‹ Correspondance de Renouvier et SecrétanChapitre 87 sur 96 · LXX. — M. Secrélan à M. Renouvier · texte numérisé non relu

LXX. — M. Secrélan à M. Renouvier

Villa Paleyrcs, le 29 déc. 1885.

Cher ami,

Votre lettre a été d'autant mieux venue que j'allais vous écrire pour m'excuser de la première comme d'une indiscrétion inutile. Non seulement vous répondez à tous mes désirs, mais je n'avais plus besoin d'explication après avoir rafraîchi ma mémoire et reconstitué votre pensée en lisant les conclusions de vos deux beaux volumes. J'ai lu ceux-ci du premier mot au dernier avec le plus vif intérêt et je ne pense pas que vous ayez rien fait de plus concluant et de plus décisif. La lecture coupée et incomplète que j'avais faite précédemment sur les cahiers et sur les feuilles à leur arrivée ne suffisait pas pour me faire apprécier toute la valeur de l'ouvrage. Maintenant je crois bien vous comprendre.

Nous serions donc des représentations représentantes contenues dans la conscience de Dieu, par sa volonté. Toute la création, toutes les monades avec les lois de leur harmonie seraient une représentation de Dieu qui crée en représentant le monde moral.

Je ne vois pas bien pourquoi admettant la perpétuité ou du moins l'identité continue des consciences individuelles de tous les degrés, vous tenez à éviter l'emploi des mots être et substance, mais ce n'est qu'une aflaire de terminologie, il me semble même vous l'avoir entendu dire une fois.

Ce qui me paraît la difficulté jusqu'ici insurmontable pour moi c'est le commencement absolu. Nous devons statuer un commencement du temps, bien. Le temps ne commence qu'avec la réprésentation. Dieu ne prend conscience de lui-même que dans l'acte créateur. Je le veux; ce qui me fait répugner un peu à cette proposition pourrait bien n'être qu'une habitude, une superstition de la vieille théologie. Dieu n'est connu qu'en rapport avec son œuvre. Dieu avant la création est donc absolument incompréhensible.

Je l'admets. Mais peut-on affirmer que, quoique absolument incompréhensible, il est quelque chose? Dans ce cas nous saurions pourtant 1" qu'il est, 2° qu'il est sans conscience, et alors je me demande 1" ;si ce n'est pas trop en savoir, 2° si la privation de conscience suffit pour écarter le temps infini? enfin si pour vous l'idée d'un X sans conscience n'est pas celle d'un 0. Ou bien faut-il dire

que Dieu n'était rien, qu'il a commencé d'une manière absolue? Qu'on accepte la formule : tout vient de rien, ou qu'on la repousse comme prêtant l'être à rien et impliquant un rapport de causalité dans une sphère où la catégorie de la causalité ne s'étend pas. Gela n'ajoute rien et n'ôte rien à l'impossibilité mentale que j'éprouve à supposer, à affirmer comme pensable ce commencement absolu de tout. Et il me semble que vous-même, dans votre dernière exposition, vous usez d'expressions réservées de manière à laisser l'esprit suspendu entre la première formule : « Avant la création, l'abîme insondable » et la seconde : « Avant la création... rien ».

Le vrai sens serait-il dans cette réserve même? serait-ce : Avant la création on ne doit rien penser du tout, on ne doit pas se demander s'il y avait un x ou s'il n'y en avait point. Tout ce qu'on sait, c'est qu'on ne peut rien énoncer sur le sujet sans se contredire.

