C. Renouvier
Xn. — M. Secret an à M. Renouvier.
Bergiëres, sur Lausanne, 19 août 1869.
Je ne sais, Monsieur, jusqu'à quel point ma lettre datée de Berne trahissait l'extrême embarras de l'écrivain. Pressé par le devoir et la honte, j'étais retenu par un fâcheux accident : mon zèle à lire V Année philosophique me l'avait fait emporter par monts et \aux si bien que mon exemplaire, doublement cher par votre nom, était
perdu! Quoique l'ouvrage soit à Lausanne, où il s'en est vendu quelques volumes, j'ai dû en faire revenir un de Paris. Ce n'est que sur ce 2'= exemplaire que j'ai pu voir combien vous m'avez traité amicalement, car enfin quoique parlant de moi d'une manière flatteuse et surtout fort bienveillante, bienveillante au point d'amortir réloge, car il est impossible de n'y pas soupçonner quelque chose de personnel, en revanche vous avez assez malmené mon bon Dieu, en choisissant l'expression douce. Mais ce qu'il y avait de positivement propre à toucher et par le sentiment inspirateur et par l'importance du service rendu, c'est de m'avoir mis à la toute belle place de votre morceau, en me laissant le soin de marquer les points qui vous séparent de Ravaisson, puisque enGn parmi les contemporains, c'est Ravaisson dont le chapitre vous importait le plus. Je suis donc beaucoup trop partial dans cette affaire pour pouvoir porter un jugement grave; et, si je vous dis que ce morceau i Infini^ la Substance et la Liberté m'a paru admirable de concentration, d'énergie, de limpidité, et sauf respect, d'un style moins technique, moins individuel, mais beaucoup plus humain que tels des grands volumes, n'en prenez que ce que vous voudrez. J'ai beaucoup admiré l'article Aristote, qui m'a positivement instruit. J'aime aussi que vous mettiez l'accent dans l'œuvre de Kant où Kant l'a mis lui-même, dans la partie positive, mais positive au sens humain, relatif, subjectif *.
Après avoir lu votre compte rendu, je suis très honteux de mes articles où j'ai laissé des vivacités qui auraient presque l'air d'ingratitude et d'impiété. — Honteux, dis-je, et plus encore embarrassé, voici le fait : les articles sont destinés à la Bibliothèque Universelle. Le premier doit paraître au 1" septembre : mais l'épreuve ne m'en a pas encore été remise. Il comprend, après une introduction telle quelle sur la critique en général et sur Kant, une analyse de votre premier Essai.
Le deuxième article doit être le dernier, parce que le directeur n'en veut que deux et parce qu'il ne veut pas que cette matière, un peu compacte, il est vrai, envahisse les N*»" de l'hiver, du réabonnement, etc. Ces articles^ ne doivent pas dépasser sensiblement deux
1. Article de Renouvier dans VAnnée philosophique, 2* année 1868 (paru en 1869), p. m, 409 et 477.
2. Ils ont paru sous le titre de : « La philosophie critique en France », dans la Bibliothèque Universelle, 1869, t. XXXVl, p. 91 et suiv. et p. 234 et suiv.
feuilles chacun de la Bibliothèque. Au point où j'ai conduit le deuxième il a bien déjà cette étendue et pourtant il ne contient que l'analyse telle quelle du 2" Essai (d'après le résumé) celle du 3* et le commencement de la Morale. — Tout le Droit naturel, le 4^ essai, les conclusions, etc., sont en arrière.
