‹ Correspondance de Renouvier et SecrétanChapitre 28 sur 96 · XXI. — M. Renouvier à M. Secrétan · texte numérisé non relu

XXI. — M. Renouvier à M. Secrétan

La Verdette, 11/4 71.

Cher Monsieur, J'ai si souvent eu à me reprocher le crime de procrastination épistolaire, et vis-à-vis de tous mes amis, qu'on ne peut qu'éveiller ma pudeur en s'accusant vis-à-vis de moi. Je vous dirai tout simplement que Je reçois avec bien du plaisir des nouvelles de vous, la preuve que rien ne m'est échappé, je ne saurais comment, dans ma dernière lettre qui ait pu vous blesser, et l'expression qui me touche beaucoup de votre sympathie, que tant de choses pourraient diminuer, pour la pauvre France. Vos compatriotes, vous tous, avez été admirables pour ces pauvres recrues qui à leur tour émus [sic] de la réception et du cœur montré, et récemment éprouvés, se seront sentis un peu élevés au-dessus du commun niveau des cabarets de village — où leur éducation se fait, l'Église ne pouvant plus ni peu ni prou se

charger de la chose. J'en ai vu de par ici pleurer au souvenir des braves citoyens de StaeflFa. La Suisse s'est tout bonnement couverte de vraie gloire; nul pays d'Europe n'aurait fait cela, croyez-le bien. Ce serait le cas pour nous de placer un sincère et senti — sublime alors — Dieu vous le rende I

Je n'aurais pas attendu votre lettre, je l'aurais plusieurs fois provoquée sans l'embarras d'écrire soit longuement, soit courtement sur nos sinistres aventures. Et nous ne sommes pas au fond de l'abîme : il y a toujours à descendre. Comment vous communiquer un jugement? en généralisant beaucoup. D'abord, le croiriez-vous, mon pessimisme ancien et habituel se tourne presque en optimisme. La France est punie par où elle a péché. Elle aurait le droit de haïr et mépriser l'homme prussien, si l'on avait ce droit jamais, il faudrait alors qu'elle haït et méprisât l'homme français de 1792-1815. Après les épreuves présentes, dussent-elles aller jusqu'où il est inutile de dire, ce pays vaudra moralement mieux, beaucoup mieux qu'il ne valait. Il valait et vaut peu. L'empire était plus solide que nous ne l'avons tous pensé. Il ne fallait guère moins que ce qu'il y a eu pour l'abattre : la destruction de son armée et de son prestige. Or nous ne connaissons pas encore tout le prix à payer pour la ruine de l'empire, mais ce prix quel qu'il soit ne sera pas trop cher. Quant aux malheurs nouveaux et volontaires qui nous accablent je les vois ainsi : nous assistons au deuxième acte d'une tentative de la classe des travailleurs pour se saisir, au mode subversif, de la direction sociale en France. Naturellement je crois que nous sommes loin d'une péripétie dernière, bien, bien loin à plus forte raison des transparents scéniques, gloire et apothéose. Non, c'est encore en enfer, que nous sommes. Mais la triste contrepartie et la justification logique de ces lamentables phénomènes c'est, c'est la décadence, la corruption de cœur, l'inintelligence des intérêts mêmes (et des siens), l'incapacité politique de la classe bourgeoise. Cela me frappe beaucoup. Je n'aime pas le prussien, oh ! non je ne l'aime pas, mais étant ce que je suis, à plus forte raison si j'étais un des fidèles d'Assi et de Billioray, je ne sais si je ne préférerais pas un préfet ou général prussien à une commission de l'Assemblée nationale — non pas à une commission de juges, cela va sans dire, mais d'arbitrage en toutes sortes de matières. Mais où placez-vous votre optimisme, allez-vous me demander? Nous traversons de grands événements. La fin où nous tendons entraînera ou non le sacrifice de l'unité nationale, je

l'ignore. Mais celte fin doit être bonne, elle est nécessaire. Heureux les pays protestants! Non pas comme Tentend votre ami M. Tallichet, cependant. A mes yeux, le christianisme (je ne parle pas de son action sur l'âme individuellement, c'est une autre question) a été favorable aux sociétés, comme conservateur de la moralité, purement et simplement. Le catholicisme, lui, est destructeur de la moralité, je vois cela avec la dernière clarté. Il faut qu'il périsse ou que la société périsse sous lui. Étant ainsi les choses, il ne faut rien déplorer, que la faiblesse de notre vue et de notre puissance, et peut-être faut-il dire en présence des derniers sinistres, ce qu'a dit celui que vous savez : Ce que tu fais, fais-le vite î

