Critique philosophique, 1872, t. II, pp. 72, 121 et
aussi susceptible qu'un autre et plus que de raison, mais enfin cela suffisait pour amortir la pointe de la conscience.
Mais le cœur? l'impulsioï^ naturelle? Ici rappelez-vous que je sors de maladie et que l'attrait des questions à débattre se complique d'une sorte de terreur, la philosophie m'abandonne par faiblesse cérébro-spinale, par l'impuissance de concentration, même courte, à plus forte raison prolongée. Je me jette pour distraction dans le plus vulgaire journalisme. Je ne vous comprends pas de tout point, je ne me comprends plus moi-même. Pour répondre convenablement à vos critiques, il aurait fallu un travail devant lequel j'ai reculé, maintenant j'y renonce. Je ne vous dirai pas ce que le sujet demande, je vous dirai seulement le peu que j'ai dans l'esprit.
Et d'abord, merci encore pour l'attention que vous m'avez accordée. Merci pour vos critiques au gros desquelles je souscris pleinement moi-même. Il est clair que les tentations pour sonder l'état primitif ne devaient pas aboutir.
Cependant je trouve que vous allez loin dans votre manière de combattre cette thèse générale, l'unité foncière de V humanité. J'aurais même voulu vous demander la permission de me défendre ou de m'expliquer en très peu de mots dans la Critique. Mes amis m'ont assuré ici que vous y consentirez avec plaisir et là-dessus je me suis rendormi. — Il est vrai que dans une intention de propagande j'ai prêté ma collection et que je ne puis plus citer textuellement le passage auquel j'objecte. — C'est celui dans lequel vous dites qu'il n'y a pas de raison pour que la loi de s'entr'aimer n'ait pas été imposée à des êtres différents d'origine. — C'est très bien pour vous qui avez écarté sommairement toute question relative aux commencements ou plus généralement renoncez à tout savoir théorique et même à toute opinion — Mais aussi longtemps que le sacrifice n'a pas été consommé, aussi longtemps que l'esprit ne s'est pas interdit de chercher à se comprendre lui-même, aussi longtemps que la question d'essence reste posée (avec si peu d'espoir que ce soit d'obtenir une solution) — aussi longtemps il faudra chercher une méthode pour passer du phénomène à l'essence et dans ce cas quelle méthode plus sûre que celle qui prend son assiette dans l'impératif, du moment qu'on a constaté l'existence d'un impératif? L'idée que je ne me lasse pas d'exprimer, c'est que, s'il y a un ordre, la loi doit correspondre à, l'essence, que la loi est l'expression môme de l'essence et que par conséquent l'essence humaine se traduit par le devoir.
En effet, l'être libre se fait ce qu'il est, mais il ne travaille pas à l'aventure, il est muni d'un programme qu'il peut suivre ou dont il peut s'écarter. (L'existence de ce programme est à mes yeux la preuve d'un Dieu créateur, bien que je repousse absolument l'accusation banale d'hétéronomie et précisément parce qu'il ne s'agit pas d'un maître quelconque, mais du créateur, que l'établissement de la loi est non seulement simultanée mais identique à la manifestation de l'essence, de sorte que l'opposition entre l'autonomie et l'héléronomie de la volonté n'a réellement pas de portée et d'application à mon point de vue, tout simple qu'il soit; elle est formellement dépassée.
Nous disions donc que, s'il est une loi, et s'il est une essence (or vous ne contestez pas la loi et je n'entends pas bien votre négation de l'essence, je n'entends pas ce qu'on voudrait dire en posant que la nature humaine n'existe pas), s'il est une loi et s'il est une essence, la loi ne saurait contredire l'essence, mais l'observation de la loi est la réalisation de l'essence. La formule de la loi ne pouvant être que celle-ci : Réalise (librement) ton essence, ton idée, ta destination (autant de synonymes). Je ne puis considérer la fin d'alinéa de votre critique en sens contraire à ces propositions que comme un abus de méthode et presqu'un excès de langage.
Aussi bien le sérieux de votre pensée ne va-t-il pas là. La vraie critique porte sur le contenu de la loi elle-même. Vous ne voulez pas du dévouement, de la charité, du sacrifice qui constituent l'unité. Vous voulez la justice, garantie de la liberté personnelle de chacun et la mutualité des offices. Mais ici je crois que le différent repose sur un malentendu tenant aux habitudes de langage et à l'opposition des prédilections, malentendu qui me semblait presque levé. En effet, n'étions-nous pas à peu près d'accord sur ce point : que l'observation de la vraie justice impliquant de la part de l'individu qu'il triomphe de son égoïsme, non seulement dans la mesure nécessaire à réaliser la justice qu'il aperçoit, mais aussi dans la mesure nécessaire pour faire passer la ligne de la justice par les mêmes points où l'aurait fait passer un tiers impartial, l'erreur inséparable de Tégoïsme ne peut être contre-balancée que par une autre affection, de telle sorte que votre justice étant abstraite et irréalisable sans l'amour du prochain, renferme l'amour du prochain dans sa notion. Tout ce qu'il me resterait donc à faire pour gagner mon point, serait d'établir que réciproquement la conception de la
charité renferme la justice et le respect de soi-même dans sa notion . 11 paraît que j'y ai mal réussi, puisque la façon dont j'envisage l'individualité vous paraît contradictoire ou peu s'en faut. Je vous abandonne de grand cœur les noyaux de cristallisation, comparaison n'est pas raison, — mes raisons sont dans ma méthode.
L'unité que la charité tend à produire et que la loi de la charité nous montre par là même, constitue cette essence de l'humanité qu'on ne peut apparaître que dans la réalisation adéquate de l'humanité à la fin par conséquent. Cette unité est une unité morale, Monsieur et cher ami, une unité de liberté, prorfuif de la liberté, consécration de la liberté, car si l'homme doit se réaliser en tant qu'un, il doit aussi se réaliser en tant que libre. — Et, de plus, ces deux qualités ne se séparent pas, il n'est pas un naturellement sans son fait, et libre par son fait comme l'individu normal de votre philosophie judiciaire. Non, il est virtuellement l'un et l'autre pour réaliser ensemble lui-même, son unité et sa liberté. — Et c'est déjà le cas dans l'individu physique. Celui qui n'a pas réalisé librement son unité, ne la possède pas, il reste déchiré par des inclinations contradictoires (je connais ça). Ainsi donc unité et liberté, rien de semblable au prosélytisme par contrainte, au gouvernement paternel, à la hiérarchie catholique, tout autour d'affreuses caricatures qui pensent réaliser la charité sans la liberté. — Mais concours résultant de la libre volonté des individus, soutenue, contrôlée et limitée par un gouvernement (planétaire si vous voulez, mais libéral avant tout et sans autre occupation que de faire respecter le droit cas échéant).
Cette unité serait donc celle d'une association de bienfaisance, d'une Église libre ou d'un éternel pique-nique pour emprunter mon dernier trait à ce Fourrier transfiguré qui apparaît comme un astre au ciel de la Critique philosophique. Cette unité est impossible sans la liberté de chaque membre et pour tous la justice.
Adieu, cher Monsieur, ne m'en veuillez pas de mes impertinences, je vous parle comme à un frère, vous aimant comme un frère.
Cq. Secrétan.