‹ Correspondance de Renouvier et SecrétanChapitre 11 sur 96 · VIII. — M. Secrétan à M. Renouvier · texte numérisé non relu

VIII. — M. Secrétan à M. Renouvier

Bergières, sur Lausanne, le 17 mars 1869.

J'ai terminé hier un premier article sur la Critique générale, commencement d'une série sur la Philosophie critique dans l'Empire français, qui paraîtra je ne sais où, dans la Bibliothèque Univenelle ' ou dans la Revue Chrétienne de Paris, probablement dans celle-ci, plus indulgente à mes longueurs. Je ne suis point content de ce commencement. Ces volumes, où je me suis attaché avec une jouissance passionnée, ne sont plus dans mon esprit; Tunilé que je croyais en avoir si bien saisie, m'échappe et m'oblige à tout recommencer. Mon premier article ne va pas plus loin que le premier volume, les catégories et la loi du fini. Il débute par une page sur la critique en général et par quatre ou cinq sur Kant, terme de comparaison.

Vous me trouverez très impertinent, mais vous m'excuserez en songeant à la nécessité d'être tranchant quand on ne peut pas s'arrêter, et de réveiller le lecteur par quelques mots vifs, quand les matières sont si difficiles. Au fond vous trouverez mes lettres. Vous

1. La philosophie critique en France et M. Charles Renouvier, Bibliothèque Universelle, septembre et octobre 1869t

sentirez aussi comment, auprès d'un public exclusivement théiste et généralement orthodoxe, j'avais besoin de tomber sur votre métaphysique pour faire pardonner et partager mon admiration pour votre philosophie morale.

J'étais sûr que vous ne trouveriez mon 2*^ volume nulle part, mais je n'ai pas donné d'instruction précise pour vous l'apporter, puisque vous pensiez n'en avoir pas besoin. Cependant j'aimerais que vous le lussiez quand vous aurez un peu plus de loisir, et je prierai M. Hollard, votre voisin et mon ami, rue Madame, de vous l'apporter. C'est un excellent et charmant jeune père, tout théologien qu'il soit, • pasteur dune chapelle séparée et directeur d'un Bulletin théologique à quatre N°^ par an. Pour mon volume vous le trouverez détestable comme philosophie, ou plutôt vous lui refuserez absolument ce nom; mais peut-être le jugerez-vous plus favorablement au point de vue pratique, comme tentative de s'expliquer le christianisme de manière à y trouver (à en faire?) une doctrine conforme aux besoins de la conscience morale et de la société libre. Quoi qu'il en soit, c'est bien ce que j'ai écrit avec le plus d'amour et aussi ce qui a été le moins négligé du public.

Je songe bien à réimprimer ce volume, mais je ne peux le faire qu'avec une préface qui marque précisément comment je comprends maintenant le rapport d'un travail de ce genre avec la science et c'est une grande difficulté. Ensuite je n'ai pas de libraire; j'ai fait la première édition à mes frais et j'ai gagné quelque chose, pour la 2" j'ai vendu un certain nombre d'exemplaires à quelques libraires protestants de Suisse et de Paris, depuis rien, et j'ai encore du découvert. Comme métier la philosophie ne vaut pas les allumettes chimiques et les bétons agglomérés. Pourtant je n'en suis pas à donner des leçons particulières, j'en donnerais bien s'il s'en présentait, mais les huit que je fais (par semaine) sont mes trois cours de l'Académie *. Vous ne sauriez croire combien votre sollicitude pour ces choses personnelles m'a touché.

En métaphysique je ne réplique plus. Du moment qu'il vous faut surtout des idées claires et point de contradictions, je tirerais toujours la courte bûche.

Je veux seulement m'expliquer : la doctrine de la souveraine liberté n'a de valeur que comme limite, comme critique dans ce sens

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