‹ Correspondance de Renouvier et SecrétanChapitre 26 sur 96 · C. Renouvier · texte numérisé non relu

C. Renouvier

Dieu existe sHl le veut — son existence , un miracle impossible à prévoir — il crée par acte de volonté pure non par besoin ou désir, mais pour aimer. On peut trouver cette dernière distinction bien subtile, car enfin le pour aimer indique aussi un désir : c'est l'aimer de l'aimer et le pour du pour, en somme donc une passion et un but. De même au sujet de la self création. J'entends bien que Dieu existe sans cause (ce qui me semble être le sens du causa sul ou de l'exister purement et simplement parce qu'on le veut); je l'entends, dis-je, en ce sens que le premier commencement implique par définition absence de cause. Mais je n'entends pas que Dieu existe, fût-ce un seul instant, sans un but et une pensée. Pourquoi? parce que l'existence serait alors vide, aurait sa cause identique à soi sans autre essence, une cause qui ne serait cause de rien. N'est-ce pas là faire avec le pur vouloir ce qu'Aristote fait avec le pur penser (vÔ7)(ji; voT^cetoç) ? En un mot l'acte d'exister étant dit acte de volonté, formellement, pour les raisons que nous savons, il doit être dit cependant acte de penser et de désirer, matériellement parce que l'existence matérielle est cela même. L'intelligence reflet de la liberté, expression que je lis quelque part, n'opère que verbalement la réduction du penser au faire, ou seulement pendant le temps que le faire et le penser sont également vides. Encore pourrait-on soutenir que la réduction a lieu en sens inverse par un simple changement de point de vue, car il faut bien que le faire ou vouloir se représente à lui-même, d'où primauté du principe de présentation en tant que tel. A son tour l'idée bouddhiste du désir d'exister me semble pouvoir réclamer sa part matérielle du premier moment de l'être, et n'encourir de reproche que dans la confusion du désir passif avec la volonté.

[Et je ne sais si Schopenhauer a versé comme Fichte lui-même du côté du déterminisme absolu; mais du moins le bouddhisme pratique est obligé de distinguer, puisqu'il engage ses fidèles à vaincre le désir. C'est le calviniste en chaire prenant le langage du pélagien.]

Création : La contradiction avouée : « Dieu veut que la création existe comme libre, et elle ne peut exister comme libre que par le fait de sa propre liberté », cette contradiction serait levée en admettant que toute créature libre a pour origine l'origine qu'a Dieu, laquelle origine n'est pas plus incompréhensible quelques millimillions (sic) de fois qu'une seule. On laisserait alors dans l'insondable, à côté du mystère de l'être répété ce nombre de fois, le mystère de Celui qui a cela de plus que les autres d'être leur maître et leur père à tous — car je ne vois pas que l'idée de paternité implique celle de donateur de liberté. On peut ne pas prendre ce parti à cause de la tradition et du scandale... mais il semble que philosophiquement il serait indiqué et presque forcé.

Liberté, dans l'humanité actuelle, forme de la grâce, don de la grâce : que la liberté perdue ou affaiblie soit en son œuvre suppléée par la grâce, on le comprend, mais qu'elle contracte avec elle une sorte d'identité, c'est une thèse qui me paraît convenir moins à la Philosophie de la Liberté qu'à quelqu'une de ces doctrines où la liberté morale et son mobile sont confondus, pourvu que ce mobile soit bon (Descartes, Kant, les grands déterministes méconnus, et Hegel). La liberté étant la faculté du choix, comment serait-elle une forme de la grâce, qui détermine ce choix jusqu'à le faire évanouir comme tel, à la limite? Au reste, la perte ou l'affaiblissement de la liberté ne sont-ils pas avant tout, pour nous croyants de la liberté, des mots signifiant la perte ou l'afTaiblissement d'un ordre de motifs prépondérant avant la chute? Ces mots sont dangereux s'ils peuvent nous faire voir dans la grâce autre chose qu'une illumination qui rend l'existence ou la force perdue à ces anciens motifs. L'interprétation que je préfère tient la liberté toujours séparée de la grâce, et nous permet de la conserver, je ne dis pas pourtant inaltérée (c'est une autre question qui me détournerait de celle-ci), mais pure et entière dans les cas où elle se témoigne à elle-même.

