‹ Correspondance de Renouvier et SecrétanChapitre 27 sur 96 · XX. — M. Secrétan à M. Renouvier · texte numérisé non relu

XX. — M. Secrétan à M. Renouvier

Les Bergières-sur-Lausanne, 25 mars 1871.

Je n'espère point que cette lettre modifie l'impression de mon inexplicable silence, à moins que votre générosité ne vous eût suggéré en ma faveur quelques excuses imaginaires, car au milieu de toutes ces horreurs j'ai vécu et n'ai pas même été malade. Voici un an bientôt que vous m'avez écrit en m'envoyant avec une condescendance infatigable les objections philosophiques indiscrètement sollicitées. J'ai différé la réponse pendant quelques semaines, dans le sentiment de mon incapacité, sous l'empire du découragement et de la paresse. C'était bien assez tôt pour mon livre, et ce serait encore assez tôt, car l'impression n'a commencé que cette année même et n'est arrivée qu'à la douzième feuille; mais je ne savais que décider parce que je ne savais que vous répondre. J'avais d'ailleurs l'esprit occupé de mon frère aîné, professeur de droit, que j'ai perdu précisément à cette époque, à la suite d'une cruelle maladie, qui pourtant nous a beaucoup rapprochés — mais je n'ose plus vous parler ainsi de mes affaires — j'en reviens à ma confession et je l'abrège. Cette maladie, cette mort, les fatigues de nos examens, la difficulté d'une réponse au fond, m'ont fait différer jusqu'à l'été — et depuis le commencement de cette affreuse guerre je n'aurais plus osé vous parler de métaphysique. Chaque matin en revanche, ou du moins plusieurs fois chaque semaine, j'ai pensé à vous et à notre correspondance avec un mélange de désir et de remords. J'éprouvais un vif besoin d'échanger avec vous une pensée, un regard, une larme, et chaque fois près d'essayer, je renvoyais en me disant : De quoi parler à M. R. si non de ce qui se passe, et comment lui faire subir une glose sur des événements qui auront peut-être changé tout-à-fait de tournure lorsque ma lettre lui parviendra?

C'est ainsi que j'ai vécu tout ce siècle, car c'est bien un siècle, toujours poussé, toujours retenu. Enfin je n'y tiens plus, et d'ailleurs depuis longtemps dans les compromis de ma mauvaise conscience.

je m'étais dit : Au moins je ne laisserai pas finir l'année. M. R. a bien d'autres affaires, je fais bien de ne pas l'ennuyer, mais je ne veux pas qu'il se méprenne.... Hélas, ce moment-ci ne vaut pas mieux que les autres. C'est le pire de tous; car enfin que vous dirai-je, mon Dieu que vous dirai-je de votre pays, de l'Europe entière qui s'en vont? Mes sentiments ont été ceux des neutres en général. J'ai fait des vœux pour que l'agression française soit repoussée. Mais quand j ai vu que les Allemands étaient partis avec un plan de conquête immuablement arrêté, qu'ils sacrifiaient tout à cette passion, jusqu'à leur propre intérêt, quand j'ai vu comme ils entendaient le droit de la guerre, je les ai pris en aversion et j'ai fait des vœux pour les armées de Gambetta, je les ai même imprimés dans la principale Gazette de Lausanne dont je suis devenu collaborateur depuis le mois d'octobre, ne pouvant penser qu'aux affaires : indignatio fecit versum. La crise m'a rendu malade quelques jours, je me suis relevé pour prêcher aux Français (^pendant le séjour de vos gens parmi nous) de penser à refaire l'éducation savante et morale du peuple, comme condition sine qua non de la revanche, plus importante que la revanche elle-même. Et maintenant la guerre civile éclate avant que les Prussiens soient partis, nous brûlons vos enfants dans nos arsenaux', nous les écrasons dans nos gares*, ils sombrent en mer; toutes les fioles des archanges se répandent sur vous, par conséquent sur nous. Je ne mesure plus rien, je vois que les plus sombres prévisions sont constamment dépassées, je ne sais plus que dire, sinon qu'à mon affection personnelle se joint l'amour des Français, nous les aimons tous tendrement et nous voyons avec désespoir que les forces manquent pour accoucher. Notre espérance défaille, mais dans cette crise effroyable, il faut que vous me pardonniez, il faut que je me sente en communion avec vous. Au milieu de toutes ces misères, nous avons eu pourtant une consolation; les semaines que l'armée de Bourbaki a passées en Suisse ont été un temps heureux, très heureux pour toute la population; le seul temps vraiment beau dont il me souvienne, tant le bonheur et l'amusement sont choses différentes. 11 n'y avait plus ni catholiques, ni protestants, ni Suisses allemands, ni Suisses

1. L'arsenal de Mortes où l'on avait déposé les canons el les armes du corps de Bourbaki interné en Suisse, avait sauté.

2. Un accident de chemin du fer s'était produit près de Colombier, canton de NeuchAtel.

romands, ni radicaux, ni conservateurs, ni puritains, ni libertins, ce pays n'était réellement qu'un cœur et qu'une âme et chacun était surpris et joyeux de se trouver ainsi.

