‹ Correspondance de Renouvier et SecrétanChapitre 19 sur 96 · XIV. — M. Secrétan à M. Renouvier · texte numérisé non relu

XIV. — M. Secrétan à M. Renouvier

Les Bergières, le 29 août 1869.

Excusez, s'il se peut, mon indiscrète demande de l'autre jour et surtout n'y obtempérez pas, si vous étiez porté à le faire, car tellement quellement l'article est fini et je n'ai plus la force de le remanier, tout pénétré que je sois de son insuffisance. Au lieu de lire deux fois à quelques mois d'intervalle La Science de la Morale^ il aurait fallu la lire deux fois de suite, la plume à la main, et écrire au plus tard huit jours après. Mais c'est fait. Néanmoins, si ce travail me fait peu d'honneur, il n'en servira pas moins votre philosophie dans nos pays.

9 heures. J'en étais là quand le facteur m'a apporté votre bonne lettre. Je vais regarder p. 307, 1" volume, si j'y ai négligé quelque chose. Mon compte rendu se perd dans les détails. Il est trop tourné aux solutions pratiques et néglige trop ce que vous relevez avec raison : la critique, la déduction du fait présent, parce que j'ai voulu réserver l'Essai IV et ses frères à venir pour un compte rendu de votre Philosophie de V Histoire; toutes les méchancetés avouées sont du reste dans le premier article : Initium ex nihilo. Le second n'en est que plus perfide, comme Ravaisson je vous tire à nous. Voici quelques mots de ma conclusion de ce matin, antérieure à votre lettre :

« Par l'opposition de bon sens et toute chrétienne do la paix identique à l'ordre, à la raison, à la nature, et de la guerre, qui est l'accident, le désordre et le fait avec lequel il faut toujours compter, l'auteur a planté le vrai jalon qui permet à l'esprit de s'orienter dans le chaos des faits et des idées sociales...

« Pratiquement nous souscrivons à tout ce qu'il dit pour la justice telle qu'il la définit, et contre l'amour tel qu'il le comprend. Mais son idée fondamentale ne nous semble pas encore tirée au clair. La morale juridique franche et sèche ne fonde pas le droit sur le devoir... Celte justice puisée dans le devoir envers soi-même, ce devoir envers soi-même qui implique la bonté (Dieu sait pourquoi!), cette bonté méritoire qui est le devoir transfiguré et ne trouve de limite que dans les obligations contractées; tout cela vient d'un fond qui se traduirait aussi bien dans une morale sérieuse de

dévouement et d'unité. Tout cela fait penser à cette âme que Tertullien prétend naturellement chrétienne », etc.

Je ne vois pas dans votre lettre de quoi changer cela et je ne m'en soucierais guère; lu surtout par un public qui se croit chrétien, je songe moins à briser sa formule qu'à en purifier le contenu, si je le puis. Les religions ne sont pas nécessairement stationnaires. Je veux faire lire votre ouvrage; le scandale viendra assez tôt pour ceux qui liront, mais avec viendront aussi, pour quelques-uns, l'instruction et l'édification. Quant à ce qui est manqué dans ce compte rendu de la morale, c'est bien décidément manqué.

Merci pour le reste de votre lettre. Je n'ai pas réclamé, mais crains le végélarianisme, comme conséquence de vos principes. La belle campagne n'est pas à moi, nous sommes de petites gens et le pavillon ne me fait pas peur. Seulement après la fluxion aux dents, j'ai pris la goutte à l'orteil et je ne sais plus s'il me sera possible de quitter le logis cette année. On me fait boire de l'eau de Vais. Si j'allais la chercher à Vais cela m'amènerait bien près de chez vous. Vous craignez les déplacements, mais vous avez pourtant logis en ville et à la campagne. A votre prochain départ pour Paris, ou si c'est impossible, de Paris, quoi de plus simple que de faire le petit détour par Genève et Lausanne? Ce n'est qu'une halte, et vous retrouverez à Lausanne une ligne assez courte par Neufchàtel et Pontarlier, sans revenir sur vos pas. Le train partant d'ici à 1 heure vous amène à Paris à 5 heures du matin. Par le temps qui court, passeports supprimés, douane suisse =0, douane française, peu de chose, il n'y a rien de plus simple que cela. Pour moi si je parviens à me mettre en route, je vous écrirai alors de Grenoble ou de Vais.

