LIX. — M. Secrétan à M. Renouvier
Viila Paleyres, près Lausanne, 10 juillet 1817.
Cher ami,
Les choses ne se passeront pas ainsi. Vous ne reviendrez pas
une seconde fois au bord du lac de Genève sans le voir. De Genève
on ne voit rien, absolument rien. Je ne vous parle d'ascension
d'aucune sorte, mais il faut voir Lausanne, Evian, Meillerie, Vevey,
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Clarens, Chillon; le tour du lac est la chose du monde la plus simple, vous faites cela, Genève et retour de 8 h. du matin à 6 h. du soir, sur un excellent paquebot où vous trouvez une bonne table; la navigation coûte 5 fr. Nous ferons ce tour ensemble. Mais vous ferezmieux, vous vous arrêterez à Lausanne au moins un jour. Ce n'est pas une ascension, c'est le point où se réunissent six lignes de chemin de ferl
Puisque vous pouvez coucher à Genève, vous pouvez bien coucher à Lausanne, Hôtel Belle-vue. Je ne vous invite point, connaissant vos terreurs, mais je vous prie d'inviter de la part de ma femme et de la mienne M. et M"*' Pillon avec nos compliments les plus respectueux. Cela vous coûtera excessivement peu de temps et point de fatigue. Ce n'est pas un vain chauvinisme qui parle. Le lac de Genève dans la lumière qu'il avait hier était une chose unique dans le monde entier. Genève comme nature, n'est absolument rien, ne fait même rien pressentir. Votre concitoyen Westphal, qui a passé ici il y a peu de jours, prétendait que l'Europe devrait nous faire payer un impôt à son profit pour le privilège d'habiter cette rive. Curieuse idée ! Prenez patience avec ma tête qui est confuse par congestion sanguine et avec ma main qui n'obéit pas. Je sors d'une goutte non suraiguë, mais tenace, qui m'a frappé trois pattes et le tronc et qui a laissé la main droite assez misérable. — En cherchant un peu à Vichy, vous y trouveriez certainement la revue du mois d'avril et l'article Janet. Vous seriez bien aimable de le faire, car j'aurais besoin d'en confabuler. Cet article soutient le thème mensonger suggéré par Saisset en 1849 ou 50 que la Philosophie de la Liberté est un développement du néo-Schellingisme. A cet effet il donne un abrégé excessivement tronqué et accommodé de ce dernier. Quant à la. Philosophie de la Liberté elle-même, il a l'air de n'en connaître que le !*■■ volume et ne discute que la déduction de l'absolue liberté à travers les catégories, puis la déduction de l'amour comme manifestation de l'absolue liberté comme telle. Il trouve que je me contredis en refusant à ma liberté toute nature et en lui accordant l'intelligence qui est une nature. Du reste, il m'expose en mes propres termes, fait l'éloge de la dialectique et du style et donne à entendre en deux passages que s'il parle de cet ouvrage, c'est que la jeune université en est occupée et influencée (il n'ajoute pas, en dépit de ce que nous avons fait pour le faire ignorer ou méconnaître et pour l'interdire). Bref, c'est une levée de ban pour les jeunes professeurs
et normaliens, dans ce sens l'article m'est favorable, je ne pouvais que l'en remercier, et je l'ai fait dans une lettre un peu aigre-douce, il est vrai, où il faut savoir lire entre les lignes, mais que M. P. Janet a trouvé convenable de prendre très bien. Cette lettre, je vous l'aurais fait passer si je l'eusse osé dans les circonstances personnelles où vous vous trouvez. Au refus de la Bibliothèque Universelle je l'ai publiée dans le Chrétien Évangélique qui fait échange avec vous, et je sais qu'elle va passer de là dans peu de jours, dans le compterendu de Théologie et Philosophie, que vous recevez également. Mais cela ne passe pas la frontière. Si vous pouviez la reproduire aussi avec les notes, cela me ferait un immense plaisir, mais ce serait trop indiscret de le demander. Seulement, même pour savoir si la chose peut vous convenir, il faudrait avoir l'article Janet et même l'article suivant sur Schopenhauer. Celui-ci se plaint de la conspiration du silence pratiquée contre lui en Allemagne. M. Janet la révoque en doute et il sait bien pourquoi. Personne mieux que ces Messieurs ne sait à quoi s'en tenir sur la réalité de cette conspiralion qu'il leur convient de nier. Pour qui lit avec intelligence l'article qui m'est consacré, il est aisé de voir : 1°) que les rédacteurs philosophiques de celte Revue connaissent la Philosophie de la Liberté depuis vingt-huit ans; 2°) qu'ils lui trouvent aujourd'hui assez de mérite pour mériter d'être signalée de préférence à mille choses qu'ils blaguent; 3°) que néanmoins s'ils en parlent, c'est qu'ils n'ont pas pu empêcher qu'on n'en parlât sans eux. C'est ce que je disais assez vertement à M. Janet dans mon brouillon, mais j'ai supprimé ce passage pensant qu'un service rendu, quel qu'en fût le motif et quels que fussent les précédents, ne méritait pas cette rudesse. Mais si l'évidence ressort des textes mêmes, comme je le crois, je ne verrais certes nul inconvénientàce qu'un tiers fît ressortir celte étrange manière de monopoliser la publicité au profit d'une coterie et de faire connaître les choses parce qu'elles le sont déjà. Cette insertion ne saurait vous convenir que si vous y trouviez occasion d'y rattacher quelques remarques personnelles, philosophiques ou autres. Je verrais avec joie quelques remarques critiques, sévères même, qui dissimuleraient au public une faveur dont je ne serais pas moins reconnaissant. Bref, je serais heureux d'une reproduction totale ou partielle, mais je sais parfaitement que la suggestion en serait excentrique, outrecuidante et je ne songerai pas à me plaindre si vous n'en faites rien.
J'imprime chez Sandoz et Fischbacher un volume de discours laïques, déjà publiés çà et là. Mes leçons de Montauban n'y figurent pas. Je médite d'ailleurs un autre ouvrage sur le fond et la forme duquel j'aimerais bien à vous causer. « Le malentendu du siècle » pour montrer que l'antagonisme entre la science, l'art, la liberté d'un côté et la religion de l'autre viennent de ce que la religion ne se présente que défigurée. Qu'il y a solidarité là où l'on voit une opposition et notamment que l'état libéral ne donnerait qu'un bien négatif, la condition négative indispensable de la réalisation du bien positif n'est possible qu'avec des esprits qui comprennent et poursuivent ce bien positif, c'est-à-dire avec l'église véritable, l'église libre (intérieurement surtout) tandis que lorsqu'on cherche le bien positif = l'union positive des individus, soit volonté, sous la forme politique = voie légale, voie de contrainte, on ne peut arriver qu'au jacobinisme et au césarisme. Je voudrais mettre cela dans des dialogues où les grands courants du siècle et de tous les siècles se heurteraient violemment. Vous voyez que rien que de ce côté il y a matière à causer.
J'attends de vos nouvelles, de bonnes nouvelles impatiemment.
Mes respects les plus affectueux à nos amis.
Ch. Secrétan.
P. S. Le passage par Lyon a les express, mais ils vous font bien des doubles emplois. Vous pourriez sortir par Moulins, Mouchard, Pontarlier, Jougne et Lausanne, si vous n'avez affaire à Lyon. La traversée du Jura est jolie.