUDHOÎÎ.
Paris, 23 mai 1856.
A M. CHARLES BESLAY
Mon cher ami, si vous tenez à honorer de votre nom une pauvre petite ûlle, et à témoigner de son sexe ainsi que de sa légitimité devant le maire du douzième arrondissement, vous n'avez qu'à vous trouver à la maison demain, samedi, après votre déjeuner, entre midi et deux heures.
Si le jour et Theure ne vous vont pas, mandez-le moi, et nous renverrons la cérémonie au lendemain. Un mot, s'il vous plait.
La mère me supplie de n'engager personne à dîner ou à déjeuner avant qu'elle soit un peu remise; comme elle tient à présider à tout et que la moindre préoccupation en ce moment la fatigue fort, vous serez assez bon pour recevoir son excuse. Je sais que cela n'est pas dans la règle, mais il faut pardonner à une mère de famille qui ue peut se fier à personne du soin de son ménage.
//ew, j'espère aussi pour mon compte que dans quelques jours je pourrai me permettre, à votre honneur et celui de ma fille, une petite infraction à mon régime de buveur d'eau.
Encore une fois, pardon ; l'empereur a bien renvoyé à deux mois la cérémonie du baptême de son fils, je puis bien me permettre, dans la même circonstance et pour un meilleur motif, un ajournement de quelques jours.
A vous de cœur.
^^^AfW9^0V'
i , . .* ■' / il^' •. * ['-'[■'.' ,\) ,, ,. '.!':(!!
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70^ (xmtnmiNtANGit
^ ''1'^''^':' -'- -^ ••■••■ :'-' Paris, tetnàiWBÔ.
•^ A M tE'B'OGTEUR CRETIN
Mon cher ami, votre lettre m'a fait grand plaisir, et môme grand bien : j'ai la superstition des sympathies. Voici le bulletin de ma cervelle :
Cette vilenie n'a pas reparu, grâce aux précautions que j'ai prises, car il y avait de la tendance. Telle est mon extrême susceptibilité nerveuse , que la moindre impression, de quelque nature qu'elle soit, retentit avec violence dans tout mon organisme, et que j'ai besoin d'une discipline continuelle pour me tenir ferme.
Par exemple, l'éclair, le tonnerre, me pénètrent et m'agitent avec une force excessive; Tavant-dernière nuit, après l'orage, je n'ai cessé de ressentir des chocs et des commotions dans le cerveau pendant mon sommeil, comme si j'avais été au milieu d'une batterie d'artillerie.
L'excessive faiblesse que m'avaient causée mes accidents commence à diminuer : avant-hier, je me sentais la tête assez nette, en revanche, les jambes n'allaient pas; hier, c'était le contraire, tête fatiguée, jambes légères.
Un des symptômes de ma maladie est le retrait des
DK k-J. PRÔUDHON. 71
nerfs. Il aie semble que ma volonté, ou le fluide ner^ veux, comme vous voudrez, a de la peine à arnter du cerveau aux*extrémités ; la nuit, j^ai une disposition à me recoquiller, comme un crin ou un cuir qu'on à JEait cliau£ter ; la plante des pieds et la pauine des mains, chaudes avec des picotetnents et une Sensibilité plus grande que de coutume.
Au moindre effort de tfile, uûe sorte de iénsion dans la cervelle, du de tétanos commençant, qui peu à. peu devient tel que je suis forcé de quitteif le travail.
Du reste, Vappétil et les digestions sa soutiennent»
Je àe doute presque pas que dans quelques ïours je iie Ine retrouve à peu près comme il y a Wil jours, c'est-à-dire dans un état voisin de la santi^, et, sauf votre avis, je me propose do hâter ce retour' par une course jusqu'à Besançon. On m'offre xme passe sur le chemin de fer, ce qui supprimerait pour moi la dépense.
Bû rtâtiiîi«; je ttë kvàiÈ pas ètrô encore 'cBftdâtnn* à riitopiiîèSÉrtiéé ôti S la ïnot-t ; mais ne nous dissîtnuloilJi pas une chose : j'ai quarante-sept ans révolus J'ai éprouvé dàiiS iiia Vie diôsttibfulâtiôiiSJ Intellectuelles et morales qui tii'6îit Usé; je sais qu'à l'âgé ott je suii arrivé, tout homme sage renonce à l'amour des femmes et à TusU**^ fruit du tnftî^lège, et, éômmë pôMt moi M faculté génétalfiéé éi telle de penèet sont Mtm ôt fim, j^en coU«i dus que comme j'ai depuis longtemps Wgletneuté ineS sens souë ce deruiëi^ rapport, je dois dé même l-églementer mon éét^èaul ce qui Veut dire qué je me téiê vieux, que je n'ai plus la môme énergie vitale, et, par conséquent, la même puissance de production intellectuelle. Pour la qualité, ce sera, je crois, toujours la même chose; il n'y a que l'intensité qui baisse.
J*all^s, à force de penser à moi, oublier de vous dire que ma femme est accouchée hier d'une quatrième fille. Tout s*est passé comme d*habitude. L'enfant me Semble devoir ressembler à ses sœurs; la mère, à peine délivrée, est retombée dans ces tiraillements d'estomac et cette épaisseur de langue auxquels son état de grossesse avait imposé une sorte de suspension. Gomme ma maladie est pour beaucpup dans les incommodités dé ma femme, j'espère que mon rétablissement lui viendra en aide. J'attends aussi quelque chose dé votre art et de votre amitié pour nous.
Serez- vous chez vous lundi ou mardi ? J'irais partager votre diner, en tète-à-téte, à la fortune du pot, avantde quitter Paris.
A vous de cœur.
P.-J. Proudhon.
P. S. Je reçois de temps en temps des lettres de personnes qui me demandent des consultations mo-* raies.
Je vous le répète, et songez-y pour votre cUnique : la société est malade, très-malade, et toutes les santés 8*en ressentent.
Si vous pouviez ajouter à vos dilutions quelques grains de bonne philosophie, je guis persuadé que cela TOUS ferait honneur et succès.
Le monde s'use, s'ennuie, se décourage, s'affaisse. Il a besoin d'une révolution qui le rajeunisse.
DE P.*i. PROtJDHON. 73
ParU, 31 mai iaS6.
A M. CHARLES BESLAY
Mon cher ami, ainsi que je vous Tai dit dans ma missive d*hier, je suis prêt à partir ce soir ou demain matin, à votre gré. Il faudrait un empêchement de force majeure pour qu'il en fût autrement.
En conséquence, je me propose d'aller sur le coup de neuf heures et demie chez vous, et de là nous partirions au chemin de fer ensemble.
J'ai eu la visite hier d*un Suisse neuchâtelois, qui me venait demander un rédacteur pour la Chaux-de- Fond et la défense du chemin de fer projeté pour la Montagne.
A Besançon, j'aurai à examiner cette affaire, et peutêtre pousserai-je avec vous jusqu'à Neuchâtel. — C'est dommage que j'aie ici un tas de bucoliques à imprimer; j'irais volontiers prendre en main le journal de ces braves républicains.
Merci de Tandouille ; nous la mangerons ensemble à notre retour.