Je ne réponds pas à votre critique delà morale ecclésiastique parce que j'entre tout à fait dans votre sentiment : Je n'ai relevé les chapitres signalés, 47, 48, que d'une manière très générale, toute discussion de détail m'eût entraîné fort au delà des bornes : Je vous ai suivi pied à pied jusqu'au droit public où je lâche et me borne aune table des matières.

Je ne suis pas de force à discuter avec vous sur le Moyen Age, etc. Quand vous dirigez vos arguments contre la continuité et la nécessité du progrès, je les admets; quand contre le Moyen Age comme résultat de la prédication chrétienne, je vous trouverais bientôt incomplet et injuste. Un point saillant : la civilisation finit et recommence. Rome a dépeuplé l'occident, Rome, l'empire, non

l'Église, nouveaux peuples, nouvelles langues, nouvelle jeunesse, nouvelle épopée, nouvelle Troie. — Ce n'est pas aux temps de civilisation du monde ancien, mais à son temps de barbarie, avant Homère, avant Hésiode qu'il faut comparer le Moyen Age pour dire s'il y a progrès oui ou non dans l'histoire de l'humanité. En parlant du seul poème du Moyen Age il me semble que vous êtes injuste. La Chanson de Roland, les Nibelungen, le Romancero du Cid, sont de la poésie, barbare sans doute, sans ancêtres et d'autant plus féconde. Vous me paraissez encore trop possédé vous-même par l'idée du progrès rectiligne et continu que vous combattez pour être équitable envers le Moyen Age, trop peu religieux d'imagination et de raison, dirai-je, pour être équitable envers la Philosophie de l'Histoire en général. Et pourtant que de points d'attache ne trouverais-je pas ici encore, entre vos théories et l'idéal que j'entrevois, que d'endroits où vous pousser... car enfin cet ordre universel de finalité qui est votre postulat et vous rattache votens nolens au Monothéisme : y croyez- vous? Si non, pourquoi en parler? Si oui, pourquoi le remettre si vite en poche? Pourquoi ne pas demander s'il se trahit ou non dans l'histoire? Quand toute l'expérience parlerait décidément contre lui, il serait bien compromis à tous les titres que ce soit. Et si l'expérience est maniable, Va priori veut qu'on l'interprète avec une idée providentielle. N'arrivons-nous pas à la spirale? A l'idée d'une montagne dont il faut atteindre le sommet; n'ayant que le choix des sentiers, dont plusieurs sont des cassecou ? Bref le monde égypto-romain et le monde du livre sont deux mondes dont il faudrait paralléliser les périodes, pour être dans le vrai du fait Corollaire : vous mettez trop le Moyen Age entier au compte du christianisme qui ne le possédait pas assez réellement pour en répondre aussi complètement, et cela sous deux points de vue : 1" Trop au compte de l'Église, qui ne pouvait ni tout empêcher, ni tout faire sur les barbares. 2° Trop au compte du Christianisme dans les misères de l'Église elle-même, qui était elle aussi barbare, qui était romaine et grecque pardessus le marché, pleine de philosophie qui a fait son dogme, de jurisprudence autoritaire qui a fait son établissement, remplie de barbares et de mauvais sujets depuis son accès au pouvoir et à la richesse. Ici encore j'ai besoin de vous fondre avec ma vieille croyance, ici encore je cherche la synthèse, c'est pourquoi je suis à vous de tout mon cœur.

Cu. Secrétan.

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