XXV. — M. Renouvier à M. Secrétan
La Verdette, 23/3, 72.
Mon cher ami.
J'ai été d'autant plus heureux de recevoir ainsi de vos nouvelles que j'avais appris chez M. Rey à Avignon que vous n'étiez pas bien portant et j'étais inquiet, ne sachant au juste, on n'avait pu me le dire, à quel point vous tenait la maladie, si vous pouviez travailler, si je devais vous écrire au risque de vous imposer une fatigue. Soignez-vous, cher ami. L'étoffe est forte, et solide chez vous. Vous vous devez et vous nous devez de la faire durer encore longtemps. J'attends le second volume de la Philosophie de la Liberté. Vous pouvez l'envoyer ici. J'en rendrai compte avec une plus profonde sympathie que ne ferait Pillon. Il partage mes sentiments quant à votre personne, et ma manière de voir quant à votre talent, mais il ne croit sans doute pas comme moi à l'existence d'un fonds de réalité là où sont dirigées vos fouilles. Il y a longtemps que je pense que le véritable problème de la nature physique réside dans l'histoire de la vie morale universelle. Seulement, vous savez, je regarde comme à peu près impossible de toucher juste dans nos hypothèses concernant cette histoire dont nous ne savons par expérience absolument
rien avant l'humanité et avant une certaine époque de l'humanité. C'est la thèse critique que je tâcherai d'exposer contre vous, vous philosophe.
Je ne pourrai peut-être pas éviter tout à fait d'aller à Paris. Cependant je m'en suis dispensé jusqu'ici, grâce au caractère de généralité que je donne à mes contributions à la Critique philosophique. Il était impossible d'avoir quatre abonnés sans faire de la politique, tout le monde me le disait. Mais j'éviterai de faire de celle qui expose le journaliste à des démentis à courte échéance.
Il faudra nous faire savoir à temps où nous comptons porter nos pas en vacances. Je n'ai encore absolument aucune idée arrêtée pour mon compte, si ce n'est celle de m'absenter d'ici de juillet à septembre. Certainement aussi j'irai boire quelque part de l'eau sulfureuse mais où? et certainement je rentrerai en septembre à la Verdette où vous me trouveriez toujours si le climat du Comtat ne vous eflrayait pas et où je serais bien heureux de vous recevoir encore.
L'exception que vous me promettez dans le compte-rendu me ravit et m'honore. Y verrons-nous paraître le travail dont vous m'avez parlé sur ce nouveau bouddhiste allemand dont j'ai oublié le nom? Votre maladie et les épreuves à corriger vous ont-elles permis de le terminer?
Adieu, cher ami, il me tarde de revoir, et mis à neuf, ce volume que j'ai si peu connu.
Je vous embrasse de cœur. C. Renouvier.