‹ Correspondance de Renouvier et SecrétanChapitre 29 sur 96 · XXII. — M. Secrétan à M. Henouvier · texte numérisé non relu

XXII. — M. Secrétan à M. Henouvier

Les Bergières, le 11 mai 1871.

Cher ami,

Vous amassez les charbons ardents sur ma tête. Je ne saurais vous

dire combien votre clémence m'a touché et avec quelle joie j'ai

reconnu que le petit arbre tenait ferme en dépit du mistral et du mauvais jardinier. Je me consolerais difficilement que vous ne vissiez point notre vallée et mes enfants, mais je vois bien qu'il faudra épier les circonstances et je ne songe point à compter avec vous. Cette année cependant, il me sera impossible d'aller au Midi, je n'aimerais pas à le faire en automne, d'ailleurs j'ai un garçon qui apprend l'allemand au collège de Ziirich, à qui j'ai promis de faire un voyage de vacances avec lui, ce qui m'enchaîne aux pays de langue allemande : ce n'est pas trop de six mois que notre organisation scolaire lui accorde pour acquérir l'usage de cet instrument si nécessaire à toute la suite de ses études. Mais si je suis encore de ce monde aux Pâques prochaines et si... si... nous essayerons. J'ai entrepris, pour le Compte-rendu que vous recevez, une tâche assez ingrate : le résumé d'une nouvelle philosophie, la Philosophie de V Inconscient de M. de Hartmann. Cet inconscient, c'est la nature, au sens mythologique, et cette nature c'est Dieu. L'idée n'est pas nouvelle. Ce qui l'est un peu plus, c'est l'intention de la justifier inductivement en s'appuyant sur un dépouillement étendu des sciences naturelles. Sur cet inconscient est fondé un pessimisme à la Schopenhauer. Le monde est bien le meilleur des mondes possibles, mais il vaudrait encore mieux qu'il n'y en eût point. Quant au procédé imaginé par l'auteur pour effectuer la restauralion du néant, je ne pense pas l'avoir compris à première lecture, et j'y entrevois une folie tout allemande, plus qu'allemande. Pourtant le livre a fait sensation.

Le 8 juin. Ainsi ma lettre a été interrompue et dans l'intervalle M. Thiers a pris Paris et messieurs les communistes l'ont brûlé. Votre optimisme tient-il encore devant toutes ces horreurs? Me direz-vous que c'est avec la raison qu'il faut apprécier ces choses et non pas avec des sens révoltés? Me direz-vous qu'il est bon que la beauté de Paris ait passé et que le peuple de Paris soit devenu plus odieux que jamais à la province, parce que cela facilitera la décentralisation dont la France a si impérieusement besoin, quoique personne ne se soucie d'y prêter la main lorsque le moment est arrivé? Me direz-vous que la fusion des Bourbons est bonne, que la restauration monarchique est bonne parce qu'enfin, s'il n'y a pas d'amour pour les lois, la République est impossible, parce que la monarchie constitutionnelle est impossible sans un respect religieux pour l'hérédité de la succession, qu'il faut, dans l'intérêt de la liberté

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elle-même, secouer la chaîne des temps, ressaisir la tradition, reconstruire une légalité, reconnaître ses erreurs et revenir sur la faute de 1830 où pour l'honneur de la charte qui proclamait l'inviolabilité royale et la responsabilité ministérielle on a chassé le roi et libéré les ministres? Je serais fort disposé pour mon compte à écouter ce langage-là, parce qu'enfin on tient toujours plus ou moins à la vie; mais ce qui m'empêche de reprendre confiance, c'est le débordement de cruauté et de scélératesse que je vois partout. Je ne trouve pas le minimum d'idées morales et d'affections naturelles qui me semble indispensable au maintien d'une société entre l'athéisme et le fétichisme, je ne vois point d'école populaire qui entretienne la vie morale et j'en vois de très actives travailler à l'envi pour la détruire.

Je crois que les tueries ne sont pas finies, que l'industrie va succomber et qu'à travers quelques années d'Espagne, la douce France marche très rapidement à la condition de l'Anatolie. Ne seraient-ce que des fantômes venant de nerfs ébranlés? Le déclin si rapide qu'il m'a semblé constater n'aurait-il au fond d'autre cause que l'empire, et l'effet ne serait-il point de nature à survivre à la cause? Je voudrais me le persuader, mais en réalité je suis horriblement triste, et j'ai beaucoup de peine à me figurer que vous ne l'êtes pas aussi.

