‹ Correspondance de Renouvier et SecrétanChapitre 25 sur 96 · XIX. — M. Renouvier à M. Secrétan · texte numérisé non relu

XIX. — M. Renouvier à M. Secrétan

La Verdelte, 21/5 70.

Cher ami,

Comment arriver à rompre le charme s'il faut trouver une excuse pour ce silence honteux? La paresse en est peut-être une valable, à ce degré où elle devient maladie après avoir été vice. Mais on n'est pas moins parfaitement damné. Je n'ai de ressource que dans votre charité. Cette paresse n'a été, n'est encore que trop réelle, l'état de mes travaux depuis un an ne la prouve que trop. Je n'ai rien fait que choses inutiles, les sachant inutiles, etc. Pour justifier à mes propres yeux la procrastination, quand il s'agissait de notre correspondance, je me disais que je désirais fort vous fournir le thème d'objections que vous me proposiez de prendre pour argument de quelques éclaircissements ou développements à ajouter au t. II de la Philosophie de la Liberté, mais que la forme et le fond de ce petit travail m'embarrassaient également, que je ne savais quel ton prendre — ostensible — pour mettre mon impiété bienveillante en rapport avec votre christianisme philosophant, etc. Maintenant il est sans doute trop tard. Mais à tout hasard je vous envoie quelques lignes que j'ai écrites en me servant de notes prises il y a un an. Je crois que ces notes me suffisent sans vous donner la peine de m'envoyer un exemplaire que vous devez garder. Vous ne ferez probablement aucun usage de mes objections ou observations, soit qu'il n'est plus temps, soit parce que je ne les rédige pas de la manière voulue. Elles serviront au moins entre vous et moi à donner un certain degré de précision au desideratum que m'a laissé la lecture de votre t. II et dont je ne vous ai jamais parlé que vaguement. A

mon avis vous en avez trop dit dans ce très intéressant et très remarquable ouvrage, sur la question de la nature et de ses rapports avec l'hunianité, pour n'être pas obligé d'en dire encore un peu plus. Je conviens que vous pouvez arrêter la spéculation au point que vous voulez, tant à cause du non liguet que pour la raison (moins bonne ici, selon moi) de l'indifférence pratique de certaines vérités obscures : mais quand votre lecteur (supposé que ma propre impression ne me trompe pas) se demande : Que veut-il donc dire? jusqu'où irait-il bien? Mais tout à l'heure il disait telle autre chose? ne vous laisserez-vous pas toucher par son désir de pénétrer le fond d'une spéculation que vous ne lui semblez pas homme à n'avoir pas faite une fois pour vous si ce n'est pour lui?

Vous verrez que j'ai joint quelques indications sur d'autres sujets du t. IL Pour les rendre moins importunes j'ai tâché de les rendre lisibles en modelant de mon mieux mes pattes de mouche. C'est du myope à myope.

L'Année philosophique a été si bien retardée par la paresse de ses auteurs que nous avons pris le parti, Pillon et moi, de réunir les deux années 1869-1870, qui devront alors paraître sans faute en janvier 71. Je ne manquerai pas d'y placer l'article demandé par M. Dandiran et de donner une idée de la manière dont est composé le recueil Théologie et Philosophie et de l'utilité dont il peut être aux hommes d'étude en France, Pour moi, qui ne sais pas l'allemand, je le lis ou parcours avec profit. Parfois je le désirerais plus serré, plus technique, dirai-je, sur les points de mon métier, mais je reconnais qu'il pourrait perdre plus d'abonnés qu'il n'en gagnerait à me satisfaire. Au reste j'approuve entièrement son procédé impartial. On a eu la bonté de m'envoyer les numéros de septembre et décembre 1869 que j'avais déjà comme abonné. Je les tiens disponibles et puis même les faire parvenir comme échantillons à qui l'on voudrait.

Je renonce à Paris pour cette année. Rien ne m'y attire, absolument rien, et je songe même à sous-louer mon appartement si le successeur de M. Haussmann ne se hâte pas de le démolir. Je me bornerai à aller soigner mon larynx ù. Cauterets. Vous voyez combien il m'est impossible de songer pour celte foisaux /^^rj^tèr^s, mais je n'y renonce pas pour jamais, croyez-le : je n'entends pas non plus me condamner à ne plus faire de temps à autre un voyage à Paris, à moins que l'âge croissant n'augmente démesurément mes dispositions sédentaires. Et vous, ne vous verra-t-on pas aux vacances

qui viennent. Ne serez-vous pas tenté de reprendre le plan malheureusement manqué l'année passée? Vous nous rendriez bien heureux. Il me tarde de savoir si votre santé est tout à fait bonne et à ce point encourageante.

Adieu, cher ami, ma femme et mon ami Bouchet se rappellent à votre bon souvenir. Ne me punissez pas d'un trop long relard infligé. Ne suis-je pas assez puni déjà par celui dont je suis cause.

Adieu. Bien à vous de cœur.

Page 1