XLIV. — M. Secrétan à M. Renouvier
La Ponthaise, Lausanne, le 16 janv. 1875. Cher ami, Combien j'ai attendu votre lettre ! Il me semble presque cette fois que je l'ai trop longtemps attendue, mais le tableau de vos occcupations présentes m'explique tout. Combien j'aurais voulu vous causer de cette métaphysique de Ritter et de mon cours de Droit naturel dont la littérature m'est si déplorablement étrangère. Et d'abord, quant à la métaphysique, figurez-vous que je l'ai résumée pour mes leçons. Elle marquait assez précisément la ligne où ma propre réflexion tendait depuis assez longtemps tellement que mon précis de 1868 (proprement 1862) se trouverait, si les questions un peu difficiles n'y étaient pas éludées, tenir une sorte de milieu entre la Philosophie de la Liberté et la doctrine de Ritter. Impossible de créer à jour fixe, je l'ai suivi, quoiqu'il ne me satisfasse pas entièrement quant à la base qu'il fournit à la morale. C'est une métaphysique excessivement sobre, très influencée par le Kantisme, suivant beaucoup Aristote et Leibniz. Il oppose nettement, comme je le faisais plutôt instinctivement et moins complètement, la pensée immanente, qui part du phénomène donné par la sensation pour l'expliquer par ses causes prochaines, les idées particulières (intelligibles non sensibles) et la pensée transcendante, obligée pour échapper aux contradictions de statuer des propositions transcendantes, qu'elle ne comprend pas, savoir : a) le monde, soit la coordination dans un plan d'ensemble et pour un but total des intelligibles particuliers, lesquels se réalisant eux-mêmes, progressivement, ne peuvent être, avant tout acte d'eux, qu'un minimum, pure puissance ou pure idée; b) puis, le monde en puissance ne s'expliquant pas de lui-même, Dieu pur acte, source et lieu de toute puissance, libre, infini et absolu, postulat de la raison et nécessaire à la dernière explication du phénomène, mais incompréhensible en soi. La contradiction du nombre infini lui sert de preuve à la relativité du temps et de l'espace, quoiqu'il se rende bien compte de notre incapacité à affranchir notre pensée de la représentation du Temps.
Nous ne pouvons donc comprendre de Dieu que son rapport au monde, son activité dans le monde (proposition que je m'efforçais
JANVIER 1875. m
d'atteindre, maladroitement peut-être dans la Philosophie de la Liberté). Encore cette réduction de la Providence à des termes philosophiquement acceptables fera-t-elle beaucoup crier les Chrétiens et les Théistes ordinaires, mais elle exprime assez mon sentiment constant. Cet acte pur, sans succession, sans changements, ressemble fort à l'Inconnaissable de H. Spencer, au soi-disant néant de M. Renouvier (suivant les explications de sa correspondance), et me paraît le remplacer avec avantage pour la pensée a priori.
J'aurais voulu m'entretenir avec vous de tout cela; le phénoménisme ne peut absolument pas entrer dans mon étroite cervelle, je ne comprends pas un phénomène attribut d'un autre phénomène, être et paraître me semblent des corrélatifs absolus, dont l'un tombe absolument dès qu'on touche à l'autre, et si derrière le phénomène il n'y a rien que lui, je ne comprends absolument ni la science, ni Verreur possible. Je soupçonne véhémentement tout phénoménisme qui prétend échapper à Protagoras d'être un faux phénoménisme et de réintroduire subrepticement quelque part l'inévitable substance, comme Condillac l'inévitable activité morale.
Je ne puis pas vous faire copier mon cours, parce qu'il est trop chargé d'abréviations, mais je voudrais beaucoup trouver deux jours pour vous le lire. Je voudrais vous lire aussi la 2* partie, le Droit Naturel, où vous m'avez servi de fil conducteur et de guide, quoique je n'aie pas pu souscrire à tous les détails. Vous verrez, je pense, ce printemps, dans la Bibliothèque universelle ou dans le Chrétien évangélique (qui a dû vous apporter mon Bonheur avec lequel j'ai eu celui de faire 2 000 fr. pour les pauvres des faubourgs de Paris et qui demandait alors, je crois, la faveur d'un échange avec la Critique) ; je vous enverrai, dis-je, ce printemps ma Conférence sur les conditions morales de la liberté politique * où l'on verra bien que je suis libéral pur sang et aussi où je vois la difficulté pour bien des peuples de constituer la liberté politique, en d'autres termes la contradiction inhérente à l'esprit du peuple ou de l'homme qui prend pour but absolu ce qui de son essence, en vertu de sa place dans l'économie du monde et de la pensée, n'est et ne peut être que condition et moyen. Je voudrais vous montrer tout cela avant d'avoir terminé mes cours, avant que vous ayez commencé d'imprimer les Essais. Je ne me surfais pas et je n'ai point de pré-