‹ Correspondance de Renouvier et SecrétanChapitre 51 sur 96 · XL. — M. Secrétan à M. Renouvier · texte numérisé non relu

XL. — M. Secrétan à M. Renouvier

Les Bergières, le 3 février 1874.

Malgré tout ce qui pèse sur moi, il faut que je vous écrive sans plus tarder, car je suis constamment occupé de vous. C'est vous qui fournissez présentement la matière de mon cours sur les idées de l'intérêt, du droit et du devoir. Après avoir exposé et sanglé l'utilitarisme, j'ai passé à la morale juridique, salué en passant nos amis de la Morale Indépendante et du congrès de Berne, pour arriver à la Science de la Morale.

Vous connaissez là-dessus mes sentiments, je n'y reviendrai que si mon cours s'imprime, ce dont je doute bien fort. Mon plan est évolutif, je cherche à montrer la justice naissant de l'intérêt, mais se réalisant seulement lorsqu'elle est voulue pour elle-même et comme but. Puisque la justice ne peut se réaliser que sur le fondement de la bienveillance, ce que vous accordez déjà dans la Science de la Morale : et plus expressément encore dans la Critique philosophique (quel N"?), puisque la hian-veillance est un vouloir, ce que vous finirez bien par accorder aussi, d'où je conclus que l'idée véritable est colle qui possède en elle-même les puissances de sa propre réalisation, que son nom est charité, qu'il n'y a point de charité sans le respect absolu du droit d'autrui, mais seulement le fanatisme, infernale caricature, etc., etc., trois lignes d'etc.

i. L'orif^inal porte : 3 février 1813; mais l'erreur de date est manifeste, car celte lettre répond à celle de M. Renouvier qui précède et qui est du 7 décembre 1873.

Je serais très curieux de votre jugement sur mes articles Fouillée [Revue chrétienne, octobre, novembre et décembre 1873), d'autant plus que j'ai à répondre à une lettre de 8 pages de cet éloquent professeur, lequel vous accuse positivement de m'avoir soufflé, — soufflé, non! rendu attentif, peut-être.

14 Mars! Voilà donc une lettre qui est restée en suspens six semaines et pendant ces six semaines j'y ai constamment pensé, je l'ai constamment portée avec moi sans trouver un moment avant ce matin pour la reprendre. J'arrivais toujours excédé de travail. C'est que j'ai eu de la besogne comme jamais depuis 20 ans. 1° Le cours de morale marqué plus haut, 15 leçons dont 13 débitées et les deux dernières préparées. J'ai achevé la critique de votre point de vue et commencé l'exposition du mien, développement de mon Précis. 2° Un cours de métaphysique neuf, 2 heures par semaine, où je ne pouvais employer ni le Précis (les élèves l'ayant déjà entendu développer) ni la Philosophie de la Liberté où il y a trop d'éléments empiriques, trop de subjectivité et qui, étant imprimés, ne se répètent pas bien. J'ai dû m'appuyer sur un livre étranger, n'ayant pas le temps de faire un plan et j'ai eu la chance singulière de trouver dans Henry Kiiier [f Bis taire de la phil.) un travail conforme à ma pensée et la complétant sur divers points (le 1" vol. de son Encyclopédie des sciences philosophiques). Néanmoins c'est un labeur.

3" Une conférence sur le Bonheur \ suite de la conférence sur la Conscience, faite d'abord à Lausanne le 20 février pour notre Église libre et répétée comme séance payante à Berne, Montreux, Genève, Morges (hier), sans parler de ce qui viendra encore, au profit des familles de vos déportés et de l'œuvre entreprise au milieu d'elles par mon amie, femme de M. de Pressensé. Je lui enverrai au moins 2000 francs recueillis en bonne partie parmi nos aristocrates qui ne sont pas aussi fous que les vôtres, au moins pas tous, vous voyez.

Franchement, j'ai trouvé faible votre réponse à mes objections (loi d'amour et de justice). En accordant que la justice n'est pas un mobile actif, qu'on n'en conçoit pas la pratique sans bienveillance, que celle-ci (au delà de la justice, mais en la respectant) est méritoire, qu'elle est la perfection du devoir envers soi-même = du devoir par excellence, vous m'accordez plus qu'il ne m'en faut pour ma construction rivale. L'idée de mérite, d'œuvre surérogatoire est

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