Au milieu de tout cela, je fais mes classes tant bien que mal, plutôt mal, mais enfin je n'ai du moins jamais été obligé d'interrompre et je vois bientôt les vacances, ou plutôt les examens arriver. Je corrige un peu machinalement mes épreuves quand il plaît à l'imprimeur de m'en envoyer. Voici 15 jours qu'il a interrompu sans que je puisse deviner pourquoi.

Ma maison, de huit personnes en temps ordinaire, se trouve réduite à cinq par l'absence des principales figures. Ma femme a été réduite par une maladie douloureuse, des calculs biliaires, à chercher de l'aide aux bains de Carlsbad, et comme sur la route elle a une multitude de parents à visiter dans son pays, la Bavière, c'est une absence d'environ deux mois, dont la moitié est passée; mon seul garçon, le cadet de la famille, est pour quelques mois à Zilrich, apprenant l'allemand; la plus causante de mes quatre filles est en visite à Berne chez un vieil ami autrefois proscrit et dignitaire de la Jeune Italie, puis mon collègue à l'Académie de Lausanne il y a 30 ans et maintenant ministre d'Italie auprès de la Confédéra-

tion helvétique*. Il fait un froid de chien avec un ciel grisâtre, sans pluie, qui fait beaucoup penser à 1816, mais que j'ai déjà vu depuis, car je l'ai vu, et en 1816 j'avais 18 mois.

Si je ne craignais pas de me donner ainsi une importance que je n'ai pas, même à mes propres yeux, je dirais encore une fois combien je déplore que vous ne vouliez pas venir chez nous et que je ne puisse pas retourner à la Verdette maintenant, d'autant que mon seul moment de liberté sera précisément dans votre saison fiévreuse. Ne pourrions-nous pas au moins nous donner rendez-vous à mi-chemin pour deux ou trois jours? Grenoble, que je n'ai vu qu'en passant, en allant chez vous, m'a paru charmant et les environs inépuisables. J'ose à peine vous sonder sur cette idée-là. Le vrai, c'est que je suis un vieil enfant gâté, que la mort a terriblement fauché mes amis, de sorte qu'il n'y a plus au monde que deux personnes avec qui j'aime véritablement causer, et vous êtes l'une des deux; l'autre est un peu moins éloignée, il est vrai, mais les 12 lieues qui nous séparent ne sont pas le seul obstacle à se voir un peu souvent. Je vis donc dans une tantalisalion perpétuelle et je me rabougris dans la solitude et l'oisiveté. De là tous ces projets inquiets. Je n'ai point encore entrepris de répondre à vos objections, il faut que je m'y mette au plus tard dans un mois; si je n'arrive pas à pouvoir répliquer quelque chose de sortable, il faudra bien que je les brûle, malgré l'indélicatesse du procédé, car enfin on ne peut pourtant pas demander que je me démolisse moi-même.

Je suis loin de pouvoir appuyer du poids d'une conviction personnelle arrêtée toutes mes déductions de 1849 (soit 1843-44) et je ne méconnais pas ce qu'il y a de plus que paradoxalà vouloir présenter (dans la dévastation du terrain historique) une doctrine qui s'est constamment présentée elle-même comme supérieure à la raison et réclamant l'expresse intervention d'une autorité supérieure, comme étant en réalité le résultat d'une induction fondée sur les faits naturels et sur les besoins de la raison. Mais enfin, c'est toujours pour moi la meilleure hypothèse, la seule hypothèse recevable : En dépit de ses lacunes et de ses obscurités, elle seule me paraît concilier : a) la conscience morale qui veut que la distinction du bien et du mal soit réelle, transcendante; b) le fait qu'atteste la prédominance du mal, comme vous l'avez si clairement et si courageusement établi; c)

1. Amédée Melegari (1807-1881) avait professé l'économie politique et le droit constitutionnel à l'Académie de Lausanne de 1840 & 1845.

la raison, soit l'a priori, soit l'élément mystique de l'esprit humain,

le principe de toute métaphysique passée et future qui affirme

l'absolu, l'infini, la perfection comme le commencement et la fin, en

dépit de tout. Si cette conciliation pouvait s'opérer plus simplement,

je confesserais que mes prédilections sont peut-être affaire d'habitude.

Adieu, mille salutations affectueuses à vos dames et à notre ami :

Votre tout dévoué,

Ch. Secrétan.

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