‹ Correspondance de Renouvier et SecrétanChapitre 33 sur 96 · XXVI. — M. Secrélan à M. Renouvier · texte numérisé non relu

XXVI. — M. Secrélan à M. Renouvier

Les Bergières-sur-L., 19 avril 1872.

Cher ami et maître.

Il n'était pas du tout question pour moi de travailler de juillet à février passé, ma tête se refusait à toute attention, ma main aux mouvements de l'écriture, je n'ai vécu que de romans anglais depuis le moment où j'ai été assez calmé pour pouvoir en lire, mais depuis six semaines environ j'ai pu recommencer et j'ai remis hier au Compte-rendu l'abrégé de la Philosophie de Vlnconscient ' que vous me rappelez. L'abrégé fera sans doute un peu tort au livre dont le

1. Revue de théologie et de philosophie, Lausanne, 1872, 1" art., p. 219 et suiv. ; 2' art., p. 345 et suiv. Ce travail a été reproduit dans le volume intitulé : Essais de philosophie et de littérature, Lausanne, Payot, éditeur, 1895.

grand succès en Allemagne est dû à l'abondance d'arguments puisés dans les sciences naturelles et que j'ai dû retrancher presqu'entièrement pour ne laisser subsister que la série des thèses. Celles-ci vous intéresseront, j'en suis assuré, comme elles m'ont intéressé moi-même. La Philosophie de V Inconscient nous touche tous deux, parce que c'est un pessimisme avec de grandes intentions de fidélité à l'expérience. Elle vous vise particulièrement par l'emploi du principe de contradiction et de l'argument du nombre infini. Cependant il n'ose pas aller jusqu'au commencement absolu. Il s'en tire par une distinction que vous n'avez pas mise en aussi grande lumière, mais que je ne puis m'empêcher de vous imputer aussi : la distinction entre l'essence et l'existence. L'essence est éternelle en tant qu'essence, éternelle, c'est-à-dire intemporelle, mais elle peut exister ou ne pas exister, choix qui est celui de la liberté absolue (attrape !), c'est-à-dire (attrape !) du hasard absolu, de l'absurdité absolue. Dans l'essence, nul mouvement, nulle pluralité, nul temps et par conséquent nul infini actuel.

Par l'idée que le fondement de l'existence est un acte qui doit être corrigé, révoqué même et contre lequel le mouvement universel de la nature et de l'histoire est une réaction, l'auteur se rattache à J. Boehme et Schelling. Il parle exactement le même langage que votre ignorant ami quand il s'agit d'identifier la substance des choses et l'acte de volonté qui les produit, tandis que dans sa manière de concevoir le processus il est complètement Hégélien. Pour la simple métaphysique il serait à certains égards entre nous deux, mais il me semble s'écarter également et de l'un et de l'autre par une certaine frivolité toute berlinoise qui m'empêche de le prendre bien au sérieux, comme je n'ai pas pu prendre bien au sérieux Schopenhauer (que je n'ai pas lu dans le texte) parce qu'il me semble que ces gens-là ne sont pas bien solidement convaincus eux-mêmes de la vérité et de l'importance de leurs idées.

Suivant lui les idées morales n'ont qu'une valeur relative, tandis que le plaisir et la souffrance en possèdent une absolue, étant perçus par le sujet unique de l'Univers, par l'esprit inconscient, le môme en tout être : telle est la crudité de ce panthéisme et le fondement de ce pessimisme, l'expérience montrant que la quantité de douleur a toujours été supérieure en proportion progressive et le raisonnement établissant que cette progression doit se maintenir et se fortifier jusqu'à la fin éventuelle, par les progrès mômes de la civilisation, etc.

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Je déteste cette subordination des idées morales sans avoir, il le faut confesser, aucun argument en forme pour la réfuter. Je ne puis me départir du critère moral, tout en voyant bien que la conscience morale est un produit de l'histoire, première difficulté pour moi.

Une fois la valeur absolue de l'Idée morale admise au sens de Kant en dépit de ces objections, je la transporte forcément à la cause première, une fois la cause première accordée, et je conçois très bien que les penseurs dont la logique ne peut pas s'accommoder d'un Dieu moral, identique au bien moral, préfèrent n'avoir point de Dieu du tout, ni de Cause première d'aucune sorte. Et je conviens de mon impuissance à élever d'une manière rationnelle, sans arbitraire, les notions morales à la puissance de l'Absolu de manière à les appliquer p. ex. au Dieu solitaire, conçu avant toute création. — Aussi bien n'ai-je rien tenté de semblable et la doctrine de M. de Hartmann le Berlinois, savoir que l'origine du monde est un hasard absolu, se retrouve au fond chez moi sous une forme plus voilée, plus réservée et qui me semble meilleure. Ma série d'idées est la suivante : Le bien moral possède une valeur absolue, hoc est primum certissimumque principiMm, un principe dont les objections logiques, historiques, etc., ne me feront pas me départir. C'est la loi de ma volonté, et j'y adhère avec ma volonté. Sur ce point je ne veux pas entendre raison et je ne désespère pas de faire entendre raison à la raison elle-même, hormis à la raison corrompue et beHinoise,

