C. Renouvier
XL VI. — M. Secrétan à M. Renouvier.
Lausanne, Ponthaise, le 8 mai 1875.
Cher ami !
Depuis cette longue lettre que vous dites pleine et dont il me souvient peu, je vous en ai écrit en esprit plus d'une autre, non moins longue et non moins pleine. Seulement comme elles se composaient pour une grande part de questions, la prudence m'a conseillé de les garder in petto, vu leur faible chance d'aboutir. Et d'abord quant à l'été, je ne voyagerai pas, ce qui s'appelle voyager, 1" parce que j'aurai beaucoup d'ouvrage pressant; 2° parce que j'aurai beaucoup moins que peu d'argent; 3° parce que j'ai déjà fait mon voyage de l'année, ayant passé trois semaines à Rome avec deux de mes filles. Mais à plus forte raison serai-je prêt à vous aller voir à Aix, si vous y faites cure. Seulement, ce qui est vrai pour l'un l'est aussi pour l'autre, une fois à Aix vous n'êtes plus qu'à quatre heures de Lausanne en chemin de fer, arrêts compris, et ne vous flattez pas de m'échapper. Depuis notre déménagement nous avons plus de place (plus de pièces) que précédemment, nous sommes
encore dans la verdure, à la campagne, banlieue sans doute, mais sans ses cabarets, sa poussière et ses horreurs habituelles. Je promets à M™" Renouvier tout ce que le laitage peut offrir et pour peu que le temps nous favorise, vous trouverez, je m'assure, que le lac de J. -Jaques et de Byron est à la hauteur de sa renommée. A Aix, qui est pourtant bien peu montagneux et bien peu solitaire pour s'y reposer, à Aix ou à Lausanne je finirai par vous lire mon cours de Droit Naturel calqué sur votre morale et mon cours de Logique et Métaphysique : emprunté à Ritter. Peut-être trouveronsnous moyen de comprendre ce qui nous sépare, ou plutôt selon moi de dissiper l'illusion qui nous fait croire à un désaccord dans les deux questions philosophiques que vous avez bien voulu toucher.
Je commence par la morale qui est plus concrète et où je crois voir plus clair. Je savais bien que ma lecture vous irait sous les ongles, mais je n'y pouvais rien. En dépit de vos réclamations et de vos craintes, je suis et reste certain que nos pensées sont identiques, que le désaccord est dans la forme et que la mienne est plus correcte, parce qu'elle est plus complète et plus compréhensive. Cet accord a été constaté entre nous il y a déjà plusieurs années lorsque vous avez accepté comme expression de votre pensée la formule suivante ou à peu près : La bienveillance comme force motrice, impulsion de la volonté morale. La justice comme forme, règle et limite de la bienveillance. Cette concession, si c'était une concession, ne devait coûter qu'à vos habitudes d'esprit, elle était commandée par vos déclarations antérieures. N'avez-vous pas accordé dans votre système de morale {Science de la Morale) que la bienveillance est nécessaire pour pratiquer la justice? (C'est là le point, le fond, le tout.) N'avez-vous pas fait du dévouement, du renoncement à son droit strict pour le bien d'autrui, une vertu supérieure, un mérite, donc un bien. Mais qu'est-ce, je vous prie, qu'un bien meilleur que le bieni Mieux que le bien serait le mal tout simplement. Vous expliquez ce bien méritoire, surérogatoire comme la perfection (== l'accomplissement) du devoir envers soi-même. C'est parfait, je suis entièrement d'accord. Devoir envers soi-même, non envers tel ou tel, nul n'a le droit de m'imposer la charité. Mais comment celleci peut-elle être devoir envers moi-même si elle n'est pas impliquée dans la réalisation de mon idéal, si mon idéal n'est pas la charité? Donc tout mon système est impliqué dans la Science de la Morale. Le thème de ma conférence était simplement celui-ci : « L'État ne