Claude ou Charlotte est déjà un sujet de discorde à la maison : la mère et les sœurs préfèrent le deuxième
74 (^QIHdlÇPQNpÂ^Qf^
nom, et je tiens bon pour le premier. Je risque fort d'être battu par le nombre.
Ma femme vous présente ses amitiés.
Tout à vous et à demain.
P.-J. Proudhon.
DE p.-j. t^MoDbâotf . t5
Besançon, 3 jùio' 18S^.
A M. AWRÇP DARIMON
Mon cher l)àrfmoii, j*attends de vos nouvelles, comme je vous Tai dit avant de partir à Besançon^ gare de Chamars, à l'adresse de notre atni Mathé^. '
Voîci, pour premier aperçu, ce (Qu'est le chéniiïi de fer projeté de la Chaux-de-Fond à Besançon. Rappelez-vous d*abord Tétai actuel des Kgnes.
1° Ligne de Lyon avec embranchement de Pijôn à Mulhouse par Besançon. A l'aide de ce chemin, Besançon reçoit les voyageurs et marchafndises venant de Paris, Rouen et le Havre en droiture; de phis, l'Alsace et Lyon sont mises en bommunication, de manière que Bèéançon n'est i^us- icf qu'une station insignifiante.
2« Ligne de Paris S Cftajr, par Troyes et Chaumont, avec prolongement demandé jusqu'à Besançon. Au moyen de cette ligne, Besançon reçoit les marchandises et voyageurs de Paris et le Havre en droiture, par une hgne parallWfe à la précédente, et qui lui fait concurrence.
Dana ces conditions, Besançon, qui est lieu de passage pour les relations de l'Alsace avec le Midi, devient
tôle de li^e pour les deux chemins de fer de Paris- Dijon -Besançon et Paris- Troyes-Chaumont-Gray. Mais Besançon ne peut rester en tète de ligne.
D'une part, la Compagnie de Paris à Lyon veut avoir un passage en Suisse ; de Tautre, celle de Gray veut avoir aussi un passage.
A cette fin, un premier embranchement se construit de Dôle à Salins (évitant ainsi Besançon) et se dirigeant ensuite de Sàliiis sur Pontarlier, les Verrières et Neuchâtel.
Un second embranchement, s'abouchant avec la ligne de Gray à Besançon, partira de cette dernière ville et se dirigei;^ sur les Verrières, où il reprendra le premier embranchement 4e Dôle-Salins et yerrières. Vous voye^ quQ, ces. deux directions, Tune de Dôle, pour compte de la Compagnie de Paris àX-yon; l'autre de Besançon, ppuir^ la Compagnie de la ligne de Gray, continueraient la concurrence jusqu'à Neuchâtel même.
Mais ce ^'^t pas tout.
Les habitants de la Chaux-:de-Fond voulut avoir aussi un chemin de fer pour leur service de France. Cette nouvelle lignç ou embranchement partirait de la Chaux-de-Fond au nord fiçs M^^ epibjçanchements ci-dessus, passerait au Lqcle, à Morteau, et viendrait joindre les lignes de Lyon et Gray, près Besançou* . Tout naturellement, les cpnc^ssionnaires dea lignes (Je Salins, Verrières, Besançon, Pontarlier, sqnt contrariés de ce plan, et font de l'opposition.
C'est en, partie pour en triompher que les démocrates de la Chaux-de-î'ond fondent un journal.
Vous comprenez qu'il n'y a rien dans tout cela qui choque la justice et l'Économie sociale. Pourquoi les gens de la Ghaux-de-Fp^d n!auraiçat-ils pas de
ligne, s*il se trouve des gens pour rentreprendre?.*. Au reste, je n'ai pas encore vu le tracé, les devis; je ne sais rien du projet, sur lequel je me réserve de vous en dire plus tard davantage. Puis, il faudrait être à la Ghaux-de-Fond pour bien juger la chose, il faut connaître les localités, etc., et je ne compte pas aller jusque-là.
Maintenant, mon cher ami, si vous voulez ne pas perdre de temps, voyez vous-même l'agent de la Chauxde-Fond à Paris; il m'écrit à l'instant pour me prier de le mettre en rapport avec vous. C'est un M. Reinach, allemand, rue Notre-Dame-de-Lorette, 33, à Paris.
J'ai déjà causé de tout cela avec Quillemin et Mathey.
Je vous dirai qu'ils ne sont pas entièrement charmés de la proposition.
Ils connaissent les Suisses et craignent que vous ne les trouviez difficiles. Je pense au contraire que, dans la situation que vous fait en ce moment Girardin, un voyage à la Chaux-de-Fond, ne fût-il que pour six mois, ne peut pas vous faire du mal et que vous ne pouvez que gagner à cette secousse.
M. Reinach (en vrai Suisse) pense déjà à vous utiliser dès avant votre départ. Il désirerait avoir \m article de vous dans la Presse^ concernant le chemin de la Chaux-de-Fond. Ce serait, dit-il, pour mettre la chose en train et vous rendre les Chaux^e-Fontains plus favorables. Voyez ce monsieur, étudiez l'affaire sur pièces, et, s'il se peut, publiez \m premier article de considérations générales dans la Presse, de manière à édifier le public français, poser les bases de votre thèse et plaire aux Chaux-de-Fontains.
De mon côté, je vais voir les Bisontins, m'enquérir
(xmiiesFomAMcfi
de tout; puis, aossîtôl que vons m'aurez répondu, j'écrirai une lettre à M. Ahné Humbert, conseiller â*État à Neuchâtel, à qui je suie adressé par M. Rei- Èiach.
Répondez-moi dwie,^ et dîtes-moi au besoin ce que TOUS pensez que je doive faire pour mener tout ceci à bien. Je n'attends plus que vous.
Bonjour.
P.-J. PROUDHOîi.
m R.a. FMiWKiN. n
BMan^D, 5 juin i9Sê,
A M. ALFRED DARIMON
Hoa cher Ûarimon, j*atteûd3 toujours une lettre <le 'V^ous pour sfiToif si je dois ouvrir les relations avec l^dutorii^ neuohâteloise, en autres termes, M. Humb^t, ^c^^ndeilkp d'état.
J'ai ¥U hier le maire de Besançon et quelques-uns
ts conseillers municipaux. Ces messieurs approuvent
^ous le yorojel de ohemin de fer dei la Chaux-^de-Fond
^ Besançon, et l'appuient. Le Jura industriel, comme on
^it ici, qui comprend une partie du canton de Neu-
^liâtel et we paTtiei du, département du Doubs, a besoin
^e cet embranchement pour le service de ses subsis-
t.ances.
Ce pays, en effet, ne produit absolument que des objets fabriqués, plus quelques fromages; et lin, blé, vins, huile, etc., viennent de la Haute-Saône et du î^idi, par le Doubs.
Décidez-vous donc; voyez M. Reinach; puis, si la
chose se décide, si vous pouvez vous faire précéder d'un
article dans la Presse, vous vous trouverez du coup en
rapport avec deux petits gouvernements, celui de Neu-
châiel-Chaux-de-Fond et notre municipalité bisontine*
80 GOBAESPONDANGE
Six mois ou un an d'action dans le pays par voire journal vous placeront de plain-pied avec notre exreprésentant du peuple et ex-refugié Versigny, l'un des . concessioi^naires de la ligne rivale, dont vous aurez à combattre la prose et, si qua est^ Tinfluence.
