LXII. — M. Secrétan à M. Renouvier
Villa Paleyres, le 19 avril 1881.
Cher ami, Après trois années d'incapacité de travail absolue, j'ai repris peu à peu à la vie et maintenant je suis plus vieux sans doute, mais pas plus mal que lorsque nous nous sommes vus la dernière fois. Je ne vous fais pas d'excuses pour mon silence, car écrire eût été pis, mais je suis heureux de me retrouver en face de vous par la pensée, et je le serais bien plus encore si je n'avais pas quelque chose à vous demander, qui est assez embarrassant pour mon amitié.
Voici l'affaire : Ayant été mis en rapport avec la revue éclectique de M. Ribot par mon ami de Pressensé qui tenait à me faire écrire le petit travail sur la nature de la Religion dont je lui esquissais l'idée et que j'ai rédigé en effet, j'ai préparé cet hiver pour le même journal un essai sur le principe de la morale. Après avoir amené ma formule dont je veux vous ménager Tassez faible surprise, j'ai essayé d'établir par manière de preuve ou de vérification que dans l'absence ou l'oubli de la vérité théorique (physique ou métaphysique suivant les dictionnaires) affirmée dans mon principe ou précepte générateur de la morale, tous les principes proposés sont faux et donnent de mauvais résultats, tandis que cette vérité reconnue et visée, ils sont tous admissibles et conduisent tous au même résultat attendu qu'ils rentrent les uns dans les autres. Il est clair que je n'applique pas réellement ceci à tous les principes proposés, ne les connaissant pas tous, mais à cinq seulement des plus anciennement proposés et des plus connus en terminant par la justice. Ceci m'amène à viser directement les 230 premières pages de la Science de la Morale. Mes critiques ne diffèrent pas essentiellement quant au fond de celles que vous avez tolérées dans mon article de 1869 à la Bibliothèque Universelle mais les positions respectives ne sont plus tout à fait les mômes, et puis c'est autre chose d'annoncer un ouvrage en l'abrégeant et de dire en passant qu'on diffère sur tel ou tel point, ou de prendre cet ouvrage à partie pourédifier une autre doctrine sur la démolition de la sienne, sinon
peut-être, ce qui est plus délicat encore, pour s'efforcer de prouver, texte en main, qu'il conduit réellement à une doctrine qu'il fait profession de répudier.
Et cependant il m'était impossible, précisément en raison de l'importance supérieure que j'attache à la Science de la Morale de passer à côté sans la citer; il me fallait ou la ruiner ou la tirer à moi pour pouvoir énoncer scientifiquement mon propre principe, et je ne pouvais pas renoncer à formuler celui-ci sans renoncer à ce qui fait l'objet à peu près exclusif de mon activité, je dirai même sa raison d'être.
Et pourtant je ne saurais supporter la pensée de vous être désagréable. Pour peu que vous y voyiez quelqu'avantage, je vous enverrai copie du passage où le principe de justice est discuté, prêt à supprimer ce qui vous paraîtrait des vivacités ou des libertés d'expression trop grandes. Quoiqu'il en soit j'implore d'avance votre indulgence et votre pardon, non pourtant dans ce sens que je songe d'avance à désarmer ou à émousser votre réplique, si vous jugez que mon argumentation en mérite une. Au contraire, je désire seulement que les rapports personnels, loin d'en souffrir, en soient plutôt resserrés, car nous ne différons que sur le mode jugé le plus logique pour arriver à des conclusions presque identiques. Dans tout ce qui est institution, législation, je pense même être encore un peu plus juridique que votre école.
Mes articles ne paraîtront guère avant le prochain hiver, M. Ribot a du pain sur la planche.
Ma femme a aussi été malade, bien longtemps et gravement, elle est aujourd'hui rétablie mais bien faible. Elle n'est pas encore sortie de la maison (depuis sept mois).
Adieu, cher ami, croyez-moi entièrement à vous.
Ch. Secrétan.