‹ Correspondance de Renouvier et SecrétanChapitre 24 sur 96 · volume de la Philosophie de la Liberté · texte numérisé non relu

volume de la Philosophie de la Liberté

réellement d'éclaircir un peu ma pensée et de parer aux contradictions apparentes ou réelles de l'ancien texte par quelques additions explicatives. Mais je ne crois pas que la nouvelle forme vous satisfasse mieux que la précédente ni même que vous y vissiez beaucoup de différence. Et comme le sujet a l'air de vous intéresser, je ne demande pas mieux que de vous voir préciser vos questions. J'irai même plus loin : Si vous en faisiez l'objet d'une lettre à part et ostensible, j'essayerais d'y répondre par un petit mémoire et je joindrais le tout en note ou appendice à mon volume, ce serait plus facile que de remanier encore une fois les leçons en éloignant toujours plus la Philosophie de la Liberté de sa forme première. Ceci pourrait se faire indifféremment sur la 1" édition ou sur les bonnes feuilles de la 2". A propos de la 1" édition je n'en ai qu'un exemplaire relié plus un interligné ce qui est ennuyeux. Je puis très bien vous envoyer le l*"" si vous voulez, comme aussi, le moment venu, vous faire passer les bonnes feuilles (ce serait peut-être un peu lard).

Si vous n'entrez pas dans cette idée, je n'essayerais pas moins de i-épondre pour vous seul aux questions que vous m'adresseriez, je n'ai pas tant envie de les prévenir et je ne saurais pas trop non plus comment m'y prendre, parce que mon résultat n'est pas assez clair.

En somme, sur l'origine du monde matériel et animal, il me semble que la pensée, partant de mon inconditionnel et du fait de l'existence en général, parvenue à la créature morale, etc., arrive dans un carrefour en présence de trois ou quatre alternatives qui ont toutes leurs avantages et leurs inconvénients et entre lesquelles il n'y a pas de motif péremptoire pour choisir. 2° Je m'explique cette insuffisance de la méthode par le fond de ma critique. Notre science est proportionnelle à nos besoins. Nulle question morale n'est intéressée à savoir si la nature sensible est dans son principe contemporaine et distincte de la créature morale où nous sommes obligés de chercher sa cause finale, et si elle n'a été qu'altérée par contre-coup; si elle résulte de la chute elle-même et représente la série des travaux préliminaires à la production de l'humanité par elle-même, ou enfin si, objet d'une création subséquente à la chute, elle doit être considérée comme un instrument de restauration. Même l'idée que la nature n'est intervenue en rien dans la question de notre histoire pourrait être défendue. Mais si ces questions n'importent pas à notre but pratique, il est clair qu'on ne saurait lesrésoudrcîpar la métliode

philosophique dont le principe est de tenir pour vrai ce qui est réclamé par ce but.

En somme cependant, l'expérience et le sentiment me semblent parler pour les hypothèses qui rendent la plus étroite possible la solidarité entre la nature et l'homme et qui n'admettent aucune souffrance imméritée, aucune sans but, aucune sans une suprême compensation et justification. Sans être capable de m'expliquer davantage, je penche pour ne voir dans la nature que le corps de l'humanité sans me prononcer sur la question de savoir si l'existence d'un tel corps étendu en général ou seulement sa condition présente sont l'effet de la chute et de la restauration.

M. Dandiran, mon collègue depuis quelques mois, désirerait qu'on fît mention dans la bibliographie de VAniiée Philosophique du Compte rendu trimestriel des publications de théologie et de philosophie à l'étranger, qu'il publie depuis deux ans. Ce compte rendu n'a donné jusqu'ici que des analyses de livres sans appréciations et s'est piqué de représenter impartialement toutes les écoles. On accorde généralement qu'il a tenu parole. C'est ce qu'on en peut dire de plus favorable, car tous les articles ne sont pas également clairs et intéressants; mais enfin tel quel il me paraît digne d'être mentionné et encouragé, il rend déjà des services, il en peut rendre de plus grands s'il réussit. Il m'a semblé que vous le possédiez déjà, sinon le directeur sera heureux de vous l'envoyer. Outre mes trois cours obligatoires pour les élèves : logique formelle, psychologie et l'histoire de la philosophie, en tout huit heures, j'ai ouvert à l'Académie un cours de théodicée dont les deux premières leçons ont été assez bien suivies, vu le petit nombre total de nos élèves. J'y rencontre justement au début les questions touchées ici et j'y suis passablement empêché. Ces neuf leçons de 3/4 d'heure, que je prépare peu ou point dépensent pourtant mes forces assez pour que je paresse le reste du temps sans trop de remords.

Les affaires de Rome, celles de Paris, les nôtres aussi, dont on ne parle pas au dehors et qui sont plutôt à l'état d'incubation : Revision de la Constitution fédérale, Université fédérale, Saint-Gothard, tout cela m'intéres.se assez et je perds bien du temps à lire les journaux. On me dit que j'ai décidé une dame catholique romaine à sortir de son église. Je dois aller la voir prochainement, ce qui m'embarrasse fort. Je me trouve bien léger et bien inconséquent pour ce métier-là. Mais c'est pourtant bien quelque chose d'avoir gagné ce point sur le père

Matignon et sur mon ami Gratry qui n'y ont rien pu l'un et l'autre. Ce m'est un grand plaisir d'apprendre que celui-ci a eu enfin le courage de rompre ostensiblement avec les Ultramontains et qu'il en est couvert de sottises. Si lui et quelques autres imitaient Hyacinthe ce serait bien bon pour la France qui n'ira guère d'elle-même au Protestantisme établi, libéral ou autre. Il y a deux traditions et trop de sang, trop de crimes.

Dites-moi ce que vous faites, vos travaux? Adieu! Il ne me reste pas la place de vous dire tout ce que vous êtes pour moi.

Ch. Secrétan.

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