LXXI. — M. Renouvier à M. Secrétan
Cher monsieur et ami,
Recevez mes bien vifs remerciements et tous mes vœux en échange des vôtres et de votre aimable lettre. J'ai reçu l'envoi de votre infatigable et savante propagande. Notre ami Pillon, que j'ai le plaisir d'avoir auprès de moi, a dû vous en faire notre commun compliment. J'attends cependant, pour vous lire, d'être entièrement remis d'une forte secousse de la gastralgie, ou accès de vertige stomacal auxquels je suis sujet pendant la saison froide, et qui, cette année, m'attendait au passage du cap de ma soixante-douzième année, c'est-à-dire le l*"" janvier précisément, anniversaire de ma naissance. Je me sens aujourd'hui beaucoup mieux, et capable au moins de remplir mes devoirs de correspondance.
Le Numéro de la Critique 'philosophique prêt à paraître vous apportera la première partie d'une réponse de M. Armand Sabatier à l'un de mes articles sur « l'évolutionnisme chrétien ». Je vais m'occuper d'une réplique. Je serais heureux d'avoir votre opinion sur cette polémique au moins quand elle sera plus avancée. Je ne me souviens pas bien, si tant est que je l'ai su jamais, de ce que vous pensez au juste sur cette terrible question, qui devient et qui deviendra de plus en plus celle du siècle. Mais je croirais malaisément que votre esprit se contente pour tout acte de création de la constitution faite divinement, au commencement du temps, d'un quid indeterminatum, universale^ potentia., prœditum, appelé à devenir spontanément tous les êtres, à travers une suite indéfinie de siècles. Si le christianisme en venait là, il n'y aurait entre le christianisme et le brahmanisme que l'épaisseur d'un cheveu.
Pourquoi M. Naville ne nous a-t-il pas donné — ou, s'il l'a fait
quelque part, je voudrais bien l'apprendre de vous — son opinion sur le sujet?
Je suis toujours très cher monsieur et ami, Votre bien dévoué.