Rien à vous dire de mon voyage, sinon que je commence à trouver le temps long et que je me sens plus de fatigue qu'à Paris.
Décidément il faut, je le sens trop, que je renonce à la polémique et me borne aux travaux calmes de la philosophie sociale toute pure. Cela me chagrine bien un peu, mais il faut en prendre son parti.
Je vais m'installer à ime lieue de Besançon, près d'une station de chemin de fer, pour quelques jours.
Je ne quitterai pas le pays avant de savoir par vous ou par autrui si vous pouvez venir et si je puis vous attendre. Une fois renseigné à cet égard, j*avis^rai à mon rembarquement.
Donc, je vous en prie^ écrivez-moi sans retard. Bonjour.
P.-J. Proudhon,
Beisnçon, 5 juin 18S6.
A M. LE D* MAOUET
Mon cher Maguet, lue voici en Franche-Comté depuis quatre jours. J*ai quitté Paris en même temps que Tempetreur, me promettant d^oublier femme, enfants pendant un mois. A peine arrivé, je me prends à avoir envie de repartir tout de suite. Ce n'est pas parce que je m'ennuie, mais je sens que le chez wfii m'est entré dans le corps et qu'on ne s'en sépare pas aussi aisément qi^'on l'imagine.
J'ai traversé la vallée de la Seine et de l'Yonne, et j'ai été témoin partout d'une désolation pareille à celle dont vous me parlez pour votre pays. Foins, blés, jusqu'aux vignes, tout était couvert d'eau. A Auxonue, un immense lac ; vous savez le désastre de Lyon.
Que dites-vous de ce monHeur qui part de Paris Hvec fracas: état-major, sénateurs, gardes, etc., train spécial, vitesse de 65 kilomètres à l'heure; on npus fait arrêter une heure à Tonnerre pour lui laisser prendre le devant, et qui, arrivé à Dijon, va se coucher à dix heures, du soir et ne se lève que le lendemain matin, trois heures après le soleil, pour repartir !...
82 COHRESPÔNbANCE
Était-ce la peine de faire tant cCesbrouffè pour souscrire ensuite 100,000 francs*
Cent mille!*,, c'était le quart de la liste civile et de tous .tes gros traitemetits de France qu'il fallait!... charlatan I ô badauds ! . . •
Je n'irai pas à Dampierre, mon cher Maguet, et je compte même repartir sous peu de jours. Je me repose tout aussi bien et mieux à Paris que nulle part ailleurs. Puis, quant à Dampierre, je càlbide'qu!U y a à franchir d'ici cmquanU'^Tm à soixante kilomètres, que j'aurais autant à faire ensuite pour revenir, ensuite prendre le chemin de fer, et que la diligence m'est plus que jamais antipathique. De songer à ce que vous veniez me pretidre aVéc ua cheval, ce Serétft une èîit)i*tïiité que je tne réproèhétaîs d( (jut nie chsigfrinéralt. Basse èiicofô Si j'étais à Gt^ay elque Vcms n'eu^iëst à Mutaili^'clike le distance de Dampiétre & là iSàÔne; riitaig B^àîiçcih;tj'ésl impraticable. ^ •- ' ' ' '
P^nâez^VôùÉr fevefiiît à Paris aVaiït 'dé vbtis fliér à Dlâmpieh-e pôuf toute là saison ? 91 ^it& départ devait avoir lieu sous quelques jours, nous poUt-ridns fltt ûioins noué rëjoiûdte à ÎMjon bu Auicrnnè, et noua fixerions ensuite paf ttaiti ordîiiàîrë,' dèuMiiftè clause, veiri là cbpitale. : . .
Je vais m^installér poiir quelques jourà ft uhé llfeiife de Besançon, â portée dti chfemiït de fer.Aiissltôt qiio là fringale mè ptendï-à, je tiiontë sût lé' tfâin, Seàis tambour ni trompette, et me voilà parti.
Bonjour. •
P.-^J. PMotmttdîl.
lit fj^ mmmw. ê$
Be«àtt^n, 7 Juin 4886.
A M. ALFRED DARIMON
Mon cher ami, certes, je vous aime cent fois mieux à portée de mon l)ras q^e sur le plateau de la Chauxde-Fond, ce qui veut dire que j'applaudis à votre bravoure plus qu'à votre calcul. On ne manipule pas de si gros intérêts, quand on a un peu de chic et d'estoCf sans qu'il en reste en mains quelque chose.
La mauvaise humeur où me met toujours le contact d'un monde pour lequel je ne suis point fait, et la perspective que j'avais aussitôt embrassée à propos du chemin suisse, tout cela m'avait allumé pour vous, et j'étais .prêt à vous donner quinze jours de mon temps. Puisque vous êtes acoquiné à ce gueux de Paris, et que les affaires vous font peur, n'en parlons plus. Restez, et croyez qu'en prenant ce patti vous me faites encore plus de plaisir que vous ne recueillez de profit.
Vos raisonnements sur les dangers d'une polémiqne en Suisse, et la peur de devenir semblable à nos jacobins boursicots ne sont pas des plus justes. Je crois qu'un galant homme peut toujours se tirer d*embarras, faire son chemin et conserver sa dignité. Mais vous êtes hérissé comme un cas de conscience I... A moin^ que je
COBaSSMNBANCaS
ne vous entraîne quelque jour, vous ne broncherez pas. Nous reprendrons cette thèse que j'abandonne pour le quart d'heure.
Gomme vous, nous avons eu trente-six heures de pluie. Déjà le préfet, sentant le ridicule de la position ou obéissant à un ordre supérieur, a rendu un arrêté par lequel les fonds votés par les communes pour la célébration du baptême impérial seront versés à la caisse des inondés. '
Mais, c'est désormais trop tard, et tout ce qu'on fera là-haut sera trop tard : on est malheureux et mécontent
Bonjour, et à bientôt; je ne ferai pas long feu ici.
DE P.-J. PROIWON. 85
35 juin 1856.
A M. LARRAMAT
Monsieur Larramat, je m^empresse de répondre à votre lettre du 20 courant, surtout à cause dxipost^ scriptwn. Il semble, en effet, qu'après m'avoir dit dans le corps de votre lettre que vous ajourneriez votre envoi de vin, en considération de celui qui m'a été fait par M. Bernède, vous annonciez néanmoins dans votre post-scriplum l'arrivée prochaine de ce vin. De grâce, monsieur, ne m'envoyez rien; la pièce que j'ai reçue me suffit pour un an, si ce n'est même pour deux. Je ne bois plus de vin : mon traitement m'en empêche, et, depuis deux mois je pratique une abstinence qui, si elle nuit à l'agrément de ma vie, au total sert à ma santé. C'est à peine si nous consommons chez moi deux litres par semaine, et, pour ma part, je n'en prends pas un.
Donc, encore une fois, pas de nouvel envoi : cela gênerait l'économie de mon ménage, que je dois maintenir dans les limites de l'économie la plus sévère.
Je suis, du reste, on ne peut plus touché de votre empressement à servir mon retour à la santé, et des marques réitérées d'une affection aussi spontanée, aussi gratuite que la vôtre.
