‹ Correspondance de Renouvier et SecrétanChapitre 69 sur 96 · C. Renouvier · texte numérisé non relu

C. Renouvier

P. S. Voyez ma mauvaise mémoire! Je ne puis me souvenir si je vous ai dit dans ma dernière lettre qu'il y avait au bureau de la Critique philosophique à Paris un exemplaire de la 2' édition de mes l""et2' Essais disponible pour vous. Le paquet (6 vol. in-12) est gros pour la poste. Si l'on pouvait le déposer chez un libraire commissionnaire à Paris pour vous être envoyé à Lausanne, ce serait peutêtre le mieux. Dans ce cas vous voudriez bien me dire chez lequel?

LUI. — M. Secrétan à M. Renouvier.

6 février 1876.

Bien cher ami.

Votre lettre du 1" janvier demandait dans mon intérêt même une prompte réponse et voici tantôt six semaines que j'y pense chaque jour. Cela tient à trois causes : 1) des occupations exceptionnelles, quatre voyages et séjours à Genève pour quatre conférences qui paraîtront dans la Bibliothèque Universelle^ un nécrologe, etc. 2) une fatigue nerveuse exceptionnelle, indépendante des travaux qui eussent été peu de chose pour un homme sain; 3) l'envie de voir avant de vous répondre le rédacteur du Chrétien Evangéiique ce

que je n'ai pas encore fait maintenant. Il s'agissait de savoir si, après tout, il n'accueillerait pas éventuellement une réplique, mais d'avance je crois que s'il voyait que j'y tiens, il le ferait. Qu'il ne soit ce qu'il pourra, je n'hésite pas à dire que s'il vous est agréable de me citer, cela me sera fort agréable, que plus vous citerez, plus je serai content et que si tout en maintenant la place prise, vous marquez dans vos propres termes ce qu'on peut avancer à l'appui de ma thèse : « une cause morale des influences immorales qui s'exercent sur et dans l'individu », je serai tout à fait, mais tout à fait content.

Au surplus si vous me comprenez, je vous entends aussi, je veux dire que je souscris tout à fait à vos formules. J'admets avec vous que la responsabilité des individus comme tels est purement personnelle, au sens de la justice humaine et divine, en ce monde et dans l'autre. Je considère bien la solidarité du mal, l'inclination mauvaise comme une branche du mal physique; si c'est naturel, c'est physique, il n'y a nul doute î Je ne prétends pas plus que vous expliquer le mal physique ni l'avoir expliqué. J'en rabattrai ce qu'il vous plaira des intempérances de la Philosophie de la Liberté sur ce sujet. Si vous y teniez, je vous autoriserais même à le faire entendre (vous, non des critiques malveillants et incompétents, moins affranchis de la tradition que moi-même ; mais incapables d'en saisir l'intimité). Tout ce que je veux dire et maintenir, c'est que sans une explication du mal physique (au sens complet) nulle interprétation du phénomène, générale ou partielle, n'est possible, n'est logiquement admissible à se produire, parce que toute explication quelconque implique l'hypothèse objective d'un ordre quelconque et qu'un ordre partiel est inconcevable sans le cadre et l'appui de l'ordre universel. Je ne prétends donc point expliquer le mal physique, ce que je veux faire, c'est de poser un dogme, à la manière des théologiens qui comprennent leur métier, un dogme, c'est-à-dire un programme, une sphère obscure mais circonscrite, dans l'intérieur de laquelle on affirme que l'explication est contenue, soit qu'on espère la préciser un jour, soit qu'on ne s'en flatte pas. Et ce dogme, je crois le formuler au sens de votre penchant, de votre inclination secrète, de votre intime conviction quoique peut-être inavouée en disant : « La dernière raison du mal physique, quelle qu'elle soit, doit être positivement conciliable avec l'ordre moral, ou ce qui revient absolument au même, cette raison doit se trouver dans Tordre moral.

Si l'on admettait cela, on ne serait pas loin de trouver le joint

de la justice et de la charité, de l'individualisme et du panthéisme, du salut individuel et du sacrifice absolu, de la grâce et de la liberté, etc., etc., et de voir la solution finale en métaphysique, en politique, en histoire naturelle dans les catégories concrètes très rapprochées de l'organisme et de la fédération. Formation de l'unité par la manifestation normale et totale de chaque individualité pour elle-même et pour les autres, ce qui était, s'il vous en souvient, le dernier mot de la Philosophie de la Liberté. Unité volontaire et raisonnable de la fin qui implique l'unité virtuelle et naturelle du commencement dans un procès, dans une évolution nécessairement limitée puisqu'intelligible. La Philosophie de la Liberté dirai-je, cet ouvrage n'a guère été compris et ne pouvait guère l'être sans égard au temps et au lieu. C'est une apologie hypothétique du Christianisme et en même temps un essai de dogmatique. A ceux qui trouvent le Christianisme déraisonnable, il dit : pas si déraisonnable, moyennant qu'on l'entende bien. A ceux qui le reconnaissent comme une autorité, je dis : Votre religion ne saurait être divine, si elle n'est pas d'accord avec les principes évidents par eux-mêmes, de la raison théorique et pratique. Voici comment sans rien changer de considérable à vos formules, on pourrait leur donner un sens raisonnable. Si le christianisme est vrai, voici comment on pourrait l'entendre... et personnellement je pense bien qu'il est vrai, mais je ne saurais en faveur de ce penchant de mon esprit alléguer aucun argument scientifique sinon précisément qu'il est susceptible d'un sens raisonnable et marque au moins le chemin d'une solution là où les systèmes humains ne savent que déchirer le problème. (Pour la suite, voyez Chrétien Evangélique. Dec. 75).

