Critique philosophique, N" 31, p
L'esprit passe d'un des termes à l'autre, indiflFéremment, pourvu qu'il ne suppose point ce qui est en question. La méthode nous conduit du connu à l'inconnu. Le connu, c'est le phénomène, c'est le présent, c'est le milieu, c'est la loi morale. C'est pourquoi je veux aller de la morale à la métaphysique et non l'inverse. Avec vous et Kant, notre maître, je conclus du devoir à la liberté, au lieu de conclure avec M. Vacherotetson maître Cousin de la liberté au devoir, parce que la liberté n'étant pas un phénomène, l'expérience ne saurait nous la donner, mais seulement la sensation de la liberté, qui est tout autre chose. Le devoir, au contraire, est immédiatement donné dans la conscience, et les éclectiques me semblent amusants lorsqu'ils prétendent nous astreindre à démontrer la possibilité métaphysique du devoir, comme s'ils avaient oublié que le réel est toujours possible.
Si des êtres différents d'origine avaient reçu pour loi de s'aimer, ils auraient reçu la loi de se rendre un; ils auraient reçu la loi de se développer contrairement à leur essence, il leur faudrait devenir ce qu'ils ne sont pas; la loi, l'origine et la destinée, le commencement, le milieu et la fin ne s'accorderaient pas : une telle supposition me semble non seulement arbitraire, mais positivement déraisonnable, je n'y saurais voir que l'excès de vos mépris pour la question d'origine, mais du moment qu'on a souffert que cette question fût posée et qu'on reconnaît l'autorité de la loi morale, ma solution demeure la seule possible.
Entendons-nous pourtant bien : l'unité d'origine ne s'impose qu'à ceux qui trouvent l'amour dans leur conscience. Vous objectez à cette lecture de la loi (sic) et c'est là sans doute le vrai fond de votre critique. Vous n'auriez pas jugé possible l'institution arbitraire d'un ordre que dans sa teneur vous n'estimeriez pas arbitraire, c'est-àdire injuste. Vous n'entendez pointa Valtruisme [sic], vous suspectez la charité qui vous semble indiscrète et volontiers oppressive. Vous craignez le compelle intrare : ce qu'il vous faut c'est l'individu, c'est la liberté, c'est la justice. Voilà, je crois, le nœud de la difficulté.
Mais supportez mon langage : ce nœud n'est qu'un malentendu, la charité que vous visez, celle des Louis Veuillot, des Auguste Comte, n'est pas la charité, c'est le fanatisme. Qu'est-ce que la charité sans le respect de ma liberté, si je suis un être libre? Cette charité des convertisseurs ne m'affirme pas, elle tend bien plutôt à
me détruire, elle se contredit elle-même. Il n'y a pas plus de charité sans justice qu'il n'y a de justice sans charité. Si la justice et la charité se confondent dans notre Christ, c'est que la justice et la charité sont une seule et même chose envisagée sous deux aspects.
Sans remonter plus haut dans les ouvrages précieux de votre école, la Critique philosophique me semble, et je suis heureux de le dire, un recueil plein de charité. Elle rappelle singulièrement le Semeur, ce journal d'orthodoxie prolestante où je ]>ubliais mes premiers essais pendant le règne de Louis-Philippe, et qui plaidait sans succès bien visible la séparation de l'Église et de l'État. Son meilleur collaborateur, Alexandre Vinet , était individualiste et libéral au premier chef; mais trêve aux réminiscences! Quel est l'objet de la Critique philosophique^ n'est-ce pas de contribuer en quelque chose à l'avènement de la justice? Eh bien! vouloir le règne de la justice, n'est pas œuvre de justice, c'est aimer les hommes, c'est la charité.
Que dit-elle la charité? — Dévouez-vous à l'ensemble. — Mais dans l'ensemble vous êtes compris : le respect de votre propre droit est enfermé dans le bien de l'ensemble à titre d'élément indispensable ; la charité vous oblige donc à faire respecter votre Droit.
Et que dit la justice? — Faites aux autres ce que vous avez le droit d'attendre d'eux. Respectez les conditions de leur liberté, de leur développement et de leur bien-être. Mais pourquoi les respecter si vous n'y trouvez quelque chose de bon, c'est-à-dire quelque chose qui doit être voulu, qui doit être aimé? Et comment respecteriezvous vos semblables sans les aimer, vous qui vous aimez vous-même? Votre égoïsme est une force naturelle, légitime, à sa place assurément mais qu'il faut balancer par une autre force, parce que laissé sans contrepoids, il entraînerait tout : il ne se borne pas à dicter vos résolutions, il sollicite votre intelligence. L'homme ne saurait être juste qu'à la condition d'être impartial, parce qu'il ne peut pas isoler sa pensée de l'ensemble de ses fonctions. Sans aimer son prochain, il ne saurait ni pratiquer la justice à son égard, ni même la reconnaître. Ainsi la justice et la charité, loin de s'opposer l'une à l'autre, sont nécessaires l'une à l'autre et s'impliquent réciproquement. La morale criticiste elle-même, j'ai cru m'en apercevoir, accorde une certaine valeur à la bienveillance, indépendamment du droit strict. Comment s'en pourrait-elle excuser sans adopter notre principe, qui est au fond le sien?
