‹ Correspondance de Renouvier et SecrétanChapitre 20 sur 96 · XV. — M. Benouvier à M. Secrétan · texte numérisé non relu

XV. — M. Benouvier à M. Secrétan

La Verdette, H/9 69.

Cher Monsieur.

Quoique je n'aie lu encore qu'une fois et bien rapidement l'article de la. Bibliothèque je ne yeux pas perdre un jour pour vous remercier, et même au risque probable que ce billet ne vous trouve plus en Suisse. Peu s'en faudrait, si je vous y croyais, que je ne partisse à l'instant pour vous faire visite, quoique fort incommodé de migraine et autres petits maux. C'est que mon très cher ami et compagnon de solitude Bouchet-Doumenq part à l'instant pour le Congrès de la Paix. Je voudrais bien qu'il vous trouvât encore et vous serrât la main de ma part. Mais que ce nom belliqueux de membre d'un tel congrès ne vous porte pas à retirer la vôtre. L'erreur serait très grande. M. Bouchet mérite véritablement d'avoir part à celle des béatitudes que vous savez.

Je suis content, parfois même confus de la partie louange. Elle dépasse assurément mes faibles talents. Je m'attribue naturellement quelque mérite, puisque je travaille, mais je connais mes défauts proprement dits, mes vices d'exégèse aussi, et je suis très particulièrement convaincu que j'ai dû commettre de grosses erreurs; seulement je ne sais encore lesquelles.

Vos attaques touchant le premier commencement sont de bonne guerre. Vous n'êtes pas tenu d'orner mon monstre pour le présenter au public, non plus que d'exhiber en même temps le vôtre qui lui ressemble assez, sauf les ornements. Et puis ce public ayant de longue date l'habitude de trouver les philosophes absurdes (Exemple ce que j'ai entendu et lu partout sur l'harmonie préétablie, sur les idées de Berkeley, etc., etc.), on s'exposerait trop dans certains cas à vouloir le faire changer d'avis et à lui expliquer le mystère qui force tout véritable philosophe à choquer le soi-disant bon-sens.

C'est sur Vespace que je me plains un peu de votre exposition et critique. Vous savez bien que je n'entends pas l'espace limité en tant que représentation et possibilité. Or c'est là sa réelle nature; comme réalité en un autre sens dans le monde, ce n'est pas lui qui est limité, mais ce sont les choses données sous des rapports d'étendue, qui sont unies, nombrables, etc. Je ne diffère guère en cela du commun de ceux qui croient à la création — du moins avant que se fiU fait le mélange adultère de Vin fini créé. Il n'est donc pas juste de m'accuser d'absurdité propre sur cet article.

Je ne voulais écrire que deux mots, et voici bientôt une lettre. Pourtant, il faut encore que je vous demande où la philosophie, d'après vous, doit chercher son caractère scientifique et par où se distingue d'un simple instrument au service d'une foi quelconque, si elle abandonne un principe de la raison et un régulateur tel que le principe de contradiction? Je tiens à cette question et compte bien la renouveler.

Et maintenant il ne me reste que la place de vous réitérer mes remerciements très vifs et mes bien cordiales salutations.

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