LXIV. — M. Renouvier à M. Secrétan
La Verdette, 23/4 82.
Cher ami, J'ai reçu trop lard votre aimable lettre pour faire ce qui m'eiH été facile, et bien à propos, une place à la thèse de M. Duboux de Lausanne dans mes articles sur M. Liard. Mais je venais tout justement
d'envoyer l'épreuve corrigée de mon dernier, — paru peut-être en ce moment — et j'ai vidé mon sac sur la question. Mais il sera facile d'écrire un petit compte-rendu tout exprès, et je suppose qu'un jeune collaborateur de la Critique philosophique, M. Grindelle, s'en chargera volontiers. A son défaut, je le ferai, en manière de signaler à mes lecteurs un bon résumé de cette physique de Descartes dont on leur parle souvent. Et en effet ce résumé me paraît bon quoique tenant un peu du panégyrique. J'ai entrepris un assez gros travail qui m'occupe fort et qui retardera, car il faut battre le fer pendant qu'il est chaud, la forte étude à laquelle je voudrais me livrer de vos principes de morale. Je désirerais bien ne pas me contenter de polémiques avec vous de la manière dont on peut, hélas! le faire toujours. Je désirerais ne pas m'exposer en vous répondant, à montrer une main lourde (vous qui l'avez si légère que vos malices mêmes, en nos temps grossiers, doivent paraître flatteuses !) et il faudrait pour cela me mettre en état d'exposer votre doctrine, comme je peux la comprendre, afin de mettre bien le doigt sur le point où nous différons l'un de l'autre. Cela viendra, s'il plaît à Dieu, mais la faiblesse de ma mémoire m'interdit de mener plusieurs travaux à la fois. Au reste, je ferai toujours bien, ce me semble, d'attendre le supplément que vous devez, sije vous ai bien entendu, donnerde vos articles de la Revue Ribot et qui contiendra vos vues sur VEtat de Guerre.
Les journaux m'ont appris hier la mort de Darwin. Voilà un homme qui aura pu se vanter d'avoir lancé le monde sur une piste d'athéisme un peu distinguée.
Adieu, cher ami, veuillez me rappeler au souvenir de vos enfants
et présentermes respects à M™* Secrétan.
A vous de cœur.