‹ Correspondance de Renouvier et SecrétanChapitre 66 sur 96 · L. — M. Renouvier à M. Secrétan · texte numérisé non relu

L. — M. Renouvier à M. Secrétan

La Verdette, 14/11/73.

Cher ami,

J'ai envoyé ces jours-ci à Pillon pour la Critique philosophique un petit article où je souhaite la bienvenue dans le monde philosophique à M. H. -F. S. On le fera entrer dans le plus prochain numéro où il sera possible de le caser. Je n'ai pas épargné la critique plus que l'éloge, de sorte qu'on verra je l'espère aux termes de l'un comme de l'autre que la sincérité des deux côtés est entière. J'y ai fait mon possible, au moins. C'est à vous maintenant, c'est au père que j'adresse mes compliments très vifs, transmissibles au jeune philosophe. Je ne sais si l'on vit jamais un plus ferme début. Quelle netteté, quelle concision, quels raisonnements à l'emporte-pièce! Il ne fera pas bon avoir affaire à ce gaillard-là! Tenez-moi, je vous prie, au courant de sa santé. Je ne puis croire qu'une affection de larynx de nature chirurgicale et chez un si jeune homme, doive être si rebelle à l'art.

Je vous remercie, cher ami, pour l'article que vous m'annoncez de vous dans le Chrétien évatigélique sur \a. Critique philosophique. 3e ne manquerai pas de me faire envoyer le N" du 20 novembre et j'aurai le plus grand plaisir à répliquer, je suppose, ayant surtout permission de vous pour n'y mettre pas d'autre politesse que celle qui vient, dit-on, du cœur et dont je serais bien malheureux de manquer.

Au reste, je n'ai jamais bien compris, en dépit des exemples que j'en ai vus, comment les auteurs pouvaient jamais être blessés par des critiques adressées par l'esprit à Vesprit seulement. Je me sens

quant à moi complètement exempt de cette petitesse. Parmi les rares critiques que mes ouvrages encore bien obscurs m'ont values, il yen a une bien forte où mon procédé de démolition est comparé à la débauche de Messaline (nondum satiata recessit); je n'ai fait qu'en rire, et je conserve à l'auteur la part de sympathie que je lui accordais auparavant, ni plus ni moins, ne m'étant pas senti offensé en mes œuvres vives.

Sur la substance et sur les questions politico-confessionnelles, je suis obligé de compter sur des explications qui ressortiront peut-être peu à peu de ces articles de la Critique philosophique, sentant trop bien que nos dissidences ne pourraient plus être discutées épistolairement sans mettre en cause des idées ou principes subsidiaires, et dès lors aller de proche en proche plus loin que lettres ne peuvent raisonnablement le comporter — hormis d'un Leibniz à un Clarke. La mort seule interrompit le numérotage des objections et des réponses! Ces objections et ces réponses faisaient des petits avec une fécondité remarquable. On en était à je ne sais quelle génération.

Avez-vous trouvé dans mes articles sur l'homme primitif et les états de société — parmi des sujets d'horripilation, je le crains — quelques points dont vous puissiez faire votre bien ?

Je tâche de faire ma petite partie dans le jeu dialectique contre le matérialisme. Mais je crois plus que vous que l'évolutionnisme qui en est la forme actuelle pourrait bien être, même en celles de ses thèses que vous pouvez approuver, une totale déviation de la vraie interprétation de la nature. Il y a comme cela de fortes apparences qui trompent les penseurs d'un siècle. Je dis quant à moi en regardant le monde : Eppur vi sono le specie !

Adieu, cher ami, et bien à vous.

Page 1