CORSESP. VU. 6
99 COimESPONOANGE
Depuis quatre ans, j'ai vu s'écarter de moi beaucoup de gens qui d'abord étaient accourus au bruit; en revanche, j'ai reçu, delous les coins de la France, des témoignages de sympathie et d'estime de la part d'hommes nouveaux et jeunes qui me dédommagent amplement. Quel intérêt, en eflPet, pouvait attirer à moi ces intelligences neuves, et qui, après tout, ont réussi à soigner leur fortune et à faireleur chemin? Ne suis-je pas le vaincu des vaincus? Si les anciens partis, plus implacables que jamais, déchirent la France, et par leur hostilité mutuelle sont la plus grande force de l'Empire, ne sont-ils pas du moins d'accord de proscrire à l'unisson les idées dont il m''a été donné d'apercevoir quelque chose? Il y a huit jours, la Nation de Bruxelles, Journal de M. Ledm-RoUin, me calomniait encore, affirmait que j'avais reçu de l'argent du gouvernement, etc.
En France, on me laisse tranquille : mais suivez l'allure de nos écrivains et publicistes démocrates; ils pensent bien moins à foire cesser le despotisme qu'à relever le pays des mÎTm accumulées par le socialisme, surtout par celui que j'ai représenté quelquefois.
Nous sommes donc condamnés, mon cher monsieur, et cela pour tout le temps que durera la vieille générar tion et que la nouvelle mettra à se développer. C'est pour cela que je vous rends grâce de vos bons sentiments pour mbi : je suis arrivé au moment où je dois compenser dans mes amitiés le nombre par la qualité, et je ne croîs pas avoir perdu au change.
Vous avez raison : j*ai dépensé ma vie dans des explosions inutiles. tFne éducation incomplète, de longues années perdues dans le métier d'imprimeur, des habitudes par trop primitives et m:ème sauvages, en retardant le développement de mon intelligence et exal^
DE P.-l PROUDHON. tl
tarit d'autant lîiés passions, lîî'ont épuisé. C'est uri mal accompli.'* J*ai reçu de la nature, pour mon; malheur, lé privilège rare et funeste de réunir â un degré égal et supérieur la fougue des passions et la sublilité de la logique; ces deux facultés, au lieu de se tempérer l'une, par ràutre, rie font que s'éxciter sans cesse, si bien que, (juoique je fasse, que je dise, que je sejite, je suis emporté par un crescendo qui finit toujours par une sorte d'évanouissement spasmodique dont la durée d'abord était celle d'un éclair, mais qui a fini par prendre une gravité alarmante.
Aujourd'hui, quand je travaille ou que je cause, je suis oblige de m'arrèter dans ma course.
Je ne sais si l'état de maladie nerveuse et cérébrale qui en est résulté guérira : tout ce que je demande, c'est de pouvoir compléter mon œuvre en couronnant -la période critique de ma carrière par quelques données positives sur la science économique et sociale.
J'entends par données positives, non pas seulement des combinaisons de crédit, d'association, etc., comme j'en ai proposé déjà, mais ses éléments, principes, axiomes, méthode, etc., en un mot, tout ce qui constitue la connaissance scientifique.
Nous avons affaire à ime jeunesse élevée dans des habitudes de raison sévère, et qui ne se contente plu3 d'aperçus fantastiques, mystiques et imaginaires; elle veut des preuves, une science fondée sur l'observation et dirigée par une méthode.
L'introduction de l'idée de science dans les choses de la morale, de la politique, de l'Economie, ce qui exclut le despotisme, le supranaturalisme et la fantasia populaire, cette idée, dis -je, fait le caractère de notre siècle; elle assure la gloire de la génération nouvelle. Heureux
si je puis me montrer digne de cette génération à laquelle je n'appartiens ni par mon éducation ni par ma naissance, en contribuant pour ma part à sa merveilleuse destinée.
Si vous voyez notre bon et excellent Toché, faites-' lui mille amitiés pour moi : cet homme-là me va au cœur.
Ma femme est très-sènsible à ce que vous me dites pour elle.
Surtout, je vous le répète, pas de vin.
Je vous serre la main.
P.-J. Proudhon.
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96 join 1886.
À m: le docteur crétin
Mon cher docteur, Catherine est allée beaucoup mieux dès le lendemain de votre visite, et nous avons depuis laissé agir la nature. La maltresse d'école nous a dit que ce mal était fort commun parmi les enfants, et contagieux, maïs sans danger. Elle rappelle les oreillons. Informez-vous. En place de cataplasme, on a mis de la ouate.
Je n*ai pas encore fait de visite à M. Despretz.
Maintenant, il est temps que je vous rende un compte exacte de ma position personnelle.
Depuis mon départ pour la Franche-Comté et les huit ou dix premiers jours que j'y ai passés et qui m'ont paru assez bons, puisque j'ai pu faire régulièrement jusqu'à trente kilomètres de promenade par jour, ma maladie a suivi une marche un peu désordonnée.
D'abord, j'ai eu des affaissements considérables; le plus grave de tous est celui qui m'a saisi il y a trois jours, lorsque je suis rentré chez moi, en vous quittant rue de Varennes.
Jamais je n'ai senti un tel épuisement. Il faut remonter à l'époque du choléra pour trouver rien de
comparable. Crampes de Testomac, courbatures dans les épaules et Tépine dorsale, défaillance complète des jambes, essoufflement et sueurs ; il m'a fallu deux beurçf dejKoameil pour me remettre.
Depuis ce jour, j'ai repris progressivement mes forces et je marche; qui plus est, je travaille un peu.
Cependant, il faut tenir compte de plusieurs symptômes qui semblent s'aggraver, pendant c[ue d'autres semblent s'amoindrir.
L'appétit n'est pas aussi vigoureux qu'au début, mais suffisant.
L'estomac chancelle, et, de t^nps en temps, le matin surtout, je Stti$» dérwgé.
Dasis mes exercices g70)na3tiquea, j« suis plu9 Tite fatigué, et j'ai des 9wurf, des faiblesses.
L'embarras de tôte se fait ^ei^tir plus particulièrement au cervelet.
J'ai eu des tnaux de tète lancinants, et je suis pris de l'ensemble.
Par contre ;
Il me semble que j'ai la partie antérieure du cerveau plus disponible et plus nette ; la preuve est que je peux soutenir un peu mieux le travail ; je remarque aussi que l'espèce de paralysie de l'extrême épidenne, aux mains» aux pieds et à toute la périphérie tend à disparaître. Il me semblait qu'une feuille de papier était interposée entre ma peau et les objets; or, depuis quel- . que temps, cette sensation s'évanouit par intervalles, comme si Témoussement des nerfs était guéri.
Au total, je ne suis pas guéri ; les accès de faiblesse
ont pu m'inquiéter, m'écœurer, ce qui m'est souverai-
.nement désagréable; mais un sentimeut intérieur me
dit que tQut cela jfcut ci doit finir^ comme (oms lei? ma*^
Mlua. MOfMH>N. m
kisè» cpld nVmt pas HêxàHréoMA fait éteeitoâ de domicile ei que Ton ne peut pas eo&sidérer conuua uti pacte avec la mort.
