C. Renouvier
XXX VI. — M. Secrétan à M. Renouvier.
Les Bergières-sur-Lausanne, 4 août 1873.
Cher ami!
Je ne m'excuserai pas de répondre si tard à votre lettre du 17 juin, de deux en deux mois serait peut-être assez pour un homme aussi occupé que vous l'êtes. La Revue de M. de Pressensé dont vous me demandez le titre et où je vais écrire trois articles sur Fouillée, s'appelle Revue chrétienne. Bureau : rue de Seine, 33 (Librairie Fischbacher) ; Rédaction : rue d'Assas, 76 (Pressensé).
J'espère que vous avez reçu aussi trois numéros du Chrétien évangélique de Lausanne, dont deux contenant ma Conférence : La Conscience, sur laquelle je serai heureux d'avoir votre sentiment manuscrit ou moulé.
Ne me chicanez pas trop sur mes polémiques, négligez-les tout à fait si vous voulez, n'y voyez que la réaction naturelle sur les choses qui ont piqué l'esprit et le désir d'une entière communion d'esprit. 11 est superflu d'y répondre ou même d'y faire allusion, mais pensez donc que je n'ai pas de Journal philosophique sous la main pour y jeter chaque pensée.
Je vous envoie trois articles de la Gazette de Lausanne^, sur un sujet que vous avez touché très à propos dans la Critique philosophique : dont je suis toujours plus charmé, sauf l'article Renan où je trouve que certaines antipathies n'auraient pas dû égarer jusqu'à admirer et à citer les vilenies d'une imagination de calotin corrompu qui veut allier les charmes à la Feydau aux élévations spéculatives. Je pense aussi qu'il y a bien du parti pris, ou bien de l'illusion académique dans vos prédilections helléniques. Laissant de côté l'idéal , la théorie, pour m'attacher au fait immédiat, il me semble difficile de trouver un pays où dès les commencements les hommes aient été plus cruels, plus méchants, plus acharnés les uns contre les autres. Voyez Sparte et Messine, la guerre du Péloponnèse et depuis 1
Mais laissons cela en effet, l'essentiel à mes yeux est que nous soyons parfaitement d'accord sur la manière dont il faudrait diriger et instruire la société actuelle. Vous ne plaiderez jamais trop la revendication et la proclamation du droit.
Si vous trouviez ma solution pratique dans la Gazette digne d'être
1. Juillet 1873, sur l'Arbitrage et la Question de l'Alsace-Lorraine.
mentionnée, approuvée ou réfutée, vous rendriez peut-être par là un petit service à l'auteur. Les journaux ai ment toujours ces mentions, mais cela me paraît peu probable.
J'ai reçu le programme de Jacques Bonhomme^ hebdomadaire projeté par M. Eugène Peujot, Jean Dolfus et autres fort honnêtes gens. Je pense que vous l'aurez reçu également et je le recommande à votre attention sympathique et à votre critique clairvoyante. Le nom de Bastiat indique un point de dissentiment probable, un point faible selon moi, mais qui n'est pas encore en lumière. N'oublions pourtant pas que M. Peujot vient d'admettre ses ouvriers (après un stage) à participation des bénéfices, qu'il se réserve seulement le droit de placer (hors de son industrie) à leur profit afin d'en assurer la capitalisation effective. Peut-être en effet le motif, naissant du fait que les ouvriers sont très souvent des enfants par le caractère, doit-il balancer un peu les considérations tirées de l'idéal juridique à réaliser.
Pour votre affaire de bains de mer Laighiera et même Alassiome semblent un peu trop déserts. Le haut de Bordighera est bien beau, mais pas la plage. Oneglia et Porto Maurizio, chef-lieu de la Province, me semblent les lieux indiqués pour les ressources. Mais ne vous ai-je pas déjà écrit cela?
Adieu, cher ami, croyez-moi votre débiteur dévoué.
Cu. Secrétan.
P.-S. — Je recommande encore à toute votre sollicitude Jacques Bonhomme (si la police de M. de Broglie le laisse paraître). C'est une tentative sérieuse. M. Peujot est très en garde contre le protestantisme spécifique et contre la tendance ecclésiastique, il m'en a écrit fort nettement, se plaignant de voir toujours les ministres du culte au travers du progrès et de la liberté. Comme il s'agit surtout d'application et nullement de doctrine religieuse, le contact le plus fréquent et le plus intime possible avec les libres-penseurs, amis du droit, de la morale, etc., leur est essentiel. Vis-à-vis de Rome, visà-vis de Wyrouboff, etc., l'œuvre est bien réellement commune.