‹ Correspondance de Renouvier et SecrétanChapitre 59 sur 96 · XLV. — M. Renouvier à M. Secrétan · texte numérisé non relu

XLV. — M. Renouvier à M. Secrétan

La Verdelte, 2/5, 15.

Cher ami,

Je saisis au vol la circonstance de Taimable communication que vous me faites d'une nouvelle pour laquelle je vous prie de recevoir mes félicitations cordiales — non pas pour payer précisément toute ma dette épistolaire, car il y a tant et tant de choses dans votre dernière lettre que je n'ose les prendre par ordre — mais au moins pour faire acte de celui qui voudrait bien la payer. Puis pour vous demander quels sont vos projets d'emploi du temps des vacances. Vous devez avoir grand besoin de la diversion et repos d'esprit que donnent ordinairement les voyages à ceux qu'au contraire ils ne troublent pas. Moi, quoique n'étant pas bien décidé encore, je me sens bien enclin à prendre cette année des bains sulfureux — et d'air des montagnes — sauf à revenir à la mer à la fin de la saison. Si je vais à Aix, avec ma petite smala, et non aux Pyrénées, je ne manquerai pas de vous en prévenir, et dans ce cas-là, j'espère bien que vous pousserez jusque là. C'est si près de vous, et vous aimez la locomotion?

J'ai lu votre article de la Revue Suisse et j'ai constaté avec regret que l'abîme béant — dans les systèmes, et que trop aussi, bien souvent, dans l'esprit et méthode des églises — l'abîme entre la justice et l'amour ne tendait pas à se combler entre nous. Vous autres chrétiens vous êtes terribles en ce que vous répugnez absolument à mettre vos vérités, mais que dis-je? votre unique et absolue vérité, dans un certain ex lequo logique et pratique avec les vérités crues par les autres. L'intolérance par amour, quoique vous y répugniez vous-même personnellement beaucoup, est toujours, je le crains, au bout de votre système religieux. La morale qu'on s'est mis de notre temps, et ce n'est pas mal trouvé, à appeler la morale juridique, semble répugner à toutes vos églises. C'est très malheureux. Voyez combien la question du serment ecclésiastique est mal comprise par les conservateurs et même par les libéraux?...

Je serais embarrassé pour vous donner sur la question de la

méthode phénoméniste de meilleurs éclaircissements que ceux que j'ai été capable de mettre dans le premiet^ essai. Je tâcherai cependant d'esquisser quelque chose sur un autre ton pour la Critique philosophique. Cependant, si vous voulez prendre le chemin d'aller bien au fond de ma pensée sur cela, c'est de songer un moment à la manière dont les physiciens entendent étudier la matière, aujourd'hui qu'ils se rendent à peu près compte de leur procédés. Ils savent qu'ils ne la connaissent pas. Us travaillent à la connaître. Mais à connaître quoi? A connaître des connexions spécifiques de phénomènes, qui sont des corps et des élémetits des corps; et ensuite des connexions de ces connexions qui sont des lois. Or il me paraît, ou plutôt je suis sûr que nous ne pouvons connaître mieux ni autrement les idées, les facultés et les esprits, ni chercher autre chose que des lois, dans cet ordre, ni obtenir que la substance soit autre chose qu'un mot désignant Vidée générale du rapport d'une chose attribuée à une autre chose.

Adieu, cher ami, soignez bien cette goutte et évitez les causes qui pourraient en amener de gros accès. A vous bien cordialement.

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