‹ Correspondance de Renouvier et SecrétanChapitre 50 sur 96 · XXXIX. — M. Renouvier à M. Secrétan · texte numérisé non relu

XXXIX. — M. Renouvier à M. Secrétan

La Verdette, 7/12, 13.

Cher ami,

J'ai reçu la lettre pastorale du D' Reinkens, et je vous remercie

de l'envoi. J'y ai trouvé un passage écrit de bonne encre, je ne sais

pourquoi je ne Tai pas mis dans la Critique. Je sympathise bien

avec ces vieux catholiques et j'admire, comme doit faire le logicien, la grâce d'état qui leur fait appliquer le principe protestant insciemment et consciencieusement. C'est d'ailleurs fort heureux pour le succès de leur mission. Ce succès jusqu'où ira-t-il? En France, la religion est morte, et c'est ce qui fait la force di questi preti scellerati.

M. Lacheret, un de vos élèves, m'a envoyé une belle thèse de docteur, que j'ai lue, avec une aimable lettre-apostille, mais où son adresse ne se trouve pas. Je vous prie donc de remercier M. Lacheret, pour moi, s'il se trouve à votre portée. Je me propose de lui consacrer un petit article dans la Critique^ où, avec les éloges dus, je lui ferai la guerre pour la définition qu'il donne du rôle des motifs dans la délibération. Il dit que nous pouvons agir conformément au motif le plus faible (se. au motif que nous-même nous jugeons le plus faible, car il faut l'entendre ainsi je suppose). Cette opinion me paraît et m'a toujours paru insoutenable et bonne pour préparer au déterminisme une victoire certaine. M. L. ne croit pas se prononcer ainsi pour la liberté d'indifférence. Qu'est-ce autre chose pourtant?

Savez-vous qu'en me relatant vos articles de la Gazette de Lausanne^ vous me donnez un vrai regret de ne l'avoir pas préférée au Journal de Genève^ auquel je me suis abonné. Les correspondances de ce dernier sont abondantes, il est vrai, mais souvent peu instructives; mal au courant pour la France, partiales pour (ou plutôt contre) l'Espagne, ternes pour l'Italie et pour l'Allemagne.

Vous avez remarqué que ma dernière lettre ne vous parlait pas politique. Elle est bien écœurante la politique pour un Français à cette heure. Vos Suisses, que vous critiquez et blâmez, me semblent, dans les pièces officielles et discours publics, des parangons de modération, d'honnêteté et de bon esprit. En France, on ne voit plus, on n'entend plus que des coquins ou des imbéciles. 11 se prépare une nouvelle édition de la Commune généralisée, pour un temps peut-être encore assez éloigné mais certain, et cela quand bien même il y aurait avant ce temps un coup d'état autoritaire et des prescriptions. Voilà ma triste prévision. En échappant à Henri V, nous autres méridionaux et républicains, nous avons échappé à la nécessité d'une expatriation temporaire; et l'époque de la dernière Commune a été évidemment reculée pour nous tous. C'est quelque chose. Ainsi, pour la première fois depuis longtemps, il est arrivé quelque chose en France, qui n'était pas le pire de tout ce qui pouvait arriver. Si l'intrigue orléaniste venait à échouer à son tour les

destins pourraient être conjurés. Mais est-ce possible? Qui peut nous sauver, ou quoi? Je présume qu'on va constituer un Sénat (c'est la seule Constitution praticable) où 150 de nos honnêtes gens se coUoqueront en compagnie de 100 délégués de grands corps de fonctionnaires. Puis on fera des élections, qui, même avec la loi électorale qu'on médite, seront républicaines. Alors conflit. Le président et le Sénat constitutionnellement d'accord, dissoudront cette Chambre... Je m'arrête là dans la prophétie. Mettez qu'on se trompe toujours en pareil cas, mais M. de Broglie et consorts sont de fiers gredins, et le loyal soldat est loyal comme les soldais sont loyaux — moins que les autres gens.

Sur ce, cher ami, je vous embrasse bien cordialement.

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