‹ Correspondance de Renouvier et SecrétanChapitre 67 sur 96 · LI. — M. Secrétan à M. Renouvier · texte numérisé non relu

LI. — M. Secrétan à M. Renouvier

Lausanne, le 11 déc. 1875.

Cher ami.

Je ne sais si vous m'accuserez dans votre cœur d'être comme le vulgaire des mendiants : ardent à quémander, paresseux à remercier.

Je doute que les occupations soient une excuse à alléguer, puisqu'il ne s'agissait que de faire un efifort, mais enfin, qu'il soit tard ou non, je veux vous dire que vous nous avez fait un plaisir immense par l'accueil cordial et sérieux fait à l'article de Henri, comme aussi par votre lettre.

L'annonce de la Cntique paraîtra bien en décembre. Je ne pense pas qu'elle prête à discussion, à moins d'aller un peu au fond des choses, ce qui me mettrait dans une bien grande infériorité, car outre l'infériorité personnelle, je ne saurais où répliquer, le Chrétien évangélique ne s'y prêtant évidemment pas. De votre côté, je comprends bien que vous ne pourriez pas insérer mes envois sans créer un précédent inacceptable. Ainsi ne visez mes critiques que pour vous faire plaisir à vous-même ou dans l'intérêt de vos idées, mais non pas à cause de moi. Si vous y trouvez quelque avantage, il va d'ailleurs sans dire que je ne prétends pas vous gêner, car indépendamment du fait que ce serait une arrogance à ne consulter que mes convenances, je sais assez qu'il vaut toujours mieux qu'on parle d'un homme qui écrit, quoi qu'on en dise, que de n'en rien dire et je sais assez que vous n'en parlerez pas méchamment. La vérité, c'est que nous arrivons à une manière presque identique d'apprécier les choses sublunaires, le juste et le désirable dans UD cas donné, la valeur d'une mesure et d'un individu: mais que nous arrivons par des chemins tout différents, un autre type, un autre idéal de logique, commandant une autre conception métaphysique, ou si vous préférez une autre direction de l'esprit, un autre arrière-fond, suggérant une croyance qui ne peut se justifier à elle-même que par une logique diflérente. Vous pourrez toujours me reprocher de réunir des thèses inconciliables et je suis impuissant à, m'en défendre, même à mes propres yeux, la conciliation n'est qu'un acte de foi, en dépit de la logique. De mon côté je vous reproche de mutiler l'esprit humain, d'enlever à la philosophie ce qui en fait l'essence, etc., etc., bref d'asseoir une conséquence extérieure sur l'élimination de vérités nécessaires, d'évidences intuitives qui ne peuvent se dissimuler qu'à l'esprit rompu par une discipline artificielle à ne pas regarder de ce côté : l'être, l'unité, la substance, etc., etc. Ce débat ne saurait se terminer sur cette planète. Il fait ici un froid du diable, et vous êtes empêtré, dit-on, dans la neige.

13. Il ne fait plus froid, mais il a neigé et le soleil est venu sur la

neige. Il me faut terminer ma lettre car je ne puis songer à vous faire la Gazette du pays, puisque vous n'avez pas voulu venir le regarder, quoique (ou parce que) le vulgaire ait pris depuis tantôt quatrevingts ans l'habitude de le trouver assez beau.

Je ne puis non plus mettre en caresses ce que j'ai dans le cœur, notre sexe et notre âge ne s'y prêtent plus, sans parler du métier qui...

C'est une grande question ! Il me faut donc finir ici en souhaitant à toute la Verdette un glorieux recommencement d'année.

Les 31 premières nominations du Sénat ne sont pas si mal pour vos étrennes et je termine par mes vœux sincères pour la République, et pour les républicains philosophes et modérés de mes amis.

Croyez à la reconnaissance et au dévouement de votre

Ch. Secrétan.

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