‹ Correspondance de Renouvier et SecrétanChapitre 30 sur 96 · XXIII. — M. Renouvier à M. Secrétan · texte numérisé non relu

XXIII. — M. Renouvier à M. Secrétan

Allevard-les-Baias (Isère), Maison Henri Rambaad, 7/8 11.

Cher ami.

Un grand obstacle à la fréquence que je voudrais de nos communications épistolaires c'est le nombre et l'immensité des choses qu'il y a dans vos lettres. Les mois se passent pendant lesquels on pense bien souvent et à ce que vous avez écrit et puis à vous et à ce qui vous intéresse, on répond mentalement des bouts de lettres, mais de là à entreprendre l'œuvre d'une lettre digne de ce nom, qu'il y a loinl Aussi j'y renonce encore pour aujourd'hui, mais je me reprocherais toujours d'être venu à cette demi-distance de votre vallée dont vous parliez comme pouvant sous certaines conditions amener une rencontre de quelques jours entre nous, et de ne vous avoir pas prévenu. Sachez donc que me voici à AUevard depuis quelques jours et que je compte fermement y rester encore une quinzaine au moins. C'est l'état toujours fort piètre de mon larynx et aussi celui de mes muqueuses intestinales qui m'y a conduit. Tout ce que je peux prendre sur moi c'est d'opérer ainsi une transplantation de ma personne pour un temps avec mes habitudes, malle faite et défaite et puis rien de changé, point de voyage proprement dit, point de visites, toujours exacte solitude. Cette humeur sauvage, égoïste ou timide, je le sais bien, fut toujours la mienne, et je ne suis, hélas! pas près de m'amender à mon âge. Vous me pardonnerez d'être venu si près de vous sans pousser jusqu'à vous, n'est-ce pas? Mais vous qui voyagez sans peine, qui aimez même à voyager, venez voir cette belle vallée d'AUevard, vous me rendrez bien heureux. Il y a des gens qui connaissent vos cantons et qui disent que les endroits d'ici sont encore fort beaux après la Suisse. Je sais que vous avez plusieurs devoirs

à concilier, et vos vacances sont-elles seulement bien commencées? Cependant j'espère.

L'impression du second volume de la Philosophie de la Liberté doit être très avancée? Il me tarde bien de lire attentivement ce que je n'ai que si rapidement aperçu, car je n'ai eu la première édition entre les mains que vingt-quatre heures peut-être. Quant à mes objections et à vos réponses, j'y tiens naturellement. Toutefois ma faiblesse de curieux ou de sceptique, mais de sceptique intéressé j'entends, sur de certains sujets est telle, que ce qui est pour moi de l'attrait le plus grand c'est le développement franc et ouvert, aussi loin poussé que possible, du point de vue qui vous est propre. Vous n'aurez pas manqué de donner du jour à des parties de votre cosmothéodicée qui m'ont paru environnées de nuages. Mais après tout c'est peut-être moi qui projette l'ombre en avant...

A quand la publication de l'analyse de la Philosophie de Vinconscient? Je m'en fais une fête, malgré la tristesse que m'inspirent ces sortes d'élucubrations. Mais il y a des questions de psychologie mêlées à cela qui m'intriguent. Je voudrais savoir comment ces Allemands les entendent. Quant à la doctrine bouddhiste, malgré ce qu'elle a certainement de puissant et de saisissant, je crois qu'elle peut faire office de repoussoir et conduire par réaction des âmes à voir avec plus de faveur des explications de la nature analogues à la vôtre. Après tout le choix entre les systèmes n'offre pas de bien nombreuses alternatives. Combien y en a-t-il, là, au vrai, pour un esprit perspicace et une conscience noble?

Mon optimisme se continue malgré les malheurs arrivés et les maux pires que je crains de prévoir. Mais c'est l'optimisme d'un pessimiste 1 Ce n'est en tout cas point celui d'un patriote. La France révolutionnaire s'est plusieurs fois perdue et semble impuissante à aboutir. La France catholique est en résultante la France, pour celui qui la prend de 1572 à 1871. L'abaissement de cette France là est un bien. Les événements ecclésiastiques de ce temps le démontrent clairement. L'abaissement de la France napoléonnienne est un bien aussi. De quoi donc avons-nous à nous plaindre? Autre chose maintenant, la question de l'ouvrier et du bourgeois, mais elle est européenne celle-là, ou le deviendra. Nos misères sur ce chapitre ne sont peut-être qu'une anticipation des futures misères de l'Allemagne et de l'Angleterre.... Enfin, au pis-aller, la France périrait comme nation. Cela ne m'empêcherait pas de me flatter d'être fran-

çais plutôt que prussien. Nous serions ici ce que nous sommes, un peu meilleurs que des pharisiens. Enfin pour tenir beaucoup aux nations, et à la mienne, il faudrait que j'aimasse et estimasse leurs œuvres. Mais je ne connais pas de bon peuple, quatenus peuple, et il peut y avoir chez un peuple perdu plus de bo7is individus que chez un peuple heureux. Est-ce assez chrétien, ces sentiments-là?

Adieu, cher ami, ma femme qui est avec moi se rappelle à votre bon souvenir, et moi je vous serre bien affectueusement la main pardessus ces montagnes que je vois.

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