‹ Correspondance de Renouvier et SecrétanChapitre 92 sur 96 · LXXV. — M. Secrétan à M. Renouvier · texte numérisé non relu

LXXV. — M. Secrétan à M. Renouvier

Villa Paleyres, [commencement de] 1890.

Cher ami, Bien que harcelé par une besogne livrable à terme fixe, je ne puis pas employer le reste de cette courte et sombre journée à autre chose qu'à vous dire combien j'ai été touché en voyant que vos derniers mots dans la Critique m'étaient adressés. Tous les détails de cette liquidation tels qu'ils sont entrevus par l'accent de votre adieu, par les indications de la couverture vont à m'ébranler.

Vous avez pourtant gagné dans l'Université M. Thomas après M. Dauriac sans parler de ceux que j'ignore et surtout de l'influence d'alentour, des conversions et confirmations partielles, qui sont sans doute le plus important de votre œuvre dans le présent, sans rien préjuger de l'histoire où vous avez en tout cas écrit bien distinctement votre nom.

Pour moi, de votre âge, j'ai quitté la métaphysique en même temps que vous, afin de consacrer le reste de mon temps à vulgariser des vérités pratiques dont la diffusion me paraît urgente. Articles ou livres, tout ce que je pourrais produire encore irait dans ce sens. Dans ce champ je puis être utile et trouver un public. Si donc je reviens encore une fois sur mes débats spéculatifs, c'est uniquement un accusé de réception, un remerciement et un adieu.

Sur la nécessité pour concilier le fait avec la croyance dans la suprématie d'un principe de justice, de statuer une chute antérieure au monde physique oti nous vivons, je souscris à vos conclusions et regrette les hésitations où m'ont pu conduire l'influence de la tradition et la crainte de l'extraordinaire.

Sur le principe de la morale, je ne puis voir dans nos discordes qu'un malentendu et l'effet de positions prises, de formules affectionnées. Qu'on dise, avec l'approbation de M. Pillon, que la bienveillance est l'inspiration de la justice ou avec moi que la justice est l'ordre de la charité dans la charité et que l'amour sans la justice est contradictoire, puisqu'aimer un être libre c'est le vouloir libre et par conséquent respecter sa liberté, il me semble que c'est dire absolument la même chose. L'amour n'est point pour moi une affection, une préférence, un sentiment; l'amour est l'expression positive de la raison dans la volonté, l'affirmation pratique de l'universel et le rapport de cet impératif: fais tout le bien possible, aide autant que possible tous les êtres à se réaliser pleinement afin de s'unir librement — avec une autorité extérieure chargée de nous marquer nos devoirs est un rapport qui m'échappe absolument. Aussi bien M. Pillon s'est-il contenté de l'affirmer sans essayer de le faire entendre.

Enfin je ne puis pas comprendre qu'en remontant à n années en arrière, il n'y eût rien, je ne puis pas non plus, cédant à la force des raisonnements, l'affirmer sans le comprendre, je ne peux pas l'admettre même par hypothèse. Il y a n années il y avait quelque chose, parce qu'il fallait qu'il y eût quelque chose. Je suis arrêté net

par l'impossibilité de me placer dans le sentiment contraire. Reste à savoir si cette impossiblité m'est personnelle ou si elle est éprouvée par d'autres esprits, par le plus grand nombre des autres esprits.

S'il venait quelque chaleur l'été prochain et si vous pouviez vous déplacer sans trop d'ennui, revenez voir notre beau paysage. A 6 kilomètres de la ville dans la fraîcheur des prés et des bois, presque la montagne, je vous trouverais une pension suffisamment confortable chez les plus honnêtes gens du monde. Nous n'avons pas pris un congé définitif l'un de l'autre et dans mon dernier passage à la Verdette je ne vous ai presque pas vu et pourtant nous prenons de l'âge et qui sait...

Puisse mon projet vous sourire.

Saluez de ma part M. Autemps, remerciez-le des excellentes photographies qu'il a faites de vous, recevez les salutations de ma femme et croyez-moi toujours bien à vous.

Ch. Secrétan.

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