Avignon a été préservé de toute crise par un concours de circonstances favorables et malgré les intrigues de l'un de ses députés — le seul mauvais des cinq (ce n'est pas Gent, devenu sage depuis qu'il a tâté d'une besogne préfectorale). Singulière chose que la paix profonde où Ton vit ici au milieu d'une telle tourmente. Heureusement la vieillesse est une excuse pour ce manque de solidarité. Bouchet ne s'en est pourtant pas contenté, et il a payé sa dette en allant chercher la variole à Âutun, auprès de son ami Bossak-Hanké, depuis glorieusement mort.

Nous avons eu pendant six mois l'aimable convivance de M, Pillon, mon collaborateur, qui s'est trouvé hors Paris au moment de l'investissement. Par de longues conversations et lectures communes, nous avons préparé la fondation d'une feuille pour faire suite à V Année philosophique sous le titre de La. Semaine philosophique : — politique^ scientifique, littéraire. C'est singulièrement ambitieux, comme vous voyez. Cependant nous n'entendions tâcher de justifier un tel titre qu'en développant des idées de philosophie politique, de philosophie des sciences, etc. On aurait expliqué cela aux lecteurs. Qu'en pensez-vous? Nous voilà remis nous ne savons à quand, il n'y faut pas songer tant que durera la guerre.

Je vous suis bien reconnaissant de votre aimable insistance pour un séjour à Lausanne. Je serais heureux de vous revoir et un peu de visiter la Suisse. Ah ! nous nous sommes connus trop tard I à l'époque où l'imagination cesse de se plaire aux voyages, où l'esprit perd de son élasticité, où les infirmités même frappent de tous côtés à la porte de la barraque. Mais vous, resté plus actif, pourquoi ne reprendriez-vous pas, si les circonstances le permettent, l'exécution du plan de tournée que de malheureuses indispositions firent manquer

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l'autre année? Nous vous aurions encore une fois quelques jours sous notre toît. Je serai ici dès septembre. En juillet ou août je me sens raisonnablement contraint, quoique fort à mon corps défendant, à retourner aux eaux thermales des Pyrénées. Je me suis trouvé bien de Cauterets, mais réellement bien, presque sans que je puisse craindre de me faire illusion à ce sujet, tant l'effet a été grand et inattendu pendant six mois après le retour des eaux.

Parlons maintenant de la Philosophie de la Liberté. Je la gardais pour la bonne bouche. Dix feuilles faites c'est l'engagement de finir. Je tiens donc l'œuvre pour terminée et je vous félicite. Vous aurez conduit le monument à sa perfection. Je suis enchanté et je vous remercie du parti que vous prenez de faire mention de mes objections ou plutôt de mes desiderata en notes finales, et d'y faire droit selon ce que vous croyez qu'elles méritent. Ma seule crainte était davoir à rédiger formellement des critiques, ne comprenant pas assez le sujet. Mais ce serait parfait si vous vous chargez vous-même de démêler quelque chose dans mes explications épistolaires.

Vous dites Philosophie de Vhunianité. Croiriez-vous que c'est la première fois que je fais attention à ce titre (si ce l'est) du deuxième volume et à son opposition au titre du premier. Humanité est donc le contraire de Liberté! Hélas oui, et peut-être qu'il faut être des croyants de la liberté comme nous pour bien comprendre cela.

Adieu, cher ami, recevez l'assurance des meilleurs vœux et souvenirs de tous ceux qui sont ici. On parle souvent de vous, on pense à vous plus souvent encore. ç Renodvier.

P. -S. — Merci pour la propagande faite à ma Morale. Est-ce mirage d'auteur? Chaque jour je trouve l'application de mes maximes.

Deux numéros reçus de la Gazette de Lausanne m'avaient bien fait présumer votre collaboration, et je vous attribuais un projet d'arrangement pour l'Alsace. Je n'en étais pas content de ce projet qui me semblait cession simulée. Hélas! je doutais encore de la cruelle nécessité.

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