Quant au phénoménisme et à la substance, je pense bien, par docilité., que ce n'est qu'affaire de langage, que le phénoménisme laisse intactes les réalités, etc., mais je ne vois pas encore bien l'avantage du parler nouveau sur un parler qu'on ne changera pas sans changer la langue entière, matière et forme, et que par exemple les phénoménistes eux-mêmes sont hors d'état de parler un moment sans des inconséquences qui sont objectives à des contradictions. Cependant je ne désespère pas d'arriver. Peut-être me suis-je déjà approché un peu sous la pression d'une question naïvement idéaliste de mon fils, qui me demandait de lui marquer la valeur philosophique de la physiologie et de l'anatomie, étant donné le phénoménisme, la subjectivité du temps et de l'espace.

conséquence à ses yeux de la contradiction de l'infini, etc. Avant d'être au clair là-dessus, il ne pouvait pas, me disait-il prendre goût à sa médecine. Je lui dis que je ne savais pas ce qu'il voulait. Que signifie, lui dis-je cette question : Que sont les choses au fond, objectivement, en elles-mêmes? Cela peut signifier : a) que sont-elles pour ma raison bien dirigée? — relation, h) que sont-elles pour elles-mêmes à leurs propres yeux? — réflexion, relation, c) que sontelles pour une intelligence absolue? — relation. (Je n'entre pasdans le détail pour faire voir que ce n" c possède un sens légitime quand même nous ne comprendrions pas l'intelligence absolue ou même que les deux mots ne cadreraient pas. Voyant un nombre fini de choses simultanément nous pouvons supposer qu'on en voit le nombre total, qu'on n'oublie rien, etc., etc. d) enfin que sont les choses indépendamment de toute représentation quelconque? Mais cette dernière question est contradictoire. Elle consiste à demander qu'on se représente une chose sans se la représenter. Donc les choses sont ce qu'elles sont pour nous. Et si nous demandons ce qu'elles sont pour elles-mêmes nous ne pouvons commencer à l'entendre que par l'analogie de ce que nous sommes pour nous-mêmes. Je ne sais si ces ouvertures étaient bien une réponse à la question de mon garçon mais il me semblait que je me rapprochais de vous, dans ce sens que je comprenais pour la première fois, sans toutefois aller jusqu'à l'approbation, pourquoi vous aviez substitué la relation à l'être dans la table des catégories. Si je poursuivais sur ce thème je dirais avec Ritter (H) qu'esprit et corps désignent deux formes de représentation, la première celle de l'être en lui-même, la deuxième celle de l'être à un autre et que Yêtre conçu comme distinct du phénomène, comme à la base du phénomène, signifie : ce que, en vertu des lois de notre esprit, nous sommes obligés de concevoir comme la cause qui produit une série de phénomènes, tant externes que réfléchis, non pas comme Taine le veut, la série des phénomènes, mais la virtualité de cette série, la possibilité de cette série affirmée comme réelle; substance-puissance. Voilà où j'en suis présentement sur ce sujet. Je trouverai sans doute de plus amples lumières dans les volumes dont vous m'annoncez le magnifique présent. Je vous en remercie bien cordialement et je m'efl"orcerai d'y faire honneur suivant mes forces et mes moyens de publicité rustique. Jusqu'ici je n'aurais pas pu y toucher. J'ai là la Psycliologie de Spencer interrompue depuis des mois. Quant aux Premiers prin-

cipes j'en parle dans ma quatrième conférence. Cela paraîtra cet été. Les propriétaires de ma Philosophie de la Liberté, sont : MM. Sandoz et Fischbacher, à trois pas de chez vous, rue de Seine, 33. Ils ont beaucoup d'affaires avec la Suisse et feront certainement votre commission. Je serais bien aise de faire saluer en même temps M. Fischbacher qui préside à la maison de Paris.

Nos vacances de printemps sont d'assez bonne heure cette année. S'il faisait encore froid, un froid un peu hivernal, au 25 mars et que vous pussiez me recevoir sans incommodité, j'essayerais, je crois une pointe de quelques jours, tant je suis curieux d'avoir votre autorisation pour la façon dont je me suis approprié et dont j'ai modifié votre droit naturel.

Je partage vos bonnes espérances quant à la France, mais enfin la Prusse était plus bas après léna que la France après Sedan, et bien autrement démembrée, La nouvelle administration devrait s'inspirer du baron de Stein.

Adieu.

P. S. 7 février. Réponse éventuelle agréée d'avance par le Chrétien Évangèlique.

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