XXXIV. — M. Secrétan à M. Renouvier
Les Bergières, 26 avril 1873.
Cher ami!
Tout est bien arrivé, le petit paquet avant-hier et votre billet hier malin. Je n'ai plus rien senti des effets des Sorgues ù. mon arrivée à Vienne, où pour la seconde fois j'ai manqué M. le D"" Couturier, mais Madame a eu la bonté de m'envoyer un petit dossier
d'imprimés sur Beauregard dont je ferai mon profit. Le lendemain malin j'ai souffert de cruelles douleurs d'entrailles jusqu'à Lyon où le petit chirurgien de la gare m'a guéri avec du laudanum, de l'éther, du chloroforme et de l'eau sucrée chaude. Cet accident n'a rien à faire avec la malaria et n'a point eu de suites.
Si je suis encore un peu déprimé, les causes n'en sont point dans le midi mais à Lausanne, on n'a pas une nombreuse famille sans bien des soucis et des contrariétés. On voudrait que tout son monde soit heureux et l'on n'y peut pas grand'chose.
Nous avons eu hier de la neige et ce matin il a gelé assez fortement; je pense que nos vignes sont passablement abimées. J'ai beaucoup admiré et un peu envié votre puissance de travail. Jusqu'ici je n'ai pu que me mettre à jour avec la Critique philosophique dont j'avais déjà lu bien des numéros à la Verdette et que j'aime toujours passionnément, en dépit des duretés qu'elle lance de temps en temps contre la morale chrétienne. Je ne regrette même pas trop ces duretés qui pourront nous êtres utiles.
En revanche je prie le Criticisme de bien penser au rôle de la bienveillance dans les rapports sociaux, à l'impossibilité d'asseoir la justice sur une autre base que la bienveillance, enfin à la morale pratique de Kant qui conclut elle-même à la bienveillance. Point de charité sans justice, point de justice sans la charité, je suis sûr que cette thèse se vérifiera dans tous les rapports. La justice sans charité n'est rien, absolument rien et Kant lui-même n'en tire rien. Il est obligé de prendre hors de la morale l'impulsion active sans laquelle son système serait incapable de bouger, ce qui en manifeste l'insuffisance, l'impuissance. — D'autre part la charité sans justice est bien quelque chose, mais c'est le contraire de la charité, c'est la prétention de réaliser ce qui nous parait bien sans égard aux autres, la négation du devoir des autres, l'égoïsme.
Et ceci, remarquez-le bien, tient à la méthode générale. Vous méprisez trop la synthèse, on ne sort du simplisme que par la synthèse, on n'avance, l'histoire est là pour le prouver, qu'en marchant de synthèse en synthèse. Néanmoins, encore une fois, j'appartiens corps et âme à la Critique. Ma seconde fille, en m'apportant hier le dernier numéro, me l'a donné en me disant : « Voici ta chère Critique » et c'est bien cela.
l*' Mai. Ma lettre a été interrompue par une nouvelle indisposition de peu de conséquence du reste, que j'attribue au retour du froid
qui a gelé nos vignes et peut-être aussi les vôtres. Je corrige maintenant l'épreuve de mon discours sur la Conscience. Je crains bien qu'il ne vous déplaise et moi-même je ne le trouve ni bien rédigé, ni bien déduit, mais le fait où j'insiste surtout : la collectivité, la solidarité du développement moral reste un fait, historiquement inébranlable et dont il doit être permis de tirer les conséquences. Cependant je me demande si je ne suis pas tombé dans un empirisme grossier en concluant de la forme du développement des idées morales à ce qui doit être leur perfection, leur expression définitive.
5 Mai. Mon raisonnement est celui-ci : Tout homme trouve en lui l'obligation d'obéir à la loi morale. L'obligation prouve Dieu. Le contenu de la loi morale ne se forme que dans l'histoire, l'individu le reçoit de l'humanité et ne le modifie que faiblement pour lui-même et pour l'humanité, la loi morale implique donc l'humanité d'où le contenu : tu aimeras le Seigneur ton Dieu et ton prochain, etc. Je maintiens ce fond comme plus complet, plus concret, plus satisfaisant que toutes les autres formules. Quant à la déduction, je crois bien qu'elle est à recommencer.
J'ose à peine vous envoyer cette lettre si nulle et si souvent interrompue en dernier lieu par un nouveau froid, suivi d'un odieux furoncle au bras droit. Mais je ne veux pas finir sans vous dire ou vous répéter qu'il y a dans ma pensée un bon placement à faire en construisant sur le littoral ligure que le chemin de Turin-Savone va rapprocher considérablement du Nord et de l'Ouest. Parallèlement au haut Bordighera, j'indiquerais comme stations heureuses, ce me semble, Port-Maurice^ Oneglia, Diano.
Je n'ose pas continuer, mon écriture devenant illisible. Adieu el merci et pardon. Votre tout dévoué,
Ch. Secrétan.