Avant-hier, j'avais beaucoup travaillé et j'étais 9m les dents; ma femme me presse, après souper^ d*aUer faire un tour. Je me traîne^ sur le bras d'un ami, au Luxembourg; je le salue ensuite, puis, insensiblement je me mis i marcher, si bien qtie oda a duré ^me hun et demie et que j'étais plus frais en rentrant q«^in sortant.
Ne dirail«on pas que quelque chose me retire les forces ou me les rend tour à tour?
Hier, je passe sur le boulevard et m'arrôte im instant chez Massol. Son patron entre par hasard portant une petite machine électrique et me propose de m'électriser. J'accepte.
11 me passe les doigts derrière la nuque pendant quelques minutes, et il m'a semblé que j'en recevais un mieux sensible. Je m'en suis revenu bon pas et gaillard. — Mais l'opérateur s'étant avisé de me tirer une étincelle sur le devant du cerveau, je sentis une douleur atroce, comme si on m'eût arraché la cervelle avec une vrille, et je l'ai ressentie très-longtemps.
Si vous ne le trouvez pas mauvais, je renouvellerai quelquefois la première de ces expériences qui, m'at-on assuré, n'a rien de contraire à l'homéopathie.
Un autre docteur de mes amis, je vous rapporte ceci pour votre édification, après un long exposé, concluant comme M. Pétroz qu'il n'y a en tout ceci qu'un trouble et défaut d'équilibre, me conseille de prendre du quinquina rouge (un vingtième de grain dissous dans de l'eau, une dilution presque homéopathique), plus, de faire usage du fer.
n GORRESPONDANGE
Il dit que le quinquina a la propriété de raffermir les nerfs, et le fer d'augmenter la proportion des globules du sang, ce qui serait utile, suivant lui, d'après le précepte, smguis frcsnai nervos. Je suis trop paresseux et trop sceptique pour rien faire si vous ne me l'ordonnez. C'est pour cela que je vous rapporte la consultation.
En attendant, je voudrais bien m'en àUer^ comme nous disions à Sainte-Pélagie.
Bonjour et surtout bonne santé.
P.-J. Proudhon.
DE P.-l. raOUDRON. 98
1 3 juillet 18S6.
\ ^ma --^#*
Madame, je ne sais trop que penser de votre originale épltre. Est-ce un accès de gaieté folle qui vous a suggéré ridée de tenter la sagesse d'un pauvre père de famille fort au-dessous de sa réputation; ou bien une de ces lassitudes insurmontables qui forment la compensation amère des enivrements de votre état? An ton moitié désolé, moitié ironique de votre lettre, je ne sais vraiment que juger, et je connais trop peu le monde où vous avez vécu pour savoir ce qui peut passer par la cervelle d'une ancienne écuyère de THippodrome.
Dans cette incertitude, je prends le parti, madame, de faire comme vous; je répondrai à vos questions comme si elles étaient sérieuses, et je lâcherai un peu la bride à ma plume, comme si vous aviez plus envie de rire que de vous convertir.
Faisons-nous d'abord quelques principes.
Vous ne croyez, dites-vous, pas plus à la vertu des hommes qu'à la vertu des femmes.
Je ne m'en étonne point d'après la vie que vous avez menée. Mais trêve de misanthropie aussi bien que de rigorisme; il en est de la vertu comme de la santé. La
vertu n'est même, à mon avis, que la santé du cœur, comme la santé est la vertu du corps. Combien pensezvous qu'il y ait, sur cent individus pris au hasard, de sujets vraiment sains ? Pas cinq, peut-être pas trois ; et la preuve, c'est qu'il y a fort peu de gens qui meurent de vieillesse après avoir passé leur existence sans maladie. LHnsanUé du corps, telle est donc aujourd'hui la condition commune de l'humanité, malgré les cent mille conscrits soi-disant sains que prennent chaque année nos conseils de révision, malgré cette multitude de johes femmes qui remplissent nos villes et nos campagnes.'
Eh bieni madame, cette rareté de santés parfaites vous fait-elle déclamer contre la santé ? Prétends-vous que la maladie soit notre état natiurel et normal? Soup«çonnez-vous le petit nombre de ceux qui se portent bien d'être des hypocrites? et concluez-vous qu'il faut s'abandonner aux hasards du chaud, du froid, de l'humide et d'une alimentation désordonnée?
Non, certes ; quelque chose nous dit au contraire que la santé est la loi des êtres vivants 1 que c'est elle qui fait le fonds de notre vie; que quand on Ta perdue, il faut y revenir ou se laisser niaisement mourir d'inertie et d'inanition.
Il en est ainsi de la vertu; elle est im peu partout, elle n'est entière presque nulle part. Je ne sais, madame, qui vous a façonné vos idées sur la vertu ; il faut que vous les ayez reçues, jeune fille, dans quelque couvent. Mais de même qu'il y a encore en vous de la vie et de la santé, de la vigueur même (et votre lettre en déborde); de môme, j'ose en jurer, il y a en vous de la vertu : le chagrin seul, le dépit de vos faiblesses, l'humiliation de vos mécomptes vous empêchent de l'apercevoir.
L&isson&dd c6ié le» Agnès et les Madelemos» ces types de l'ionocôuce «t du repentir ; il y a en vous de la yertu, vous dis-je, et j'ai une excellente raison pour Taffirmer : c'est votre propre témoignage, c'est votr« désir profond d'avoir encore plus de vertu, comme un convalescent qui aspire à une santé parfaite.
Ce premier principe ne vous paraîtra pas trop désespérant, je pense. En voici un autre sur lequel j'appelle également votre attention.
G*est un fait que les botes* — je ne fais pas de com^ paraison, soyez tranquille, ^^ quâ les l)ètef« dis^-je, ^e connaissent pas l'ennui, ni le dégoût, ni k satiété, ni le désespoir, ni aucune de ces maladies morales qui suivent la perte de la santé morale, c'est-à-dire, si vous me permettez actuellement d'employer le mot, de la vertu.
La raison en est que les bêtes, in&niment moins passionnées que les hommes, obéissant à l'instinct et à ses lois inflexibles, ne sont pas pour ainsi dire exposées à perdre cet équilibre, cette santé de l'âme sans laquelle nous autres hommes ne pouvons vivre. De ce côté, l'existence des animaux est protégée par leur animalité même; je ne dis pas que ce soient de pures machines, mais je dis, au sens moral, au point de vue de cette vie supérieure qui nous caractérise, qu'ils n'ont véritablement pas d'âme.
Où veux-je en venir avec cette observation d'histoire naturelle? Le voici : La nature est pleine d'analogies; a l'exemple des bétes, les personnes occupées de choses sérieuses, triviales môme, •— car ce que le commun des hommes appelle sérieux, n'est pour les artistes que trivial, — ces personnes-là, dis-je, laboureurs, artisans, savants, fonctionnaires, etc., etc., ne connaissent
pas rennui, ou du moins le connaissent fort peu. Elles ne réprouvent, et avec lui le dégoùti la satiété, rabattement, tous ces symptômes qui caractérisent chez un homme une corruption avancée, que lorsqu'il leur arrive de sortir de leurs occupations, de se livrer à Toisiveté, au plaisir, à la débauche.