Ce troisième sens, je serais disposé à m'y ranger dans la mesure du possible. Mais je crains qu'il ne vous suffise pas; je crains que la vraie doctrine ne soit : Avant un moment assignable il n'y avait rien. Et comment y aurait-il eu quelque chose puisqu'il n'y avait point de représentation et que tout est représentation ? Et c'est cela que je ne puis pas avaler. Il faut bien qu'il y ait de la difficulté, puisque, comme je le disais une fois, des milliers d'esprits, séduits sans doute par les apparences, ont cru pouvoir, en divers temps, statuer la synthèse des contraires, tandis qu'on s'est avisé si tard du commencement absolu. Il est vrai qu'il n'y aurait pas lieu d'en rien inférer contre lui. Plutôt le contraire. Mais enfin je voudrais mordre et je n'arrive pas; mes dents sont trop faibles, la noix est trop dure. Il va sans dire que tout ceci ne demande aucune réponse, ce n'est qu'une confession.

Je trouve beaucoup de solidité à ce que vous dites sur l'impossibilité d'expliquer le mal physique. Si l'on place la chute avant la création du monde sensible, on se meut dans le fantastique et l'on court le risque (suivant moi ce n'est qu'un risque et non pas une nécessité logique) on court le risque de placer le mal dans l'existence du multiple et du fini comme tels.

Si l'on met le mal après l'établissement de l'humanité sur cette planète, on se ferme tous les chemins qui conduisaient à l'explication cherchée.

Il vaut donc mieux s'abstenir et je m'en souviendrai. Cependant je ne crois pas que sans forcer, les choses et m'interdire des chemins

ouverts, on puisse ramener mes anciennes idées à Témanatisme. Pourquoi ne pas admettre (par hypothèse et comme simplement concevable) une créature en rapport de société avec son créateur, affectée par celui-ci d'un devoir quelconque qu'elle violerait, d'où résulteraient matérialisation, dissémination, évolution, etc. Ce ne serait pas de l'émanatisme et cela ne placerait pas le mal dans la matière et dans la pluralité, qui seraient au contraire des moyens de restauration.

Et quant à l'idée énoncée en dernier lieu : Création par voie d'évolution, que vous visez en note, t. II, p. 343, il est vrai qu'on ne saurait y trouver à placer une supposition sur l'origine du mal physique indépendante de la volonté du créateur, ce dont je puis prendre mon parti ; mais si l'évolution est en effet l'effort de la liberté pour apparaître, il suffît que cette liberté soit effectivement apparue pour expliquer le mal moral comme accidentel et voulu simplement en tant que possible, point sur lequel nous nous accordons.

Cette opinion m'est suggérée moins par le désir de m'accommoder aux évolutionnistes empiriques ou panthéistes dont je tiens au contraire à me séparer, que par la pensée qui m'a suggéré précédemment la formule de l'absolue liberté. Ma méthode, si je puis parler d'une méthode, est essentiellement inductive. En voyant comment le caractère se forme par les déterminations volontaires, comment la liberté apparente crée en nous la nature et la nécessité, je suis arrivé à penser que la liberté créatrice était exclusive de toute nature déterminée en Dieu. 11 est ce qu'il veut et, ne connaissant ce qu'il veut que par la création, nous ne pouvons absolument rien dire de lui avant la création, en quoi nous serions d'accord.

Et pour la créature libre, j'ai cherché aussi à la concevoir la moins déterminée que possible par l'acte de sa création. La lecture de votre tout dernier chapitre sur l'histoire de votre pensée m'a intéressé autant que vous pouvez croire sans apporter des clartés .bien nouvelles sur le point où j'ai pris la liberté de renouveler d'anciens débals. Tout me semblerait pouvoir se concilier avec cette idée : « Il faut partir d'un commencement du temps, marqué par un acte constitutif de Dieu et du monde et en arrière duquel nous ne pouvons rien formuler, rien imaginer et rien concevoir ». C'est le terrain sur lequel nous nous entendrions ^moi retirant ce que j'aurais pu dire dans un autre sens). Mais la page 378 m'épouvante. Et je me

demande si poser dogmatiquement un premier commencement avant lequel on affirme qu'il n'y avait rien, se concilie bien avec la thèse que le temps n'existe que dans la représentation.

Ce n'est pas par l'infînitisme, c'est par un peu de scepticisme que je tempère à mon usage le tranchant de la critique. Adieu, votre

Ch. Secrétan.

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