peut procéder que par la contrainte. Le bien positif de Thumanité ne peut être réalisé par les voies de la contrainte (vous avez dit la même chose des milliers de fois). Donc Tétat n'est pas un but, mais un moyen, qui suppose un but; donc Tétat n'est pas la sphère supérieure de l'activité morale, etc. — Plus précisément. Le bien positif de l'humanité ne peut être cherché par l'État, par les voies législatives ou de contrainte qu'en supprimant la liberté des individus. Donc accorder à l'État la première place, c'est anéantir la liberté. — Autrement : On s'intéresse à l'État comme moyen ou comme but. Si cest comme moyen, c'est alors qu'on possède un but; et nécessairement il faut quelque accord sur le but (quelque accord, l'accord complet n'est point nécessaire), autrement on ne saurait s'entendre sur le moyen ; si c'est comme but, la liberté de l'individu est impossible. Loin de répugner comme vous le dites à mettre mon unique et absolue vérité (que le développement normal de l'individu implique son rapport normal au tout, la constitution de l'unité morale et que celle-ci implique un objet commun = Dieu) loin de répugner à la mettre dans un certain ex sequo logique et pratique avec les vérités crues par les autres ». Ce serait toute mon ambition d'en montrer l'équivalence et la réductibilité réciproque (si j'entends bien qui sont les autres). Ce n'était pas l'objet de ma conférence à la Chapelle, mais j'y ai tendu dans mon cours de Droit Naturel. Si Vintolérance par amour est au bout de mon système religieux, je demande absolument qu'on me le prouve, m'engageant de mon côté (gardez cette lettre) à réformer ou à abandonner ce système, aussitôt que la démonstration sera fournie, pourvu, bien entendu, que le mot intolérance conserve le sens qu'il doit avoir dans la morale juridique, intolérance légale, inégalité politique, quelque chose de palpable en un mot et qui se traduise en faits.
Mon fils unique, un bachelier de 19 ans, qui s'est jeté avec ardeur sur la philosophie, mon fils, votre lecteur très assidu et très sympathique, prétend du reste que la morale de l'amour et celle de la justice ont devant elles trop d'ennemis communs pour avoir le temps de se quereller. Je vous recommande beaucoup pour la Critique philosophique et pour l'élucidation du dernier point traité ici ' a) la Biographie de Vinet par Rambert qui vient de paraître; b) les œuvres de Vinet et notamment l'Essai sur les manifestations des Convictions religieuses; c) les articles d'Ed. de Presscnsé dans la /{rvue chrétienne sur les divisions du protestantisme français
(Revue du mois). Vous verrez là combien notre école est loin de l'intolérance. Je vous recommande enfin M. Rey.
Pour la substance, je crains de ne pas comprendre encore. Vous parlez d'une chose attribuée à une autre chose.
Chose, dans ma langue, est presque synonyme de substance. Mais, dans la vôtre? Peut-on attribuer un phénomène à un phénomène? Parler du phénomène d'un phénomène? J'y trouve des difficultés. Je conçois mal l'immortalité d'un phénomène. Et s'il s'agit de l'immortalité d'une loi de succession des phénomènes, si celte loi est individuelle, personnelle, elle touche de bien près la substance au sens que j'admets. Pour moi j'ai tout à fait rejeté l'idée d'une substance séparable de ses attributs intelligibles autrement que par les phénomènes qui les manifestent. La substance est pour moi un X, qui de sa nature et non par infirmité de mon esprit, ne peut être connue que par ses effets, mais que mon esprit conçoit nécessairement comme ce dont les phénomènes sont les signes, comme la cause persistante des effets coordonnés et dans la série manifeste ce que nous appelons un être, une personne, p. ex.
Adieu, à cet été, tout à vous.
Gn. Secrétan.
XL VII. — M. Renouvier à M. Secrétan.
Le Yernet-les-Bains, 13/8 75.
