‹ Correspondance de Renouvier et SecrétanChapitre 9 sur 96 · VII. — M. Renouvier à M. Secrétan · texte numérisé non relu

VII. — M. Renouvier à M. Secrétan

Paris, 21/2 69.

Monsieur,

Un peu le travail pressé que je fais pour l'Année Philosophique, et auquel je me suis acharné depuis deux semaines, un peu la crainte de trop prendre sur votre temps ont retenu ma réponse jusqu'aujourd'hui. J'ai été très ravi, très heureux de voir mon espérance si bien confirmée : l'espérance où j'étais que vous sentiriez à la lecture de mes ouvrages ce que j'ai senti à la lecture des vôtres, que nous sommes en sympathie bien plus profondément qu'en désaccord. Ce qui nous divise me paraît de plus en plus d'après vos lettres, et je voudrais qu'il vous parût, d'après les miennes, être une affaire, comment dirai-je? de scolastique. — J'ai reçu les N°' de la Bibliothèque Universelle et je vous en remercie vivement. Ce que vous dites de moi d'après M. Ravaisson m'a surpris en ce que votre intelligence y dépasse fort les renseignements que vous aviez alors. Il y a aussi un éloge auquel je suis très sensible : philosophe de corps et d'âme. Je le mérite un peu et le prends tout à fait en bonne part. Les points d'interprétation que je voudrais rectifier, il serait je crois inutile à présent de vous les signaler. J'ai réservé le second article (N° de novembre) pour le lire avec soin au moment d'entamer la partie de mon travail qui concerne les philosophes non panthéistes de notre temps, et c'est à présent même. Sur ce que j'ai pénétré jusqu'ici de vos pensées je ne peux pourtant pas vous promettre de ne trouver en vous ni traces ni semences de panthéisme. Serai-je devenu semblable à ce jésuite, dont le nom m'échappe, qui ne voyait partout que athéest Et dans le fait c'est encore une de mes dispositions d'esprit de trouver qu'on n'avait pas tellement tort autrefois de regarder le panthéisme comme une espèce d'athéisme. Si saint Thomas n'avait cru à Celui qui est assis à la droite du Père, et qui est une vraie personne, celui-là, je ne serais pas éloigné de regarder saint Thomas comme un athée...

Avant de consentir à la peine que vous m'offrez de prendre pour me procurer la lecture du t. II de la Philosophie de la Liberté je verrai s'il n'y aurait pas moyen d'en trouver encore un exemplaire à la librairie romande. Au reste, il me semble que j'ai tous les éléments nécessaires pour ne pas me tromper gravement et ne rien être exposé à omettre de trop important.

Vous avez trois fois raison de ne désirer pas que nous entrions en polémique réglée. Puisque vous voulez bien me faire Thonneur de me lire avec tant d'attention je n'ai rien à demander. D'ailleurs la vérité fait son chemin en chacun de nous hommes de bonne volonté et l'expérience a mille fois montré le peu que valent les ergo pour modifier des assiettes de l'âme ou pour décider de nouvelles directions.

J'oserai seulement écrire ici quelques réflexions à propos et non pas contre des passages de votre excellente lettre.

La liberté, me dites-vous, à laquelle vous sacrifiez l'unité et l'infini — l'unité, oui en ce qui est incompatible avec la liberté; l'infini, oui, mais de quantum seulement, et qu'importe le quantum à la perfection, à l'absolu d'accomplissement, au TeXeiov?Ce que j'ai contre l'amour? — mais qu'il n'est pas une règle et ne peut pas être un précepte, une obligation — que nous n'en sommes pas dignes, qu'il nous faut être justes premièrement, comme a dit ce pauvre Rousseau — [je rectifie en relisant, car je crois qu'il a dit soyons bons premièrement mais il fallait dire justes]^ — que les hommes se sont adressés à l'amour après avoir manqué premièrement la justice.

La doctrine de la souveraine liberté ; critique plutôt que dogmatique... — Critique en effet en la séparant de tout verbe infini antérieur à la création. Alors elle coïncide, logiquement parlant, avec mon commencement absolu. Religieusement parlant je dirai, si j'ai cette foi, que dès le commencement tous les êtres ont un Père, un seul Père, et qui les veut libres. Cela ne m'enseignera rien en philosophie sur la question du quid antea et du quare quid.

Manifestation positive de ce qui n'a ni substance ni personne mais absolue liberté — dans cette formule observons que le ce qui reste sans autre prédicat que l'absolue liberté indéterminée de toutes manières.

Panthéisme, l'assujétir et non l'éliminer — je crois bien qu'on ne l'assujétit pas; et M. Grondât [Philosophie de la Révélation, livre de théologie catholique que je vous signale peut-être le premier) montre très bien à mon sens que la doctrine du verbe antérieur est le panthéisme même. Or cette doclrine semble bien avoir voulu assujétir le panthéisme sans l'éliminer.

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