2° Le bien moral ayant une valeur absolue il s'ensuit que c'est lui qui plus que toute autre chose est propre à diriger notre pensée vers la propre nature de l'absolu et vers la Cause. Le Bien moral ne peut pas être une nature, il y aurait là contradiction; mais le bien moral est l'indice, le témoignage de ce que l'absolue liberté veut être à notre égard, de ce qu'elle veut que nous en sachions, de ce qu'elle veut que nous en pensions. Autrement : Le transcendant est transcendant, notre expérience limite notre science, nous ne comprenons que ce qui est proportionnel à notre organisation, à notre degré. Nous ne savons donc point ce qu'est Dieu, mais nous savons (si nous voulons) que ce qu'il y a de plus divin dans le monde, c'est l'existence morale des êtres humains.

Ceci admis, nous ne pouvons pas admettre que l'univers soit le résultat d'une bêtise. Il faut au contraire a priori que le monde en tant qu'œuvre de Dieu soit bon au fond et que finalement l'optimisme l'emporte.

Quant au Christianisme, la valeur en résulte à mes yeux de sa substance morale, telle qu'on la trouve non dans les institutions de TÉglise, mais dans le Nouveau Testament, savoir : 1° Vhumiliié croissant dans l'individu en raison de ses progrès moraux positifs. Le besoin de grâce soit d'intégration et de réunion constante au tout. — Nous ne sommes que des manifestations plus ou moins altérées et refroidies de la volonté initiale, des instruments et des matériaux pour la construction du grand temple, du grand tout,

2" La Charité, savoir l'identité du bonheur et du dévouement, la subordination de soi-même à l'unité, l'affirmation de l'unité dans le futur dans Vexislence, par la pratique, comme l'humilité est l'affirmation de l'unité dans l'origine, dans l'essence par la conscience.

Ainsi Humilité, Charité, négation du moi dans le sens absolu, négation du moi comme but. Mais notons bien ceci ! Si le moi n'est pas le but, il est le moyen indispensable et universel, s'il n'est ni le commencement ni la fin, il est le milieu, c'est-à-dire le présent, le moi; c'est-à-dfre le droit, la justice, la liberté politique, etc., etc. De l'unité essentielle à l'unité déployée par la pluralité, par la liberté des individus^ c'est la formule logique élevée à sa vraie puissance, transportée dans son vrai domaine, dans le domaine des réalités morales et des faits véritables. Mes deux objections à la nouvelle philosophie sont donc : 1° que je ne puis pas faire abstraction de l'ordre moral, quoique je ne possède aucun moyen de manifester logiquement ce qui dans l'absolu correspond à l'ordre moral; 2° que je ne puis pas accentuer l'opposition de la puissance et de l'acte, de l'essence et de l'existence jusqu'au point de concevoir un être subsistant en pure puissance, sans aucun acte, n'existant d'aucune manière. Pour moi, je l'avoue, l'opposition de la puissance et de l'acte ne concerne que les modes, les modes en puissance subsistant en puissance dans un sujet qui (à d'autres égards) est un acte, comme le chêne est en puissance dans le gland qui est un acte, etc., etc. Je ne comprends donc pas ce prius de l'univers, ce non-être dont sort l'être. Moins encore comment la puissance pourrait sortir de la puissance et passer en acte.

Retenu par la goutte, par un gros catarrhe, par les retours d'hiver, par la maladie d'une jeune nièce qui vient de mourrir laissant des parents désolés, je n'ai pu m'éloigner encore et maintenant je ne puis pas me décider.,.. J'ai failli aller vous voir un peu brusque-

ment vous sachant à la Verdette et tout danger de ce côté n'est pas absolument éloigné de vous.

Les meilleures eaux sulfureuses pour boire en été sont celles de Loëche en Valais — nous en avons d'autres réputées; Stachelberg, canton de Glaris, passe entr'autres pour un charmant séjour. Mais si vous vous êtes très bien trouvé d'Allevard, pourquoi ne pas retourner à Allevard, c'est à deux pas de chez nous.

Vous serez bien désappointé en lisant l'annonce de votre journal, une pauvre annonce de librairie sans aucune appréciation... et pourtant l'intention en était bonne, je vous assure.

Mes respects à Mme R., à Mlle S., à M. B.

Je suis avec vous en esprit bien souvent.

Adieu. Votre tout dévoué,

Ch. Secrétan.

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