Je puis ajourner le 4* Essai, malgré son importance, comme commençant une série inachevée et me dispenser ainsi de citer les terribles choses que vous dites sur les origines du christianisme; je puis ajourner les résumés, les conclusions, attendu que je compte reprendre l'année prochaine cette étude de la philosophie critique en France, mais il s'agit de conclure dès ce moment sur les deux volumes de morale et de la façon dont je suis enferré, je ne puis plus disposer que de 4 ou 5 pages d'impression. Le vrai est que la première lecture tout en me laissant une idée très nette de vos opinions ne m'en a pas laissé une du plan, du mode de démonstration, etc. qui me permit d'écrire d'abondance; avec le tout sous les yeux, je relis et relève à mesure ce qui me semble la substance, toujours trop pour mon cadre. — Dans le 2^ Essai je n'ai guère relevé que la théorie de la liberté en général et de son rôle dans le jugement qui me paraît une chose capitale, un grandissime triomphe du sens commun sur toutes conventions, prétentions et affectations (y compris les miennes); j'ai fait l'analyse littérale de la philosophie de la nature, partie critique, où votre idée que les corps chauds ont chaud a fait faire de terribles haut-le-corps à mon docte ami Naville. Les 239 premières pages de la Morale m'en coûteront bien six et je suis à un point où il me faut de la force d'âme et l'absence totale de papier blanc pour ne pas ouvrir une discussion critique en règle. En effet, s'il y a un mérite au delà du devoir, si ce mérite est le sacrifice, inspiré par Vamour raisonnable, sans acception de personne, l'amour de l'humanité, si cet amour raisonnable n'est que la perfection du devoir envers soi-même (p. 239), si le devoir envers soimême est à la base du devoir de justice (p. 85), que devient l'opposition du devoir et du mérite? que devient l'opposition de la justice et de l'amour, dès qu'on prend l'amour au sens raisonnable, au sens positif et non pas au sens de l'amour passionné, qui, faisant acception des personnes, poursuit en réalité une satisfaction personnelle et n'est dès lors qu'une forme de l'égoïsme et du besoin? — Je mets ceci ici pour en décharger mon article, qui n'en peut plus, et je vous prie de venir à mon secours : l'auteur seul peut se résumer.
Marquez-moi, je vous prie, dans le droit naturel, un ou deux points sur lesquels vous pensez bon d'attirer l'attention et qui me dispensent, non de tout relire, mais de faire un sommaire pour lequel la place me manque. Déjà au début j'ai signalé la définition de l'état de guerre et le parti que vous en tirez pour donner à la casuistique un principe solide, service analogue à celui que l'analyse des conditions du jugement rend à la doctrine académique de la vraisemblance.
En attendant mieux, laissez-moi vous dire que je comprends parfaitement votre acharnement à faire tout reposer sur la justice, votre antipathie pour l'amour en opposition à la justice, vos observations sur le mépris du juste dans le monde religieux (ce qui est vrai chez les protestants aussi) et dans ce sens je reconnais que ce traité peut avoir une grande utilité pratique pour redresser les idées, mais on ne redresse un bâton qu'en le courbant en sens inverse, la bonté se trouve rentrer chez vous tantôt dans le devoir envers soimême tantôt dans la passion. Il y a décidément là des préoccupations et par suite des préventions, des obscurités, une résultante finale à dégager; il y a un point où la dialectique doit montrer que Justice, Raison, Amour, Liberté, ne sont que les pans d'une pyramide, des valeurs échangeables, les noms d'un seul et même. Ce point, il faut le gagner, l'occuper et l'illuminer.
En attendant votre réponse, je vais corriger le commencement, retranchant ici et là un mot, une ligne, ce qu'on pourra dans un tissu déjà trop serré et gagnant le plus économiquement possible le commencement du droit naturel. L'article doit être remis le 8 septembre pour paraître le l*"" octobre. Après l'avoir livré je pourrai faire mon havresac et prendre un billet de chemin de fer. Irai-je à Venise suivant mon premier projet? Accepterai-je votre aimable invitation? — Je le ferais sans hésiter, si je ne l'avais un peu trop directement provoquée, mais je passerais là-dessus si vous me promettiez revanche. J'habite une belle campagne isolée dans les prés à 3 kilomètres au-dessus du lac Léman dont nous embrassons le bassin, la chère est assez méchante, pas exclusivement végétale, mais pour quelque temps on pourrait s'y faire : en huit ou dix jours si nous étions en vacances, en un peu plus si les cours avaient recommencé, je vous ferais parcourir les beaux points de cette grande vallée qui doit intéresser un riverain du Rhône. Si n'aimez courir, resterez tranquille et votre solitude sera respectée. Donnezmoi une bonne parole et je suis tout décidé, persuadé qu'il y aura
moyen de corriger ce que votre végétarianisme pourrait avoir de déprimant pour restomac d'un gros homme de cinquante-cinq ans. Nos vacances finissent le 20 octobre.
Enchaîné au logis jusqu'au mois d'août, avec très peu d'excitation intellectuelle dans une petite ville assez délabrée et où seize ans d'absence m'ont dépaysé, j'ai réellement besoin d'une secousse périodique, si possible de voir quelques lieux nouveaux. J'ai déjà traversé Avignon, Nîmes et Marseille, c'est pourquoi je spéculais sur Venise et les lacs Lombards et le Tyrol ; mais si vous me donniez la clef du pavillon, je pourrais rayonner de là sur des points inconnus : Les Baux, Vaucluse, le Ventoux par exemple, et plus loin Montpellier, où j'ai des amis, Cette, Toulon. Avec l'appoint de votre visite promise, le plateau provençal l'emporterait.
