XXXV. — M. Benouvier à M. Secrétan
La Verdelle, 17/6,73.
Cher ami, Je suis effrayé voyant la date de votre aimable dernière lettre à laquelle je croyais tant, quand je l'ai lue, que j'allais répondre de suite. Puisque le mal est fait du relard, nous passerons condamnation, si vous le voulez bien, sur notre polémique touchant l'amour et la justice. Aussi bien, vous connaissez mes raisons, mon point de vue,
que j'ai exposé dans un numéro du mois dernier de la Critique, et de mon côté, je crois bien entendre vos arguments, auxquels je suis loin de m'opposer en tout. Après cela, les polémiques sont peu utiles et, comme vous le savez, n'aboutissent guère. Bornons-nous à réfléchir de notre mieux sur les impressions que fait sur notre pensée ce que nous lisons ou entendons.
Croiriez-vous, cher ami, qu'avec ma triste mémoire et mes préoccupations de rédaction journalière j'ai oublié le titre exact de cette revue de M. de Pressensé dans laquelle vous écrivez et que vous m'avez engagé à demander en échange de la Critique, pensant qu'on ne s'y refuserait pas. Je n'ai donc pas écrit à Pillon pour cela et je me trouve n'avoir lu ni votre discours sur la conscience ni vos articles antérieurs que je désirerais pourtant bien connaître. Soyez assez bon pour me rafraîchir l'esprit là-dessus et pour accuser plutôt les effets de mon isolement que ma négligence. Vous voulez bien me parler de ma puissance de travail. Mais le vice de solitude entre comme coefficient considérable.
M. J. Trenca de Mentone a bien voulu sur votre recommandation me donner l'adresse d'un notaire de Ventimiglia, à qui j'ai écrit. Mais ce notaire m'a répondu qu'il ne voyait point de placement avantageux ou autres à faire dans sa localité. Il m'offre seulement deux toutes petites maisons à lui appartenant, ou plutôt deux jardins avec quelques pièces en cave et rez-de-chaussée situés non loin de la mer. Je n'ai pas cru devoir examiner cette affaire (ai-je tort?) et maintenant je suis disposé à m'établir en location quelque part sur la JUviera di ponente pour prendre un mois ou deux de bains. Et de là je m'informerai. Je jette en idée mon dévolu sur Alassio ou Aigueglia, plage admirable et station moins aristocratique que San Remo. Croyez-vous Bordighera préférable? En d'autres localités plus petites je crains un peu le manque de ressources. Si vous avez quelque nouvelle indication à me donner d'ici à trois semaines, ou environ, je les recevrai avec reconnaissance. Dans tous les cas il me tarde de savoir si les accidents de santé qui ont suivi votre charmante visite à la Verdette ont définitivement pris fin. J'espère que ceux du genre des orf/eux/uronc/esauront eu le mérite d'évacuer partie de ces humeurs peccantes que le péché a mises dans la constitution humaine.
Adieu, cher ami, pardonnez mon griffonnage.
Votre bien dévoué,