ÉTUDES SUR LA S. C. DU CONCILE
Nous faisons précéder nos études par le recueil d'un certain nombre de faits qui prouvent qu'on a de tout temps consulté le Saint-Siège dans les questions douteuses et qu'on a appelé à sa suprême autorité pour faire réformer les sentences des juges inférieurs. Si la chose est indubitable pour les temps qui ne sont pas trop éloignés de nous, ce ne sera pas sans intérêt de recueillir quelques-unes des preuves contenues dans l'histoire des premiers âges de l'Eglise. Dès les premiers siècles , les évêques et les fidèles portent au Souverain Pontife toutes les contre^ verses plus graves touchant la foi et touchant la discipline. Le fait conste des monuments ecclésiastiques et des lettres pontificales qui sont par-
— «54 — vomis jusqu'à nous. Denys (rAlexandrie , éprouvant des doutes au sujet du l)aptême conféré par les hérétiques, consulte le pape saint Sixte; il craint de tomber dans Terreur; il supplie le Souverain Pontife de lui transmettre une décision qui mette fin à son incertitude. Vers le milieu du second siècle, Marcion , dégradé par l'évêque de Sinope, vient à Rome demander au Siège Apostolique la paix et la communion. Dans le siècle suivant, Privatus, condamné par un Concile de 90 évoques, lente d'obtenir des lettres de communion du pape saint Corneille. Quelques années après, plusieurs prêtres de l'église d'Afrique interposent appel au Saint-Siège, sans que saint Cyprien élève des doutes sur le droit d'appel. C'est vers la même époque que Paul de Samosate, déposé par le Concile d'Aniioche, traite de nouveau sa cause devant le pape Félix. Au commencement du quatrième siècle, Cécilien , évéque de Cartilage , condamné par un nombreux Concile , appelle au pape Melchiadequi l'absout après avoir examiné sa cause. On connaît le célèbre canon du Concile de Sardique. On connaît aussi l'appel de S. Athanase , et la protection que son innocence trouva auprès du Souverain Pontife. Au lieu de contester le droit d'appel, l'empereur arien agit près le pape Libère pour faire condamner saint Athanase. Une autre victime de l'arianisme, S. Eustache , évéque de Sébaste, déposé par le Concile de Militène, appelle au pape Libère, et il est rétabli par lui. Un fait mémorable est l'appel de saint Jean Chrysostome , dans une cause qui concerne, non la foi, mais la discipline.
L'Orient et l'Occident portent au Siège de Rome des consultations et des relations sur les questions do la foi et de la discipline. C'est un hommage à la suprématie du successeur de saint Pierre. An ignoratis, écrit le pape Jules \" , hune fuisse morevi, nt primnm ad nos scriherclur , atqueea quœ jnsta sitnt , hinc décerner enUir. Saint Jérôme, venu à Rome, aide le pape saint Daniase dans ses réponses aux consultations reçues de rOrient et de l'Occident. L'évêque deTarragone, Himerius, écrit au pape Damase. La lettre n'arrive qu'après la mort du Pontife, mais le successeur, saint Sirice, répond aux consultations adressées à son prédécesseur, convaincu que ce n'est pas l'homme qu'on consulte, mais plutôt le Siège, dépositaire très-pur de la tradition apostolique. Le même fait se retrouve quelques années plus tard. Les lettres de Pelage, adressées à saint Innocent, sont remises au successeur Zozime, qui examine la cause dans un Concile romain. Saint Innocent I", répondant aux pères du Concile de Milève , dit qu'il a reçu leur lettre au milieu des atitres soins de l'Eglise romaine, au milieu dos occupations du Siège apostolique : Per omnes provincias de aposloUco fonte petentibus rcsponsa semper émanant. Le même Pape loue les Africains de suivre la règle antique , observée dans l'univers eatier, de consulter le Saint-Siège dans
— o5o — toutes les questions douteuses. Cyrille d'Alexandrie écrit au pape Zoziine que la longue coutume des églises lui impose le devoir de porter à Sa Sainteté Taflaire de >estorius. On lit dans la lettre do saint Célestin aux évéques de Tlllyrie : Inter cèleras curas et diversa ncgotin quœ ad vos ex ainciis venhint semper ecclesiis. Quelques années plus tard , saint Léon témoigne que des relations innombrables lui parviennent de la France seule : yobiscum itaque vcstra fruteruitas recognoscat Aposlolicam Sedem , pro sui revereniia a vestrœ eliam provinciœ sacerdolibiis , iuniuiwris relalionibus esse consuHum. Les pasteurs président chacun à leur troupeau avec une solliciKide spéciale. Ils savent qu'ils auront à rendre compte des brebis qui leur sont commises. Mais à nous , dit saint Léon, la cure est commune avec eux tous. Il n'est aucun parmi eux dont l'administration ne soit pas une portion de notre travail. De tout l'univers, on a recours au Siège de saint Pierre. On exige de nous cette dilection de l'Eglise universelle qui a été recommandée au même Siège par le Seigneur (S. Léon, Serm. 5). Scitis synodalium Icguiu esse, écrit 1 évéque de Vienne, saint Avite, ut in rehus , quœ ad Ecclesiœ statum pcrlinent , si quid dubilationis fueril exorlum, ad liomanœ Ecclesiœ Maximum Sacerdotem , quasi ad caput nostrum membra sequenlia recurramns. Le Souverain Pontife exerce sa sollicitude sur l'universalité de l'Eglise. Ses instructions et ses exhortations tendent à conserver partout les traditions apostoliques et les saintes règles de la discipline, et lorsque ses avis palernel.s ne suffisent pas à ramener les transgresseurs, il a recours aux menaces et aux châtiments. Le Saint-Siège est dès-lors, comme plus tard, le défenseur et le vengeur des saints canons.
