‹ Correspondance de Renouvier et SecrétanChapitre 86 sur 96 · LXIX. — M. Secrétan à M. Renouvier · texte numérisé non relu

LXIX. — M. Secrétan à M. Renouvier

Villa Paleyres, 15 déc. 1885.

Que de grâces, cher ami, n'ai-je pas à vous rendre et que vous me comblez! J'étais précisément occupé à chercher pour le relire le premier cahier de la Critique renfermant votre beau et grand travail sur l'Histoire de la Philosophie pour le relire et l'utiliser dans mon cours, lorsque ces deux imposants volumes me sont arrivés de votre part. Merci encore. Je ne m'acquitterai jamais de ma dette envers vous.

Et pourtant je voudrais passionnément emprunter encore. Je voudrais vous comprendre. Je n'y parviens pas. J'entrevois l'enchaînement logique de vos idées, mais je ne réussis pas à me l'assimiler, à vivre intérieurement de votre pensée. Je ne puis pas me dégager de la chose. J'ai dit une fois moi-même que le sens commun n'a d'autre droit en philosophie que le droit à être expliqué comme les autres phénomènes, je ne puis me l'expliquer qu'en en subissant la loi. Je ne puis pas comprendre que ces rochers du Chablais aperçus de ma fenêtre n'aient pas un en soi, ne soient pas des sujets suivant votre terminologie, qu'ils n'existent que comme représentés dans ma conscience, ce qui n'est sûrement pas votre opinion; je puis bien admettre, c'est-à-dire supposer ou croire qu'ils n'existent qu'à titre de représentations dans une autre conscience, mais cela m'avance peu parce que je ne comprends pas comment les représentations d'une conscience s'imposeraient à une autre conscience mieux que je ne conçois la nature d'un objet matériel et son

action sur un esprit. Je puis aussi supposer que les corps sont composés de monades représentantes, comme le veut Leibniz, mais cela ne résout pas encore mon problème, comprendre la représentation d'un non moi sujet dans le moi. Il me faudra relire vos essais que j'ai déjà lus plusieurs fois. Mais si je pouvais trouver votre pensée quelque part sous une forme aphoristique, sans appareil de critique et de démonstration, comme un credo ou une suite de thèses, je vous serais bien obligé de m'en marquer le lieu. Cette lecture me servirait à m'orienter dans le détail.

Je voudrais vous comprendre par respect d'abord, par confiance et par amitié, puis dans l'espoir d'arriver à me comprendre moimême. Je sens que je ne suis qu'un amateur, je constate en moi d'affreuses lacunes, mais c'est par d'autres seulement que je puis savoir si je suis conséquent ou si je me contredis dans les points dont je disserte.

Je vois, avec infiniment de plaisir, par vos grands travaux, que vous allez bien et que votre vigueur est intègre, j'ai suivi de mon mieux votre réplique à Fouillée, de mon mieux, c'est-à-dire assez mal. Je sens que ma tête s'en va tout doucement, la paresse m'envahit, ma faculté de travail se réduit à presque rien. J'ai entrepris de me compléter et de me résumer dans un livre exotérique, dans une manière de prédication et depuis six mois, je n'ai pas encore écrit le brouillon de cent pages, qu'il faudra probablement brûler pour en tirer quelque lumière.

Ma femme, confinée depuis assez longtemps au logis, va pourtant bien.

Mon fils, après dix ans d'études, vient s'établir à notre porte comme médecin et depuis hier se trouve chez nous pendant qu'on cloue sa plaque sur sa porte dans la rue la plus prochaine de la vieille ville.

Faites, je vous prie, que je sache où vous passerez vos mois d'été, fen userai avec discrétion, mais je renonce difficilement à l'hEibitude de vous voir sachant d'ailleurs qu'à notre âge il la faudra perdre bientôt.

Adieu et merci encore. Je lis un chapitre tous les jours dans mon lit, de préférence dans les cahiers de la Critique plus légers à la main.

Votre

Ch. Secrétan.

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