La justice abstraite ne nous donnerait qu'une règle formelle et nous laisserait dans l'immobilité. L'impulsion qui nous fait agir est nécessairement un amour, dont je ne conçois que trois possibles : Je veux être, je veux que vous soyez, ou enfin, je veux que nous soyons^. Le premier anéantit toute justice, le second n'est que la haine de soi-même, la contradiction et le suicide s'il ne se confond avec le troisième. En effet, se donner à l'ensemble auquel on appartient, c'est se trouver, c'est atteindre à la vérité de son être. Pour naviguer il faut du vent dans les voiles. L'amour est le vent, la justice est la boussole, dirons-nous, ou le gouvernail? la raison, le pilote; le vaisseau, c'est la vie; la mer, c'est le monde; Dieu, le port.
Rien ne saurait égaler l'importance pratique de cette idée que la justice et la charité s'impliquant réciproquement, ne sauraient être opposées l'une à l'autre. Je ne vois qu'un remède efficace aux blessures dont le faux Christianisme a frappé l'humanité, c'est le Christianisme véritable dont vous posez le principe en reconnaissant l'obligation pour chaque individu de travailler à la réforme de soimême.
Veuillez excuser mon insistance et recevoir l'assurance de ma
sympathie et de mon respect.
Ch. Secrétan.
Les Bergières-sur-Lausanne, le 12 déc. 1812.
[Réponse particulière accompagnant la lettre ouverte] : Voici enfin mon petit mémoire où je n'ai fait que répéter ma lettre probablement en la gâtant. N'envoyez pas l'article, je vous prie, sans avoir choisi entre les quelques variantes que mon ignorance du bon français m'a engagé à vous soumettre. Pardonnez-moi mon indiscrétion. Je ne puis pas croire qu'il y ait un inconvénient pour votre journal à tolérer un peu de variété. Je ne saurais d'ailleurs vous dire combien il me fait plaisir, malgré ses prédilections pour le protestantisme libéral qui est une chose bien sotte et bien dessavourée. Du Jules Simon tout au plus, le petit Credo et beaucoup de fatuité même chez M. Pécaut qui était le saint d'Edmond Schérer.
Je suis appelé à faire pour notre chapelle une conférence publique sur la Conscience. Je crois bien que je trouverai moyen d'y fourrer
1. Formule empruntée à M. Léon Brothier dans la Morale indépendante.
mon unité de l'humanité; mais au fond, je suis assez embarrassé. Allant bien d'ailleurs.
Mes respects, je vous prie, à vos dames et à votre ami. Je suis à vous de tout mon cœur et bien mortifié de ne point vous avoir vu cet été comme je m'en flattais.
Ch. Secret an.
XXXII, — M. Secrétan à M. Renouvier.
Les Bergières-sur-L., i" février 1873.
J'ai déjà prié M. Pillon de vous témoigner mes sentiments pour la grâce avec laquelle vous avez accueilli ma défense. C'était plus que bon goût, c'était bon cœur. Au surplus dans l'examen de ma morale pratique vous aviez constaté vous-même d'avance que je fais rentrer la justice dans la charité, la liberté dans la justice, m'éloignant ainsi du christianisme historique, non, je crois, de J.-C. Il n'est pas moins vrai que vous avez réveillé chez moi le besoin d'éclaircir et d'approfondir celte théorie. J'ai été invité à faire ici une lecture sur la Conscience morale et j'en revois présentement le manuscrit, qui sera probablement imprimé dans un journal religieux assez différent de ce que je voudrais. Peut-être cependant un échantillon du Protestantisme orthodoxe suisse vous intéresserait-il en quelque manière. Je vous enverrai le cahier ou les cahiers. Mais si cette lecture faisait une brochure à part, peut-être en diriez-vous un mot dans la Critique. Je ne vais pas beaucoup plus loin dans ce petit travail que ce qu'on a déjà vu. Seulement il m'a suggéré des idées nouvelles pour moi — sans l'être ailleurs (Clarke, Wollaslon, etc.) — sur l'identité essentielle de la raison théorique et de la raison pratique, conséquence nécessaire de l'indéfinissable, mais incontestable unité de l'esprit humain.
