XXIX. — M. Secrétan à M. Renouvier
Les Bergières, le 16 nov. 1872.
Pour le coup je ne veux pas tarder à vous remercier de votre troisième article qui m'est parvenu aujourd'hui même. Je suis vraiment touché de la peine que vous prenez pour faire connaître mon point de vue à un public auquel il serait resté sans vous complètement étranger. Je le répète, je suis d'accord avec le plus grand nombre de vos critiques, si j'étais en état de recommencer, j'y aurais égard. Permettez-moi de vous demander positivement, non pas si vous consentiriez (j'en suis à peu près certain d'avance) mais si vous trouveriez quelque avantage et quelque plaisir à m'accorder une page environ pour justifier mon argument concluant de l'unité finale, unité morale, unité par la liberté à l'unité primitive, naturelle, originelle d'après la maxime que la loi étant nécessairement conforme à l'essence peut servir de méthode pour découvrir l'essence.
Dans le cas seulement où il en serait ainsi, je pourrais vous témoigner publiquement ma reconnaissance. Peut-être toucherai-je aussi un point du dernier article p. 232, 2* alinéa : C'est plutôt, etc. Je ne crois pas que la tradition de la Hé forme m'ait égaré dans le fond; mais peut-être que le désir d'accommoder ma langueà celle de l'orthodoxie m'a fait prendre le mot grâce dans un sens qui prête à mal entendu. A toutes les questions que vous posez dans l'alinéa, je réponds oui et je crois que le livre répond oui. La grâce n'est qu'un secours, le concours de la volonté humaine est nécessaire pour son efficacité, etc.
Seulement rappelons toute la série des idées : l'homme ayant péché serait naturellement privé de la liberté de choix, ayant revêtu une nature, une détermination. La présence en lui de la liberté de choix nous fait comprendre que cet effet du péché est neutralisé par un contre-poison, par un acte de Dieu. Dans l'histoire, dans la vie actuelle, la liberté de choix que nous trouvons régner en fait, est elle-même une grâce, la vraie grâce, c'est là l'essentiel de ma théorie. — Qui sait (p. 234) si tous les corps ne formeront pas un seul corps, etc. Je ne comprends pas la question, ces catégories d'un et de plusieurs me semblent insuffisantes, ce qui est un dans un sens est multiple dans l'autre. Aujourd'hui même Vunité de mon
corps est toute relative, dans un sens il est multiple (vie cellulaire, etc.), dans un autre il n'est qu'un fragment (sexualité). De plus cette question est secondaire. L'idée est simplement celle d'une société positive dont les membres s'aimant et se comprenant travailleront à un but commun.
Sur l'impuissance du Christianisme j'aurais fort à dire : Où est le X? Le vrai X est très rare, mais là où il se trouve, il produit de très grands effets, des effets prodigieux, lorsqu'on les compare au petit nombre des agents, à, la faiblesse de leurs moyens, etc. Voyez, par ex. : Port-Royal.
Voilà ce que j'avais à dire. Sur d'autres points, la politique, les devoirs exigibles, la justice, etc. j'ai déjà répondu dans ma précédente lettre. Toute ma thèse revient à dire : Que pour faire régner la justice, une justice relative, pour échapper à l'ordre actuel qui par une loi fatale, loi physique assez semblable à celle qui veut que les corps se déposent suivant leur pesanteur spécifique, amène les hommes les moins scrupuleux et les plus durs au gouvernement de de la société; pour amener quelque chose qui ressemble de loin à ce que vous entendez vous-même comme Vordre et le bien, il faut infuser dans la société une forte dose d'humilité et de charité, les deux vertus chrétiennes. Vous n'avez rien contre l'humilité, vous croyez seulement avoir des objections à la charité. Vous diriez respect de la justice, respect du devoir, mais l'objet de ce devoir, sa forme concrète, c'est le prochain, pour être juste envers le prochain, il faut l'aimer (de l'amour de la charité, de l'amour qui affirme son objet, non de celui qui jouit de son objet). Le respect pratique et efficace du devoir de l'esprit de sacrifice sont une seule et même chose. — Séparez-les et dans chacun des termes vous n'avez plus que des caricatures. — La barbarie romaine et la folie monacale.
Adieu, cher ami, merci encore. Votre Cu. S.
P.-S. — Si vous aviez quelque idée de parler de la Philosophie de V Inconscient dont la Revue des Cours publics a donné un compterendu assez intéressant, j'ai une lettre de l'auteur, M. de Hartmann, rendant témoignage à la fidélité de mon abrégé dans le Compte-rendu. J'ai mis mes objections dans la lievue chrétienne^ Sept, et Octobre.
ISOVEMBRE 1872. 79