Ces personnes-là sont-elles des bètes, et vous, madame, et vos compagnes du théâtre et de THippodrome, et les fainéants qui noeetU la vie avec vous, seriez- vous par hasard les créatures nobles, privilégiées, les rois et les reines de la création?...
Je vous défie de me répondre affirmativement : vous pressentez quelle pourrait être ma réplique*
Ainsi, voilà qui est établi : les gens de travail, d'étude, d'afikires, les âmes qui luttent enfin, sont peu ou point sujettes à Tennui et aux vices qui Tengendrent; au contraire, les gens qui jouent, qui s'amusent, qui flânent, qui batifolent, qui font l'amour, qui rêvent, qui vivent, qui mangent, qui dansent et qui chantent ; les poëtes, les artistes, toute la bohème littéraire, je dirai même les gens d'église et jusqu'aux trappistes, tout ce monde prétendu supérieur est livré irrémissiblement à la débauche, au dégoût, à la honte pire que la mort.
Encore un peu de patience, madame, je vais conclure.
Je trouve dans votre lettre une phrase curieuse et qui vous peint tout entière : « Issue d'une famille honorable, j'aurai pu, comme bien d'autres, épouser un brave homme de bourgeois, avoir des enfants, etc. Mais bahl j'ai redouté les ennuis d'une existence aussi peu accidentée, et je me suis lancée à corps perdu dans les hasards d'une existence au jour le jour.»
DE P.^. PROUDHQN. 97
Vous avez fait là, madame, une énonne sottise ; mais comme il n'y a pas tout à fait de votre faute, le mal n'est pas non plus tout à fait sans remède.
Toutes Tos déceptions ont leur cause première dans un noble sentiment de la dignité humainet sttitiment qui doit vous réconcilier avec vous-même et vous rendre le courage. Vous avez au plus haut degré la conscience de la liberté et Thorreur de cette monotonie, de cette servitude que nous impose la nature, et qui se résume dans ce mot : Lb Travail. Ici, madame, croyez-le, je ne fais pas d'ironie. Je vous blâme d'avoir méconnu la loi du travail qui vous aurait retenue dans la voie de votre père ; mais je vous loue d'avoir compris, quoique d'une manière confuse, que l'homme, tout en subissant la loi du travail, doit combattre sans cesse les trivialités de l'existence. Votre malheur a été de séparer par la pensée ces deux choses : Travail el Liberté, — Travail et Art, — Travail et Amour. — Vous vous êtes dit : Je laisserai de côté cette servitude laborieuse et toute cette trivialité, tout ce convenu de la vie commune, et je me consacrerai exclusivement à la liberté, à l'art, à l'amour. Et vous êtes devenue une femme libre, artiste, amoureuse» im être fantaisiste et passionné, poussant la fantaisie jusqu'à l'épuisement...
Le résultat vous est connu. En ne suivant que le beau et l'idéal, vous êtes arrivée au grossier et à l'ignoble; de personne libre que vous étiez, vous vous êtes faite esclave, et les jouissances de la vanité, et celles de l'art, et celles de l'amour, n'étant plus soutenues par rien de réel, de sérieux, de vivant, de fort, ne vous ont laissé que souillure, vide, dégradation. v
Que faire à cette heure? me demandez- vous.
Ici, madame, je no puis plus vous convaincre ni par
9S CORRËSPOffDÂNGE
raisonnement ni par vôtre propre expérreiice, puisque vous vous êtes placée en dehors des conditions de la vie normale. Je ne puis que vous affirmer ïa vérité de ce que je m'en vais vous dire. Vous suivrez mon conseil ou vous le dédaignerez : il y va pour vous de la vie ou de la mort, et, ce qui est plus, comme je vous ai dît, de ITionneur ou de Tinfâmié.
Vous ave2 vingt-huit ans, la première période de votre jeimesse est passée; il vous reste la seconde: douze années de Tâge moyen d'une femme, vingt-huit à quarante. C'est encore un avenir.
Rompez d'abord avec toute espèce (t amour. La première chose que vous ayez à faire est d*apprendre à vous posséder vous-même, et, malheureuse, vous n'avez été jusqu'à ce jour que l'esclave d'autrui ! Cela vous coûtera dans les commencements, il faut vous y attendre ; mais si la lutte est pénible, le triomphe vous sera doux. Se posséder, entendez- vous ; être affranchie, ennoblie dans son corps et dans son cœur, gouverner ses sens, c'est ce qu'on appelle chasteté. Vous n'êtes plus vierge, soit; la perte peut se réparer; vous pouvez encore être chaste.
Deux ans au moins de ce régime vous sont nécessaires. Les tentations seront vives : ceux qui, vous ayant connue, vous verront changer de vie; ceux qui, ne connaissant de vous que votre vie nouvelle^ auront vent de votre passé; tous trouveront piquant de refaire votre conquête, et mettront tout eu œuvre pour vous ramener sous le jougi Ne faiblissez pas, ou tout est perdu. Méprisez ceux qui vous tourneront en ridicule : il ne peut vous échapper, si peu que vous connaissiez le cœur des hommes, que le dépit aura plus de part à leurs sarcasmes que le zèle et la vertu* Une écuyère
DE P.-l. ntOUDHON. i^
quitte ses amants avant que ses amants ne la quittent; c'est impardonnable I Avec l'abstinence absohie de l'amour, je vous prescris une vie sobre el laborieuse. N'accordez rien à la sensualité, et même faites quelquefbia maigre chère. C'est ce que les prêtres nomment mofiificoHm, et je vous ta conseille, non parce qu'il y a dans ce régime aucune vertu magique, mais parce qu'il vousr exerce peu à peu à dominer la nature, et qu'il spirîlualîse pour ainsi dire notre être.
Vous ne me dites pas quels sont vos moymis actuels d'existence; mais quels qu'ils soient, il faut y ajouter encore, les développer, les appliquer en choisissant une profession, en embrassant une carrière.
Vous avez, dans une large mesure, l'intelligence, l'esprit même, une orthographe irréprochable, du style, une ioUe main ; je ne parle pas de vos autres talents qui me sont inconnus. Rien ne vous manque, etvous pouvez vous distinguer encore dans la vie sérieuse, autant et plus que vous n'avez jamais fait sur les planches.
Figurez-vous que vous êtes dans la société comme Robinson dans son lie, seule, avec les quelques ressources que vous a laissées la fortune. Il faut vivre, et si déjà la vie vous est assurée, il faut élargir et élever de plus en plus cette vie. Seriez-vous morte lâchement à la place de Robinson, au bord de la mer, au lieu de travailler comme il le fit pendant vingt- cinq ans? Eh bienl vous êtes mieux que Robinson, et vous pouvez faire mieux que lui.
Supprimez de vos lectures les romans et les vers. Votre imagination réclame quelque chose de plus fortifiant et de plus pur.
Vous avez l'histoire, les voyages, la géographie, les sciences; allez jusqu'à la philosophie, si vous voulez.
lOO CORRESPONDANCE
En un mot, tout en restant ce que la nature vous a faite, artiste, travaillez, occupez-vous, entreprenez, et reportant sur votre nouvelle vie votre talent d*artiste, ennoblissez sans cesse vos travaux et vos entreprises* Vous n*aimez pas Téconomie domestique I C'est que vous n'en avez vu que le graillon et la fumée. Il faut bien du talent, sachez-le, à ime femme, pour faire de son appartement un tableau et un paysage. Et c'est pourtant là qu'elles doivent tendre toutes : des marmites, défi pots, des meubles, sont-ils donc plus dégoûtants à toucher que des couleurs et des brosses?