Individus organes de Vespèce : Les conséquences morales de cet organisme de la créature universelle sont expressément rejetées, ainsi n'en parlons pas, quelque inconstantes qu'elles puissent paraître. Admettons avec tous les moralistes que l'une au moins des

racines du péché est une séparation de ce qui doit être uni, une fausse application quelconque du principe de l'individuel, toujours est-il que l'organisme de l'être nie ce principe qu'il ne faut que régler. L'idéal est évidemment : extrême et parfaite individualité avec harmonie parfaite; mais la comparaison de l'organisme ne se prête bien à définir que le second élément, tandis que le premier suivant l'ordre de la nature ne se réalise qu'au moyen de la subordination de plus en plus étroite des organes au tout. Et ce tout est un individu; c'est un individu qui a des organes et non point un organisme qui a des individus sous lui. De plus c'est la spontanéité de l'organe qui lui fait tenir sa place dans l'organisme, et c'est la liberté de l'individu qui doit lui faire tenir la sienne dans l'accord des volontés : autre différence profonde qui rend à mon avis toute assimilation du moral au physiologique propre à favoriser exclusivement les systèmes déterministes.

Je n'ai pas bien su si je devais comprendre que la création universelle et l'humanité ne sont qu'Un, celle-ci après la chute, étant devenue série d'espèces (ou seulement occasion de les créer). L'homme, est-il dit, n'est pas sorti des organismes antérieurs. Mais alors je ne sais plus en quel sens entendre que la nature n'est pas arrivée du premier coup à produire l'humanité, que cette nature, œuvre de l'être moral, a subi plusieurs évolutions et que son histoire raconte les phases de l'enfantement de la liberté. Si les organismes ne sont produits que pai' rapport à l'homme, et non pour l'envelopper lui-même sous diverses formes, en quoi servent-ils à son progrès? Comment aussi la créature libre^ substance de l'Univers, est-elle auteur en un sens de cet univers, si ce n'est qu'il la réalise elle-même comme elle veut être réalisée? — L'espèce est une idée de la créature... est la créature elle-même... les individus sont Un dans l'unité de l'espèce [et de toutes les espèces?]... sont des formes de l'être universel. Qu'importe alors que chacun d'eux soit le fruit d'une création directe et spéciale de Dieu, qu'importe que le Concours de deux volontés soit nécessaire pour l'apparition d'une espèce quelconque, et de l'humanité et d'un individu, qu'importe quand l'une de ces volontés. Dieu, se rend toujours au vœu de la créature universelle^ Il faut avouer que les animaux ne sont pas seulement créés par rapport à l'homme et avec des organismes étrangers au sien, mais que les animaux, l'homme, la nature, tous les êtres possibles, ces degrés de restauration ou degrés de réalisation ^

CE OUI REVIENT AU MÊME (235), sont les foriDes liées dans l'espace et le temps, d'une séparation accomplie au sein de l'unité première et maintenant en voie de retour. Revenons-nous ainsi à la vieille doctrine Alexandrine après tant d'explications et d'expressions marquées d'un tel cachet d'originalité? Ou y a-t-il quelque autre manière de comprendre le rapport de l'animalité en général et de l'humanité, manière qui aurait besoin d'être mieux dégagée, ou qui m'aurait échappée lors d'une lecture beaucoup plus rapide?

En quel sens est-il ditdeJ.-C, page 288 :U meurt pour rendre possible la mort de Vhumanité? L'humanité doit donc mourir? Le salut, la mort volontaire par laquelle la nature transformée s'unit substantiellement à Christ, n'est-ce pas plutôt la vie humaine accomplie, en Christ si vous voulez, soit en l'homme idéal, et y a-t-il dans le monde entier, sur la terre et dans le ciel, autre chose que l'homme, ainsi que l'ont pensé Swedenborg pieusement, et Feuerbach subversivement?

La photographie de Ch. Secrétan, que nous donnons ci-contre, a été prise a la Verdelle par un ami de Ch. Renouvicr, M. Adrien Autemps, le 4 avril 1889. Voir, à ce sujet, les lettres LXXIV, LXXV, LXXVI.

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