‹ Correspondance de Renouvier et SecrétanChapitre 39 sur 96 · XXX. — M. Renouvier a M. Secrétan · texte numérisé non relu

XXX. — M. Renouvier a M. Secrétan

La Verdette, 18/H 72.

Cher ami,

Je n'ai fait que vous rendre la pareille de la peine que vous avez prise pour moi, et de plus j'ai trouvé un intérêt sérieux à l'étude de votre livre. Peut-être quelques-uns des lecteurs de la Critique philosophique en auront trouvé un à mon compte-rendu, et n'y en eût-il que deux, eh bien! j'aurai travaillé pour ces deuxlà; il ne faut point être exigeant.

Mes pages sont ouvertes à vos observations en réponse. Vous jugerez vous-même très bien de la place que vous pouvez prendre convenablement dans le recueil. Je réserve naturellement le droit suzerain de réplique, dont je tâcherai pourtant d'user le moins possible. Des questions sur lesquelles portent vos réclamations ou observations, celle de l'unité d'origine, induite de la loi d'amour, serait à mon avis la plus intéressante pour les lecteurs comme pour moi-même. C'est aussi celui qui vous tient le plus à cœur : je l'ai bien vu par une note à votre compte-rendu du livre de Hartmann, car vous ne les avez pas prodiguées. Au fait, si vous pouvez donner à cet argument une forme solide et pressante, vous aurez fait, chose si rare, une vraie découverte, à la manière de Kant, dans un ordre de questions où les plus originaux ne sont que des répétiteurs.

J'ai trouvé votre compte-rendu de la Philosophie de l'Inconscient^ véritablement admirable. Je ne puis mieux vous dire et je le dis sans le moindre compliment. L'auteur vous devait bien un remerciement senti. Si son livre a toute la valeur que l'on sent dans le résumé, c'est un livre bien fort et même beau autant que spirituel, en dépit du Satanismus qui au fond le souille. Je soupçonne que vous avez flatté le portrait sans le vouloir, par le seul fait de la suppression d'un certain passage?

Certainement la Critique philosophique parlera de Hartmann, mais on aurait la vanité de pouvoir en viser quelques passages directement au lieu de travailler sur votre compte-rendu seul. L'ami Zurcher se chargera d'en traduire des passages, et pour cela nous allons aviser à nous procurer un exemplaire allemand. Voulez-vous prendre la peine de m'envoyer les noms et adresses de l'éditeur de Berlin quand vous m'enverrez l'article pour la Critique philosophique? Je n'ai plus sous les yeux votre compte-rendu, l'ayant prêté.

Je perds bien du temps en ce moment à terminer une drôle de composition commencée il y a quinze ans et restée interrompue. C'est une espèce de roman historico-philosophique dont une partie a paru dans certaine revue aujourd'hui morte de MM. C. Lemonnier et Fauvety; cela est intitulé Uchronie. Tant que je n'aurai pas fini, la Critique philosophique sera un peu en souffrance de mon côté, mais j'entrevois le jour de la fin du tunnel.

Adieu, cher ami, je ne veux pas retarder cette lettre pour la discussion de vos rétorsions. Et d'ailleurs, il faudra se contenter de les méditer. Les polémiques épistolaires mènent trop loin et iraient parfois à l'interminable tant sont grandes les difficultés d'exprimer et de définir. Adieu encore et amitiés bien vives.

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