— Et après, m'allez-vous dire, le but, la fin de tout cela? — Après, madame? Il faut d'abord m'en croire sur parole, puisque vous m'avez pris pour votre médecin; commencez le traitement et suivez-le avec résolution, et quand votre guérison sera avancée, je vous dirai ce qu'il faut faire. Je vous montrerai le but supérieur de la vie universelle, but auquel votre bonheur sera d'avoir concouru de toutes vos forces.
Je vous salue, madame, avec estime et affection.
P.-J. Proudhon.
m (\«J. mOWHON. , 1^
19 juUleMSoG. . .,
A M. LE DOCTEUR CRETIN
Mon cher docteur, seriez-vous assez bou pour venir dîner avec nous mardi prochain, 22 juillet, six heures et demie du soir? Nous célébrons la naissance de Claude ou Charlotte^ avec soijl parrain^ M. Beslay, et vous èles nécessairement, <Jomme médecin de la petite famille, de la cérémonie.
Je vous avertis d'avance pour que vous me fassiez réponse et ne vous engagiez pas. Le mardi est, je crois, un de vos bons jours. Nous aurons une bouteille de bon vin.
— Avez-yous \n le dernier article de Darimon dans la Pre^e d'hier soir, 1 8 ? On ne peut pas plus être discret à n^on égard que ce garçon-là. Tout son article est de mon inspiration; ses phrases sont des propositions extraites de mon principal ouvrage; sa critique repose tout entière sur mes analyses ; il va jusqu'à nommer, mais comme fait démontré par les socialistes^ le système des contradictions économiques, développé par moi en 1845, cinq ou six ans avant les Harmonies de Bastiat ; il sait que ce livre de Bastiat a été fait en vue de réfuter le mien; il répète mot pour mot ce que je lui disais il
OlRBSP. VII. 7
y a quinze jours encore, que Bastiat est d'autant plus fou de nier Tantagonisme, que Tantagonisme est la condition de Tharmonie, etc., etc., et il n'a pas le courage de dire que cette critique décisive, ce grand coup porté à l'Économie, c'est moi qui en suis l'auteur I
Je n'ai jamais demandé à mes collaborateurs un grain d'encens; c'est le moins qu'il me rendent justice. Qu'ayait à faire Darimon? En critique loyal, il devait simplement souligner ces mots : le Système des Contradictions Économiques^ et ajouter au bout le nom et la date. Pas davantage.
Il parait qu'il lui en coûte beaucoup plus aujourd'hui, d'être simplement véridique et exact à mon égard que flagorneur à l'endroit de son patron. C'est bien la peine de se montrer si hargneux dans des cas qui n'en valent pas la peine et env|rs des gens fort inoffensifs!...
Ce qu'il y a de plus drôle, c'est que le pauvre garçon, qui ne peut que me suivre, répète fidèlement une erreur grave que j'ai commise, sur la foi de Hegel, dans mes Contradictions^ et que je suis aujourd'hui en train de rectifier partout.
J'ai été, je vous l'ayoue, blessé de cette conduite, et je le suis d'autant plus que d'autres m'en font la remarque, en ajoutant que les articles sont d'une faiblesse extrême.
Silence sur ces misères. Je vous attends mardi. A vous de cœur.
P.-J. PROtîDHON.
iE P.*J. PROUDMOff. 108
Paais, 3S juillet 1856.
A M. LARRAMAT
Monsieur Larramat, après votre lettre du 1 1 courant, je n'ai pas cru qu'il convint que je refusasse plus longtemps renvoi de vin que m'annonçait votre antérieure du 4, et je suis r^té dans Texpectative.
La demi-pièce annoncée est arrivée par la petite vitesse avant-hier, 20 ; de sorte qu'elle est restée, depuis la gare de Bordeaux jusqu'à mon domicile, dix-sept jours en route. Il faut croire que les réparations du chemin de fer, rompu sur la Loire, ont été cause de ce retard : même à la petite vitesse, il est exorbitant qu'un chemin de fer emploie dix- sept jours pour franchir 7 à 800 kilomètres.
Quoi qu'il en soit, je n'ai pas encore ouvert la pièce et ne puis rien dire du vin.
Je vous prierai seulement, monsieur Larramat, de vouloir bien satisfaire à mes questions, faute de quoi je me verrais obligé de vous dire que je tiens le vin à la disposition de l'expéditeur :
1® Quel est le nom de l'honorable ami qui prend si grand soin de ma santé? Je désire lui en exprimer personnellement mes sympathies.
m £MRi8fiOM)ANCE
2^ A combien se monte le total des frais de TenToi? Je sais qu*il y a 24 francs d'octroi, 4 francs enriron de port; reste le prix du vin, que je désire savoir.
Puisqu'il s'agit d'un envoi d'ami, o£Fert spontanément comme il a été accepté sans cérémonie, je vous préviens que mon intention est de prendre mon temps pour le remboursement : je prends donc crédit^ mais je veux connaître l'importance de ma dette.
Sans cette double satisfaction, mon cher monsieur Larramat, il me serait impossible de goûter ce vin, et, je vous le répète, je vous prierais d'en disposer, ce qui nous contrarierait sûrement tous.
' Depuis le eommencemeni du mois, J'ai repris tout doucement le travail ; il ra^e suffirait rigoureuaeme&'Ide quatre heures par jour pour achever dignemtâat mon œuvre tout en ménageant mon cerveau.
Mais ce régime de modération m'est pénible, surtout quand je considère les circonstances. J'^i hôie de parler et d'en finir; j'aurais besoin de mon énergie de trente ans , et je mé vois dans les anxiétés du retour de l'âge.
Les événements se précipitent, et, comme tou^ mes contemporains, je vais è paà de tortue.
Je compte vous donner quelque chose de nouveau courant décembre, mais si je n'arrivais qu'^^n janvier, îe vous supplie de croire que ma velouté n'y e^t absolument pour rien.
Je vous serre les mains*
P,-J. Proudhon.
DE P>J. MieroHON. 105
Parig, 94junietl8SA.
A Ml LE DOCTEUR MAQUET
Mon cher Maguet, j'obéis à ma fomme qui &• cesse âe me* reprocher ma paresse a tous écrire et qui t6udsatt'biefi avoir de tos nourelles. En attendant, elle vous remercie de la compagnie que vous mouvez faite à Besançon et Châleau^^Farme.
. Depuis mon retour, fai eu assez de mieux pour qu'il me fût permis de travailler de quatre à cinq heures chaque jour. J'ai fait même davantage, mais c'était trop. '
Les s^onpt^es varient, tantôt à là partie antérieure du cerveau, tantôt à la partie postérieure.
J'ai fait connaissance d'im ami, grand oculiste^ grand électriseur, donnant chaque jour à la mairie du th)isième arrondissement des constdtatûms gratuites à six cents personnes. C'est M. Ducommun, le patron de Massol. Un jour, il voulut essayer sur moi de l'électricité, m'assurant qu'elle' me ferait du bien; depuis, il a tenu à m'administrer le fluide tous les jours ou peu s*en faut.