La Revue Chrétienne du 5 août a publié mon premier article contre Janet traitant de la solidarité, du péché originel, et de l'unité de l'humanité, pure philosophie, j'espère. Le n° de septembre donnera le deuxième sur la Rédemption, l'Incarnation, etc., le tout pris dans le sens naturel, moral et philosophique. L'élément de la foi chrétienne y est mis à part et...
[La fin de la lettre manque.)
XIIL — M. Renouvier à M. Secrétan.
La Verdette,26/8 69.
Je risque fort, Monsieur, si je continue ainsi, d'arriver trop tard pour répondre à une question que vous m'adressez et peut-être aussi pour agir de mon mieux dans une résolution que vous avez à prendre. Je sacrifie donc bravement les arguments dont l'amoncellement présumé me faisait craindre d'avoir à noircir plusieurs pages, j'abandonne toute polémique, excepté sur le point où je suis interrogé, et je vais uu plus pressé. Parlons d'abord de votre excursion de vacances. Vous me demandez une promesse en échange, une bonne parole au moins, comme vous voulez bien le dire. Si vous saviez à quel point je suis devenu sédentaire, à quel point presque morbide, jusqu'à ressentir une sorte de maladie nerveuse à l'approche de chaque déplacement projeté et voulu, vous n'insisteriez pas sur lu promesse. Quant à la bonne parole qui doit mettre à l'état de projet bien séduisant, d'un de ces projets qui eussent paru con-
tenir le bonheur même, au temps de la jeunesse, avant que l'expérience eût montré qu'on devient incapable d'en réaliser cela seulement qui dépend de nous, oh! cette parole je vous la donne avec ardeur. Quant au petit côté de la chose, au régime végétal dont vous me menacez, quoique âgé de cinquante-cinq ans et point gros homme, je le supporterais peut-être, il est trop de mon goût, pour ne pas s'accommoder à l'occasion à mon triste tempérament. Mais savez-vous que vous m'effrayez par la manière dont vous mettez en avant les défauts de l'hospitalité offerte, et aussi par la description sommaire des lieux naturellement splendides que vous habitez et qu'il faut que j'oppose aux petitesses d'ici. Voilà que me revient à la pensée tout ce qu'on dit de la propreté hollandaise, du confortable suisse, de l'art maisonnier et du genre de luxe bourgeois, souffrez que je dise protestant. Et je me dis : voilà que tu as invité un homme de ces bords à visiter ta saleté provençale, tu as donné le nom de pavillon à un taudis où tu amasses tes brochures poudreuses, à une fournaise, sous le toit, dont les murs sont imparfaitement colorés d'un rouge à la colle. Tu as à la vérité une chambre moins imprésentable à offrir, mais celle-là n'est pas isolée. Tu n'as pas averti que les ressources alimentaires étaient bien défectueuses chez toi... Mais enfin voilà qui est fait, un devoir rempli, quoiqu'un peu tard, et vous ne tomberez pas tout à fait dans un piège en vous rendant à une invitation que m'a seul inspirée le vif désir de causer avec vous, de connaître le langage amical et familier d'un philosophe à la fois si profond et plein de sentiment et dont les aventures spéculatives ont encore en un sens ma sympathie quand elles n'ont pas mon approbation.
Je regrette fort que cette sympathie ait percé dans mon étude de l'Année 2^ — au point de faire croire à l'existence de préventions comme l'amitié en a — de moi à vous . J'aurais dû me méfier de cela. Il vous reste un demi-moyen d'y remédier. C'est de taper ferme sur moi. N'y manquez pas, je vous en supplie, je serais bien fâché, tout en tenant à votre estime beaucoup, que vous voulussiez, de peur de paraître me rendre le mal pour le bien, atténuer les jugements que votre loi porte sur mon incrédulité et que vos coreligionnaires attendent naturellement de vous. Et croyez bien surtout que je ne suis pas d'humeur à vous dire par pur compliment ce que je dis ici et en attendant au fond tout autre chose.
Vous me reprochez de faire aboutir à une opposition la justice et
l'amour, le devoir et le mérite, quoique de même source selon moi. Je ne vois nulle contradiction à admettre de telles oppositions de fait et entre des éléments moraux qui se déterminent diversement. Tout l'homme n'est-il pas d'une seule source? et pourtant l'homme est un chaos d'oppositions inextricables!
