XXVII. — M. Renouvier à M. Secrétan
Verdette. 26/4, 72.
Cher ami et maître.
Je vous donnerai du maître aussi, o toi chef, moi chef, disent les Kabyles, et il en sera ainsi jusqu'à ce que le vrai Rabbi vienne; mais au fait, j'ai moins de droits au titre que vous, parce quejesais moins de choses. Nous avons mêmes instincts, mêmes sentiments, mêmes principes moraux en tout ce qui est sublunaire, même méthode aussi pour tenter de franchir l'atmosphère. Seulement vous croyez un peu l'avoir franchie, et vous planez comme en rêve, tandis que je me sens du plomb dans l'aile — soit par le tir du vieux chanteur, soit par pesanteur naturelle. Ce que vous enseignez, donc, maître, je le croirais bien aussi. Ce qui m'empêche se réduit à deux points : a) je ne puis concevoir la liberté absolue et l'ante temporel, ce que l'on poursuit sous ce nom, que comme une limite négative. Le positif hors du temps est inintelligible pour moi. De là mon criticisme. Essence sans existence. J'ignore ce que c'est, à moins que ce ne soit l'essence qui n'existe pas, comme par à mon idée de ce qui n'est rien, b) Je répugne à l'unité dans laquelle plusieurs consciences entreraient en perdant ce que je sens de caractéristique en ma conscience. Sur ce second point notre divergence va peut-être au-delà de la logique et jusqu'au fond des sentiments.
J'aurais été vivement sollicité en mon vieux cœur de métaphysi-
cien de répondre plus longuement à votre belle lettre bourrée de métaphysique. Il faut que je me borne, étant devenu un homme occupé. Qui me l'eût dit?
Oh! que vous jugez bien cette frivolité berlinoise; j'abhorre comme vous ces allures méphistophéliques qu'ils aiment à se donner. Ce sont des esprits, mais méprisables. Je crois bien que Hegel lui-même avait quelque chose de ce mauvais cœur.
Cette Philosophie de l' Inconscient ne m'intéresse que plus. Le vrai bouddhisme était bon, est encore bon, pétri de charité. Ces gens-là sont donc des méchants? Faudra-t-il que dans le cours du processus, des gens de Ceylan ou de Ning-Po viennent apporter à l'occident, vers la fin des temps, le bouddhisme vrai que ces allemands nous défigurent, nous salissent.
Votre compte rendu sera-t-il pour le prochain volume du Compterendu'! je crains de l'attendre quelque temps.
Je suis enchanté des deux pages que vous avez bien voulu y mettre en faveur de la Critique philosophique. C'était bien tout ce qu'il fallait, et c'est une grâce puisque nul francisant n'a droit à la plus simple mention.
Il faudra que vous m'accordiez du crédit pour l'article (ou les articles) que j'entends faire sur le 2* volume de Philosophie de la Liberté. J'en ai entrepris la lecture la plume à la main et je suis souvent dérangé. Mais je n'entreprendrai aucun compte rendu de quelque importance avant d'avoir fait le vôtre. Ceux que vous allez voir défiler sur Delaperche, Lachelier et Ausonic sont faits depuis quelque temps. Aussi les articles que vous verrez sous le titre de Revision de jugements littéraires : M. Guizot. Je me donne de la peine assez et je suis souvent malade. J'ai des accès de vertige suivis de vomissements, sans cause appréciable, qui me font beaucoup souffrir, m'obligent au régime le plus serré, me causent de cruelles appréhensions de retour du mal et menacent de me rendre les voyages plus à craindre que par le passé.
Pourquoi je ne retournerai pas à Ailevard? Mais c'est que je ne crois pas que la médecine soit en état de définir sans charlatanisme les spécificités menues des eaux en rapport avec celles des malades. Il y a seulement quelques genres des unes qui conviennent à des genres des autres. Le genre sulfureux est pour moi le bon. Je le trouverais à Aix ou à Luchon comme à Ailevard et avec plus de plai.sir et de ressources à la station. Je pense fort h Aix, et dans ce
cas, j'espérerais vivement vous y voir. Avant ce temps je voudrais bien faire une promenade à Paris. Mais le vertige stomacal!
Tenez-moi bien au courant de vos démarches, comme je ferai des miennes à moins que vous ne préfériez me surprendre ici même un de ces jours, ce qui serait bien beau.
Vives amitiés de tous ceux d'ici, Bouchet excepté qui est à Paris au
Congrès phalanstérien.
Adieu, votre parfaitement dévoué ,