‹ Correspondance de Renouvier et SecrétanChapitre 74 sur 96 · LVIII. — M. Secrétan à M. Renouvier · texte numérisé non relu

LVIII. — M. Secrétan à M. Renouvier

Lausanne, 22 mai 1877.

Cher ami,

J'ai été indisposé et retardé en toutes choses, c'est ce qui m'a empêché de vous répondre à lettre vue ainsi que mon cœur m'y portait. Maintenant même je ne puis le faire. La nouvelle que vous nous apprenez nous a fort émus et fort surpris.

M"* Renouvier était la première debout, la première au jardin il y a quelques jours. Qui aurait songé à la croire menacée? Je sens avec vous parce que votre douleur est communicative. Ma femme, qui ne vous a jamais vus en a été presqu'aussi émue que moi parce que son cœur qui est très tendre a senti le vôtre.

Mais je me sens absolument impuissant. Je n'ai pas été assez avant dans votre vie pour dire les choses qu'il faudrait dire, et j'aurais peur de vous froisser par des lieux communs. Quand nous serions ouvertement, absolument sur le terrain d'une conviction commune je ne serais guère plus avancé, je n'oserais vous dire la seule chose qui valût la peine d'être dite : Je prie pour vous, je pense à vous devant Dieu, car hélas, il s'en faut bien, que tout ce qui est dans ma tête soit dans mon cœur, et que tout ce qui est dans mon cœur soit dans la pratique journalière. Vous ra,vez vu.

Il me faut donc me borner à prendre acte de votre deuil et à vous remercier d'avoir pensé à moi dans ce moment.

Peut-être vous reverrai-je cet été ou cet automne et peut-être pourrons-nous en dire davantage. Il me semble que par un double mouvement nous nous rapprochons. J'ai assez clairement conscience de mes pas dans votre sens, je suis les vôtres sans me permettre de les mesurer. Il me semble en trouver un entre autres dans votre dernier article sur Hugo (p. 249).

Mais le moment serait mal choisi pour philosopher, plus mal encore pour revenir sur les minuties qui faisaient l'objet de ma dernière lettre. Dans quelques semaines nous verrons s'il y a lieu de reprendre cela.

Il me semble de plus en plus que je vous appartiens et tout mon désir serait que vous y puissiez trouver quelque douceur. Votre ami dévoué

Cb. Secrétan.

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