L'homme après le péché n'est presque plus capable de mérite ni d'amour raisonnable. Le désir de mériter lui devient même un piège. Trop heureux s'il peut seulement payer partie de ce qu'il doit, au lieu de se flatter de donner du sien. Il peut encore connaître, observer jusqu'à un faible point des devoirs déterminés, rendus positifs; il peut s'élever parfois à la notion de quelques principes généraux de devoir : égalité, respect passif, contrats formels, etc. Mais n'ayant pu arriver socialement à un degré passable de perfection en ces choses mêmes, il s'est rejeté sur d'autres, amour, mérite, sacrifice, etc. Manquant de pain il s'est voulu nourrir de brioches; la passion a pris le pas sur la raison, a prétendu donner ou suppléer le règlement... et de là amélioration, élévation du cœur, abaissement de l'esprit et du caractère. — Vous demandez que je vous marque un ou deux points pour jeter du jour sur mes deux volumes. Je pourrais peut-être vous signaler les courts chap. 47, 48 surtout p. 307, comme ayant trait à ce qui vous intéresse le plus. Mais vos objections me montrent, hélas que je n'ai pas réussi à dire ni à faire entendre en 800 pages ce dont je suis le plus pénétré. Triste sort et que Écrire est difficile chose! — Quant à une vue générale ayant valeur de plan et de méthode, je ne vois toujours que la paix et la guerre bien remarquées de vous — mais non pas seulement comme apportant des règles à la casuistique, je veux dire plutôt comme propres à rendre compte de l'altération empirique des droits et devoirs, de la justice. La loi rationnelle du débit et du crédit constants et constamment égaux dans Vamour égale justice, la loi du travail à fins mutuelles toujours naturellement dirigé au mieux de tous, d'un commun accord et sans effort, cette loi de béatitude cède la place en fait à la justice qui calcule et pour qui l'amour n'est rien, et au Droit fondé sur la défense. Maintenant que préféronsnous? contrefaire les anges en cherchant dans l'amour-passion (sous les noms de sacrifice, dévouement) lapart de justice nécessaire? Nous allons continuer à nous dévorer faute de loi. Ou t&cher d'être des hommes et consentir à n'aller à l'nmour que par les étapes d'une justice peu amoureuse? Voilà la question. Que ne l'ai-je posée seulement?
Les anciens sont tombés tout en ayant pensé bâtir sur la justice, ce que voyant, les religions du salut ont pris un autre principe. Si ce dernier a eu peu de succès, faut-il pour cela reprendre le premier qui en son temps a fait pire? Je réponds à celte question que je ne connais pas de temps pires que ceux des siècles ivà xv. Ensuite on a commencé à faire mieux, un peu mieux, qu'à aucune époque, je crois cela, mais je crois aussi qu'il n'en est ainsi qu'à cause du contenu de quelques mots dont les anciens sont les auteurs et qu'ils nous ont légués en périssant : la raison, la loi, le droit, la philosophie... plus poésie et ses branches, les leçons et les modèles.
La bonté se trouve rentrer tantôt dans le devoir envers soi, tantôt dans la passion... il y a là décidément des préoccupations... j'avoue les préoccupations, mais où donc est la contradiction? La bonté est passion essentiellement, j'ai cru cependant pouvoir la prendre pour objet d'un devoir envers soi, en tant que nous devons la cultiver... (ch. 2i2). Mais je ne défends pas mes expressions trop souvent équivoques ou mal inspirées sans doute.
Il est temps de conclure. J'ai encore trouvé moyen d'être long tout en ne voulant toucher qu'un point, j'ajourne les autres. Ma conclusion pour notre polémique, c'est que j'accepte volontiers votre formule de la justice fondée sur l'amour et amour réglé par la justice, je la trouve psychologiquement vraie. Mais cette formule ne lève pas l'opposition entre les sociétés conventuelles des saints ou prétendus saints qui ne se reconnaîtraient point de droits et n'auraient pour règle que l'amour de Dieu et du prochain joint aux autres commandements divins, et les sociétés civiles fondées sur le contrat, le droit individuel et la propriété.
Mille salutations cordiales avec remerciements anticipés pour ces consciencieux compte-rendus qui vont paraître. Encore une fois ne me ménagez en rien et si j'ai dit des choses trop terribles punissezmoi.
Votre tout dévoué. C. Renouvier.
P.-S. Comment est-il possible qu'après l'accident de V Année perdue vous n'ayez pas recouru de suite à la source d'ici ? J'en ai quelques exemplaires là qui ne font rien et comment jamais les placerai-je si bien que je ne l'eusse fait là?