Cher ami, Après bien des irrésolutions je me suis décidé à porter les cinq ou six infirmités de ma soixantaine aux eaux des Pyrénées qui me sont connues et dont j'ai cru éprouver déjà deux fois de bons effets. Je fais donc une cure au Vernet dans la solitude de ces bains du quatrième ordre, dans l'admirable contrée du Canigou, d'ailleurs complètement sale et sans ressource aucune : après quoi je compte aller passer une quinzaine à Paris. Pardonnez-moi d'avoir résisté à l'attrait de la visite que vous me faisiez espérer au cas où j'aurais donné la préférence au vaste caravansérail d'Aix. Vous m'invitiez aussi avec beaucoup d'amitié et de grâce à me faire votre hôte aux Bergères. Ah! que je voudrais avoir l'humeur voyageuse de ma vingtième année, au lieu de l'horreur des déplacements et de tout changement d'habitudes, et être surtout délivré de l'humeur sauvage et de l'horrible timidité avec laquelle je suis né, avec laquelle
je mourrai! Vous ne pouvez avoir la moindre idée de ce que c'est. Dans tout cela, quand connaîtrai-je votre cours de Droit Naturel? Il faudra que vous me le lisiez à la Verdette, ce dont je ne désespère pas, au printemps prochain, vous qui voyagez si volontiers le sac au dos, ou que j'attende qu'il soit imprimé. Mais ne le sera-t-il pas? On voit bien mieux alors, et même j'avoue que je ne vois jamais bien qu'ainsi les choses précises, les accords et les dissidences. En attendant je suis bien flatté de ce que vous me dites de l'utilité dont vous a été ma Science de la Morale. Non que je croie à notre complète harmonie, car elle ne me semble guère possible de l'homme religieux que vous êtes à l'incrédule que je suis, mais c'est beaucoup d'arriver nonobstant à la sympathie cordiale et assurance de bonne volonté de l'un chez l'autre. Bonne volonté, vous savez? dans le grand sens de ces mois dans Fondement de la métaphysique des mœurs.
Une chose qui m'a ravi dans votre si aimable lettre — si ancienne déjà, j'en vois la date là devant moi et j'en suis confus — c'est ce que vous m'apprenez que vous avez un grand fils amoureux de philosophie. Heureux père! Et qu'il a bien raison de dire que la morale de l'amour et la morale de la justice ont trop d'ennemis communs pour se pourfendre mutuellement. Et toutefois je voudrais dire à ce jeune philosophe que tous les socialistes et positivistes du monde sont pour la morale de l'amour, fâcheuse recommandation pour elle. Ils n'en sont pas moins nos adversaires communs, et bien redoutables. Je suis effrayé des progrès du scientificisme. Le monde devient horriblement bête. Il n'y a plus ni logique, ni bonne foi, ni bonne humeur. Le seul but est de faire tort à quelqu'un ou à quelqu'idée n'importe par quels moyens. Tout va se préparant pour une explosion énorme à la fin du siècle. Ce qui arrivera aux catholiques ils ne l'auront pas volé, mais on se sera fait bien du mal pour leur en faire, et la pauvre France risque d'y crever. Votre ami de la Revue Suisse dit quelques bonnes choses, trop longues, sur la France actuelle, mais il croit nos bourgeois pas plus gâtés que ceux des autres nations. Je crois qu'il se trompe : ce ne sont plus là des hommes, ils me font horreur. Remarquez que notre aristocratie d'il y a cent ans ne valait pas, elle n'avait môme jamais valu les aristocraties des autres pays, sans nier bien entendu les exceptions dans la bourgeoisie comme dans la noblesse. Y aurait-il dans le caractère français quelqu»; chose qui lui rendrait la fortune plus difficile à bien porterl Question. Mais où vais-je m'égarer?
Vous aurez remarqué bien sûr dans la Critique philosophique un article sur la méthode des phénomènes, où je me suis permis de prendre vos objections, ou à peu de chose près, pour y répondre. J'aimerais savoir si vous saisissez bien ma pensée, car je crois fermement que sur ce point il y aurait moyen de s'entendre, le fond des croyances n'étant pas impliqué là, mais seulement la manière de traiter les questions et de sortir des impasses de méthode où la philosophie est acculée.
Je n'ajoute donc rien ici sur le phénoménisme. Quant à la question morale voici ce que je trouve à dire. Je le mets sur une feuille séparée en regard de vos propres lignes que je copie pour être plus bref et pensant bien que vous ne les avez pas conservées.
Adieu, cher ami, je suis bien cordialement vôtre.