‹ Correspondance de Renouvier et SecrétanChapitre 40 sur 96 · XXXI. — M. Secrétan à M. Renouvier · texte numérisé non relu

XXXI. — M. Secrétan à M. Renouvier

Décembre 1872.

Monsieur le rédacteur de la Critique philosophique^ Permettez-moi de vous exprimer ma profonde reconnaissance pour le travail étendu que vous avez bien voulu consacrer à la Philosophie de la Liberté.

Heureux d'une sympathie inexplicable pour le lecteur qui s'arrêterait à la divergence apparente de nos points de départ, je m'incline sous plusieurs de vos critiques, devant d'autres, j'hésite ou je me tais; mais il est un point sur lequel j'ose vous demander la permission de m'expliquer en quelques mots. Une si grande faveur risque de créer un précédent fâcheux, mais votre indulgence m'a enhardi, la question est intéressante et je serai bref, car ma gratitude est bien sincère.

H s'agit de méthode, il s'agit des rapports de la morale et de la métaphysique, il s'agit de l'unité de l'humanité que je pense avoir démontrée par le contenu de la loi morale.

1. Celle lellre a élé publiée dans la Critique philosnpfiique, année 1812, p. 341.

Vous repoussez absolument la métaphysique et ne voulez laisser subsister que la morale, tandis que moi, brûlant encore des anciens feux, possédé d'un besoin dont le criticisme aura peine à sevrer l'esprit, le besoin de remonter aux principes des choses, je tente d'asseoir au moins une croyance métaphysique sur le fondement de la certitude morale. Je raisonne ainsi :

Les hommes doivent s'entr'aimer. Ils trouvent en eux cette loi, que sans doute ils n'observent guère, mais il ne s'agit ici que d'un idéal.

La réciprocité sincère d'un tel amour conduirait l'espèce humaine à l'unité de la forme la plus positive, la plus énergique qui se puisse concevoir, l'unité comprise, l'unité sentie, l'unité voulue, l'unité réalisée par la liberté I L'unité dans ce sens est notre fin, et la loi morale pourrait s'écrire en ces termes : « Travaille à procurer l'unité libre de l'humanité »,

Donc l'humanité ne forme qu'un être.

Vous me dites :

« Nous ne voyons point pourquoi le précepte de fraternité ne serait applicable quà des êtres d'unique origine et de nature identique '.

Fraternité! La langue elle-même témoigne ici contre vous, et vous ne sauriez maintenir votre objection en vous plaçant à son point de vue. Il y a des essences, il y a des idées, puisque les mots ont un sens. S'il en est ainsi, l'idée, la fin et la loi ne peuvent pas se contredire. La formule générale de la loi ne saurait être que celle des Stoïciens : réalise ta nature, agis conformément à ton essence, deviens en fait ce que tu es en idée.

L'être, libre de son essence, n'est pas libre de fait au point de départ, le petit enfant n'est pas libre, il le devient, et l'homme a pour loi d'acquérir et de conserver sa liberté, l'être libre se fait ce qu'il est. Dès lors si la loi morale conduit l'homme à s'unir à ses semblables, si l'accomplissement de la loi morale amène la perfection de cette unité, si la destination de l'homme est ainsi d'être un, il s'ensuit nécessairement qu'il est un dans son essence et dans son origine. Si le commencement, le milieu et la fin ne s'accordaient pas, ils ne seraient pas le commencement, le milieu et la fin. Le commencement, c'est l'essence; le milieu c'est l'apparition de l'idée et du fait, c'est la loi morale qui peut être obéie ou violée; la fin c'est la réalisation de l'idéal.

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