Il s'agit toujours de la synthèse des contraires, impossible sans doute si ce sont vraiment des contraires, mais nécessaire cependant si les contraires sont vrais et nécessaires tous les deux, ce qui prouverait qu'ils ne se contredisent pas, quoi qu'on n'en ait pas d'autres preuves, jusqu'à la synthèse effectuée.
Il s'agit toujours du créateur et de la créature dans le monisme —
1. Chrétien évangéiique, 1873; reproduit dans le volume intitulé: Discours
laïques.
nécessité de la raison. — Il s'agit toujours de l'espèce et de l'individu; les deux synthèses nécessaires de la foi théologique et delà science naturelle.
Vos objections critiques à la possibilité de concevoir un principe premier éternel n'empêcheront pas l'esprit humain de revenir irrésistiblement à statuer un tel principe, à moins qu'il ne s'éteigne. Preuve en soit la destinée même du Kantisme dont vous parliez tantôt. Et quant à l'unité de l'espèce c'est un fait, dont on ne se débarrasse qu'en négligeant la considération de tout un côté des faits. Vous m'avez plaisanté fort bien sur ma poussière de conscience. Et sans doute, s'il s'agissait de démontrer ou seulement d'expliquer au moyen d'un tel rapprochement, la raillerie porterait en plein. Mais il ne s'agit que d'exprimer un théorème, d'énoncer une doctrine dont les preuves sont ailleurs. Il s'agit par ce parallélisme des deux ordres de tranquilliser un moment l'esprit sur la possibilité d'admettre simultanément deux propositions qui semblent se contredire et qui ne peuvent pas se contredire puisqu'elles sont vraies l'une et l'autre, savoir : a) que l'individu moral et physique n'est rien sinon dans l'espèce et par l'espèce, b) que la conscience de soi, le choix et la responsabilité morale, par conséquent la valeur morale appartiennent à l'individu.
Or donc, essayant, à l'instar de Kant, de déduire la loi morale de la forme de la conscience, je trouve : 1° l'affirmation d'un principe supérieur envers lequel nous sommes obligés dans la conscience innée d'un devoir quelconque — identité de la conscience morale et de la conscience religieuse; — 2° l'affirmation de l'unité de l'espèce dans le fait que la loi morale s'élabore dans l'espèce et que l'individu reçoit d'elle le contenu variable de sa conscience morale, comme il reçoit d'elle la langue qu'il parle, etc. Je résume donc la loi morale dans la formule du Lévitique : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur et ton prochain comme toi-même ».
Comme aimer signifie vouloir du bien et qu'on ne peut pas faire du bien à Dieu, comme d'ailleurs les deux commandements n'en font qu'un, il en résulte que le premier devoir est d'aimer son prochain (activement) par amour pour Dieu. La dévotion proprement dite n'ayant, comme la gymnastique et la diète (l'ascèse), d'autre valeur morale que celle d'un moyen. Je dis morale, car si la dévotion n'est pas un devoir comme but, elle peut être un plaisir permis, au fond identique avec le devoir comme moyen (nourriture).
Aimer son prochain comme soi-même, c'est aimer l'humanité et soi-même dans l'humanité, soi-même à sa place; se vouloir tel qu'on est et non se vouloir séparé ; se vouloir tel qu'on n'est pas = se haïr. Ce devoir limité de l'amour de soi donne lieu à la notion de justice, à la sanction du droit de défense (défense de la justice), etc. Je vais jusque-là; mais ce que le public de la conférence ne me permet pas d'aborder, c'est l'identité fondamentale des thèses de la raison spéculative et de la pratique, de la métaphysique et de la morale.
Vous trouvez mon système panthéistique, etc. Ce n'est pas cela. Pour l'entendre ainsi, il faut le tirer d'un côté, ce qui est contraire à sa méthode. Votre vraie critique c'est qu'il est absurde, parce qu'il affirme les contraires. Absurde soit, mais si, cette absurdité franchie, il coordonne les faits de tous les ordres et qu'il arrive à de bonnes conclusions pratiques, ce serait un motif pour reviser le jugement.
Le criticisme repose sur un principe logique plus aisé à défendre, mais il tire tout d'un côté et se voit par là obligé de négliger ou d'atténuer tout un côté des faits, celui qui parle de l'unité et de ne pas leur accorder au moins leur pleine portée.
Comment allez-vous tous? Que devient M. Rey? Serez-vous à la Verdette la semaine des fêtes de Pâques? Dites-moi un mot de tout cela et croyez au dévouement de votre
Ch. Secrétan.