D'ailleurs vos concitoyens étaient si aimables. Aussi avons-nous infiniment plus reçu que nous n'avons donné. Nos derniers accidents et cet abominable soulèvement des rouges sont venus souffler sur cette joie, qui pourtant ne tournait pas trop à la vanité, car chacun savait bien que le nombre des dévouements sérieux était après tout bien peu considérable (hormis chez les populations du Jura). Pour moi je n'ai tien fait, ma femme et mes filles ont cousu, et c'est à peu près tout. Mais j'ai vu tout cela, et sans admirer mon pays, j'y ai pris plus de goût.

Je viens de relire votre dernière lettre (du 21 mai écoulé) si affectueuse, où vous preniez la peine de vous excuser pour un intervalle de peu de mois et où vous m'invitiez à ne pas vous imiter. Je ne sais plus que dire, ni que faire. Ce sentiment me paralyse. Le journal de ce matin annonce que Marseille est parti à l'instar de Paris et de Lyon. Que va faire Avignon? J'ose à peine vous rappeler, pour le moment où l'on pourra songer à quitter son logis, les espérances que vous me permettiez l'année dernière. Mon logement personnel est étroit (par le petit nombre de pièces); mais la maison, quoique meublée, est à moitié vide, et le propriétaire mettrait à ma disposition tous les appartements nécessaires ou seulement désirables. Suivant les dispositions où vous ont mis tous les tristes événements qui se sont accumulés, il vous serait peut-être bon de vous dépayser un moment. Mais je n'ai pas le droit d'insister et je n'ose. J'éprouve en vous écrivant un singulier embarras, dans l'ignorance où je suis du contre-coup que les événements ont eu sur votre intérieur. Après onze mois, je me demande si celte lettre vous trouvera à la Verdetle, si en bonne santé, si vivant, si vous n'avez pas de cruels deuils à déplorer. Cette incertitude me ferme la bouche. Je n'ose pas môme vous demander de la faire cesser. Je ne vous demande point une lettre dont je ne suis pas digne, un mot me suffirait, mais il est difficile déjà lorsqu'il y a beaucoup à dire de se résumer dans un mot. Croyez seulement que je sens vivement mon tort et que je suis de toutes les forces de mon âme avec vous et avec votre infortuné pays.

En lisant vos objections à ma philosophie de l'humanité, j'ai compris tout de suite que la force me manquait pour y faire droit

et que ne pouvant plus rien produire il fallait laisser telle quelle l'ordonnance du volume. Je pensais à imprimer à la lin du volume les objections avec de courtes réponses. Si vous m'y autorisez, je le ferai, et je vous enverrai prochainement la rédaction de ces dernières en y joignant votre feuillet de critique pour vous en rafraîchir la mémoire. Je n'ai pas réponse à tout, mais à peu près.

Faites agréer mes excuses à Mme Renouvier et veuillez me rappeler à l'indulgent souvenir de M. Bouchet et de Mlle S. L'année 1871 s'annonce plus terrible encore que 1870, dans cette effroyable tempête il faut que tous ceux qui ont une idée, une affection commune, que ceux qui s'aiment ou qui se sont aimés, se serrent ensemble. Que ne peuvent-ils agir ensemble! Mais au moins ils peuvent se serrer la main. J'ai prêté votre Morale à notre professeur d'économie politique, M. Léon Walras, l'ancien directeur de banque coopérative, dont vous connaissez le nom. Il me semble assez près de vous. Mais qu'est-ce que cela sans un centre, sans un Dieu, et où est Dieu? Dans la religion historique, il semble qu'on ne trouve plus rien de bon. Les Prussiens ont achevé de rendre le Protestantisme impossible et votre Catholicisme me paraît l'obstacle insurmontable à tout relèvement. Et pourtant, il faut espérer, il faut essayer.

Adieu; pardon.

Ch. Secrétan.

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