D'abord, il m'a semblé que je m'en trouvais bien,
406 OQMIISWN^AflGB
puis j'ai cru en ressentir trop d'excitation et j'ai ralenti le traitement. Voilà.
Du reste, je me soigne plus par le régime qu'autrement; mais si, au total, il y a du bien, je suis loin encore d'être hors d'ennui.
Mes fillettes vont toutes bien : Catherine est sèche et forte; la jeune, épaisse, sanguine, têtue; la dernière, tellement équilibrée dans sa petite personne, qu'elle ne pleure jamais. Elle tette, boit, dort, rit, croît et engraisse.
Quand nous reviendrez-vous? On dit la récolte de blé en Franche-Comté magnifique, et s'il n'y a pas d'autre malaventure, il y aura encore du vin cette année. En tout cas, vous le trouvères bon chez votre serviteur.
J'ai oublié de vous demander par écrit la note de ce que vous avez prescrit à mon frère et à sou fils aine pour ses glandes.
Si vous faites tant que de nous écrire, dites-^mol deux mots pour ce pauvre garçon qui n'est pas heureux et qui, têt ou tard, me tombera tsur les bras.
Notre ami Mathey est peu satisfait de sa pcxsition au Havre. La Compagnie va de travers, et si la subvention! ne vient tôt, tôt, tel, nous couvrons jà notre perte.
Mais j'en aurais t]N)p à vous dire.
Gbuvemet me charge de vous saluer.
Bonjour, et si vous voyez M. et M°»® Dupuy, serrezleur la main de ma part.
A vous.
D& p^«^ mojmpori, m
Paris, 26 juillet 1856,
A M. kATHET
Mon cher Matbey, j'ai reçu votre lettre désolante, et ce que je s«M n'est pas de nature à i?ie rti^ufçr fort. ?
D*après les on-dit de Bourse^le gai^vernement ne dé-^ Cidera rien pour cette apn^e : c'est encore» si^ mois d'expectative ruineuse. i .
Puis, bêtise et ^stificatiç^ partout*
YoQS vous rappelez là proposition de fusion CiinciLrd^ si indiscrètement x^nunu^qiiée ^\i ministre.:
U y a quins» jours,' nu^ pétitionk vrai cri de, détr^se à reu)perQujr, a ét^ portée à ^Ipn^i^res^ %^ Ton disait que si la subvention n'était ftç,cordéQ trèsTpr^haine^ ment. la compagnie; serait ruinée. La belle recommandation l Gomme, si l^ pouvoir, qw jne cbi^rçhe-quô. Is^ force, pouvait être touché de la détresse deS|]gQn^I . .
Bnfin, je sais tr^-c^tainem^^ que Jq bftut persoft^ nage à qui Ton m'avait prié de faire visita, et dont on se flatte d'avoir la protection ft^^uré0> (Jit pis que^ pendre de ces messieurs, U ne peut leur pff donner d^ lui avoir deinçindé 100,QOO fraT^ dé Jrét j^r fnm et par navire^ pour deux bâtiments dont il a,vait.b€|soin pour son expédition dafOs les sftôrs;du Nord. Vous
figurez-rvous des solliciteurs qui vont manquer pareille occasion ! Il fallait donner les bâtiments môme à 20,000 francs par mois et s'assurer la protection du Prince.
Qui donc les trompe? Qui leur promet une sympathie qui est bien loin d'exister? Il s'en faut tant que le Prince ait parlé à l'empereur et en ait obtenu la moiudre promesse que, si par malheur il é|tait consulté, Téviction de ces messieurs serait irrémédiable.
A travers tout cela, je vois le Crédit mobilier,^ que l'on semble au château tenir à distance, mieux en Cour que jamais. N'est-ce pas cette compagnie qui a envoyé^ récemment en Espagne les f&nàs nécessaires à O'Donnel pour son' coup d'État?..: iyôiUelûts,^P^eire,' Fould, Mâgilô, je vous le répète, nie font^'iim. ' Il est inrfpossiblé, il est absurde que le gouvernement laisse périr cette coalition ou lui- réftiiéë îiën; iA[us$i, Ik grande compagnie mfdritiÉàe se prépatfe isottrdéïiieWt; ses acMéï^ iiéPôssent ioôt doucettiènt,-^! tin beau jour vous apprendre» que la concession kiti service lui éstdûànéé. A cette heure; Tinsuticès dé îè France ^ttiéî^teaiùe est au ministère' un'feit accompli V et l'inéapàciié de œè meisdi^iïrs uô: fait dém<>ïittréi * ^;: vuj- !,[ a. .; -^Vèîëi qùfe rîniurrectîon esjfyagnolë gtiàndît 'r j^'ai bien peut* iîu*fen^ voulait écraser, cîômmè ctti dit, la îiléi^tition deûsi'te Péninëiaie et preàdré ûnô'réVàîidie de la csihiptigfaè de lèOlJ^nbtiS û%ônâ îkit qu^ donûefc une i]f6^^elïe édition d^ la détestiiable politîqiie de "notre ô*((ble.Seràk-<îè' encore par TEôpagie que bomibeiicelàît' notre '4éc(infitiii*e ?. * ; II- faut avouer que hocifc m t'hùrionè pas vblé.' Que lès Français se l&isseiïi'assas^ àitifer y ni^sléldr èanS' un giiet^èfppéiis, 1 à Ir bt)ilûe heure lïiiaiâ ^ti'aHkmè-ndus^fMre toÉspagfletvw.
DE^ ?l-h PROltDHÔN. rté
Il n'y a personne qui n*ait vu à Tinstant que le coup avait été monté par les Tuileries; les Espagnols ne peuvent manquer de se le dire : il n'en faut pas davantage pour les rallier tous contre 0*Donnel.
Je travaille tous les jours un peu ; je suis même mieux, mais encore loin d*ètre guéri.
Bonjour.
P.-J. Proudhon.
iiO CORRISSFONDAMGK
Dimanche, 27 juillet i8îS6,
A M. LE DOCTEUR CRETIN
Mon cher Crétin, mardi, nous étions si heureux de vous avoir que nous ne nous sommes pas occupés de moi.
J'ai un gros rhume et un gros mal de tête.
Le premier a été causé par un refroidissement en prenant hier matin une lotion d'eau fraîche; le second est en partie la conséquence du premier, et en partie aussi TefiTet du travail auquel je me suis livré depuis quelque temps.
Hier et jours précédents, l'embarras était revenu dans la partie antérieure du cerveau , plus quelques autres symptômes d'il y a trois mois.
Cependant les forces se soutiennent : les bains de rivière me font du bien; seulement, je me suis abstenu hier à la suite du rhume.
Envoyez-moi quelque chose pour mon rhume et, si vous voulez, pour ma cervelle. Me voilà de nouveau au repos forcé, mais je compte que ce ne sera pas long. Mille amitiés.
P.-J, Proudhon.
P.-S. Depuis plus de huit jours j'ai ralenti l'électricité.
DE P..J. pRoyraoN. Ili
Août 1856.