Les mots entre tirets sont en marge dans le texte
Je vois partout des influences réciproques et je ne crois pas aux substances séparées. Mais posons mieux la question : ne voyez-vous pas des puissances réellement ambiguës avant l'acte. Les êtres prédonnés où siègent ces puissances-là sont séparés par elles, en un sens clair et positif de ce mot séparé.
Si tout a commencé, avant rien n'était, rien était... — voici un passage de mon Funck Brentano qui en a de bons et de profonds : Nous ne pouvons songer k nier ni à penser ce qui ne nous est donné en aucune manière. Ainsi quand nous disons qu'antérieurement à la création il n'y avait rien, ce n'est qu'un abus de mots et de fonctions que nous commettons attendu que ce rien pour être logiquement conclu devrait être postérieur à quelque chose d'existant, etc. [Au reste : rien n'était est une négation sous condition. Rien était est l'énoncé d'une contradiction dans les termes et je ne vois point comment cet énoncé se substituerait logiquement au premier'.]
Il peut y avoir une éternité autre que notre succession... si la mémoire... si la prévision... — il me semble qu'on a beau faire, on ne pense rien quand on pense une pensée qui n'est ni la pensée permanente d'un système invariable d'objets, ni la pensée successive d'objets variables (je prends les objets subjectivement pour bien concentrer ma thèse). Or la première pensée n'est pas la vie de la pensée, et Dieu est un Dieu vivant, dit-on. La seconde pensée entrerait dans le type de l'éternité dite successive, mais, a parte ante, elle implique, à cause du quantum infini des idées multipliées ou répétées avant la dernière ^. — La pensée immuable de l'objet immuable, je ne saurais non plus la concevoir que comme un acte identique indéfiniment répété. La suppression du temps me confond; et quand je vois des hommes comme M. Hirn ou M. Cournoty arriver, je ne suis pas édifié autrement que pour faire cette remarque que nous
i. Les mois entre tirets sont en marge dans le texte.
2. Il me vient l'idée de compléter la logique de ma remarque en complétant mon dilemme. C'est un (juadrilemme qu'il faut ici, en toute rigueur. Les deux hypothèses qui restent à prendre en considération sont celles-ci : la pensée permanente d'un système successif d'objets : c'est l'élernilé simultanée de Bofice et je la crois parfaitement contradictoire. Enfin la pensée successive d'un système permanent d'objets (subjectivement considérés, toujours); ici la contradiction serait avouée do tous, mais aussi la spéculation n'a aucun intérêt k s'y engager, c'est cependant la situation faite à l'homme dans la supposition de l'éternité simultanée si c'est Dieu qui voit les choses comme elles •ont. (Grdce pour le défaut de précision de quel(|ues termes peut-Cire. Je vous signale la division comrae utile et vous la formulerez mieux si vous voulez..)
sommes plus brahmane? que nous ne pensons, et je me prends de sympathie pour les vieux juifs anthropomorphistes.
Il me reste, Monsieur, à m 'excuser très sérieusement de vous avoir de nouveau soumis des pattes de mouche de métaphysique. Voyez-y, je vous prie, un nouveau témoignage de la sympathie extraordinaire qui me pousse à tenter une sorte de compénétration mutuelle de nosmanières de penser. Adieu, je vous souhaite santé — et loisir aussi s'il se pouvait, pour vous d'abord, puis pour moi, c'està-dire pour votre correspondance. Je déplore amèrement qu'un penseur de votre force soit obligé de donner des leçons particulières et je voudrais que vous pussiez n'être comme moi qu'un philosophe de corps et d'âme.
Votre bien dévoué, C. Renouvier.
P.-S. Préparez-vous cependant une 2' édition de votre second volume, et avez-vous un libraire bien disposé?