Nous avons mentionné ci-dessus l'appel de saint Chrysostome au Pape saint Innocent L'' , qui reçut aussi les appels de Bubaliiis et de Taurianus , ainsi que le prouve sa lettre aux évêques de Macédoine. Le prêtre Céleslius et Palrocle d'Arles appellent au Pape saint Zozime. Sons le Pontiiicat de Sixte III , un appel mémorable est adressé au Saint-Siège , au nom des évêques de la Thessalie , de la Bithynie , de la seconde Cappadoce , de la Mésie , des deux Cilicies et de l'Euphratésie. En -419, un concile d'Afrique, tout en reconnaissant le droit d'appel au Saint-Siège, et en approuvant l'usage de ce droit de la part des évêques , prie humblement le Pape d employer son autorité à réprimer les abus commis à ce sujet par les clercs inférieurs. Il demande, non que le Saint-Siège rejette tous ces appels , mais ut ad aiires vcnientes non facilius admittutis , ne prœpropere , vel indebile videantur restitui. Ils se fondent sur les longueurs que cesjugements exigent , sur la difficulté de recueillir les preuves , sur le danger de commettre des erreurs. I1;j exposent que la coutume de rAfriijue est de terminer sur les lieux les causes qui concernent les prêtres et les clercs ; coutume qui peut être
valable sans porter atteinte à la primauté pontificale. Le Pape transmet les canons du concile de Sardique , et les évêques d'Afrique font observer ces canons. La question est bientôt terminée , ainsi que le prouve la seconde lettre de ces évêques au Pape saint Boniface , qui est rapportée par Mansi , tome 4 de son édition des conciles. Quant aux appels venus des Gaules, on a un célèbre passage de saint Léon , attestant a Gallicanis intiumeris relationibus esse consultant Sedcm Apostolicum, et qucmadmodum vêtus consuetudo poscehat , per diversarum uppellutionem causarum , aut rétracta ab ea , aut confirmata fuisse judicia (S. Léon, epist. dO , edit. Venct. tome \). Dans son commonitoire ad Faustum Magistrum , saint Gélase dit que les canons ont voulu que les appels de toute l'Eglise fussent portés au Saint-Siège. Ipsi sunt canones qui appellationes totius Ecclesiœ ad hnjus sedis examen voluere deferri ; ab ipsa vero nusquam prorsus appellari debere sanxerunt. On trouve d'innombrables exemples d'appel dans les épîtres de saint Grégoire-le-Graud. Dans les siècles plus rapprochés de nous , les recours à l'autorité suprême du Saint-Siège sont encore plus nombreux. Les décrétales des Papes en fournissent les preuves les plus irréfragables et les plus multipliées.
Les principales sources de l'autorité de la S. G. du Concile , ainsi que des règles de sa procédure, sont les suivantes :
1° Le décret du Concile de Trente , session 23 , De recipiendis el observandis decretis Conciîii. Les Pères expriment la confiance que si des difficultés se lèvent au sujet de la réception de leurs décrets ; s'il est des points qui réclament une déclaration ou une définition , le Souverain Pontife pourvoira aux nécessités des provinces pour la gloire de Dieu et pour la tranquillité de l'Eglise. Us laissent au Pape le choix des moyens aptes à procurer l'exécution du Concile ou l'interprétalion des doutes qui se peuvent élever à son sujet. « Quod si in his recipiendis aliqua diflicultas oriatur aut aliqua inciderint quae declarationem (quod non crédit) aut definitionem postulent , prseter alia remédia , in hoc Concilio instituta, confidit S. Synodus , Beatissimum Romanum Pontificem curaturum , ut vel evocatis ex illis prœsertim provinciis , unde difficultas orla fuerit , iis , quos eidem negotio tractando videret expedire , vel eliam Conciîii generalis celebratione , si necessarium judicaverit , vel commodiore quacumque ratione ei visum fuerit , provinciarum necessitatibus , pro Dei gloria, et Ecclesiaî tranquillitate consulatur. » C'est l'hommage le plus complet à la primauté du Siège Apostolique.
2° La constitution de Pie IV pour la confirmation du Concile de Trente. Elle commence par les mots Benedictus Deus. Pie IV prohibe
— S87 — sévèrement toute interprétation des décrets du Concile ; il défend à toutes sortes de personnes , quelle que soit leur dignité , de publier des commentaires , gloses , annotations , scholies , ou aucun genre d'interprétation sur les décrets du Concile ; de statuer quoi que ce hoit, même sous prétexte de donner plus de force aux décrets, et de les faire mieux exécuter. Cette prohibition n'est pas sans exemples dans les temps antérieurs à Pie IV. On trouve dans les corps du droit, dans le Sexle et dans les Clémentines , des décrets dont l'interprétation a été prohibée , et qui ont échappé par là aux annotations des glossateurs. La prohibition de Pie IV est rigoureuse. Elle est sanctionnée par des peines : <i Pradatis quidem sub interdicti ingressus ecclesiiie, aliis vero quicumque fuerint , sub excommunicationis lalie sententi;^e pœnis. » Ensuite, Pie IV réserve au Siège Apostolique l'interprétation de tous les points douteux qu'on croira remarquer dans les décrets du Concile, ainsi que la décision des controverses qui se pourront produire à ce sujet. Le Saint-Siège pourvoira aux nécessités de toutes les provinces de la manière qu'il estimera la plus connnode. « Si cui vero in eis aliquid obscurius dictum et statutuni fuisse eamque ob causam interpretalione aut dccisione aliqua egere visum fuerit , ascendat ad locum quem Dominus clegit , ad Sedem videlicet Apostolicam , omnium fidelium magistram , cujus auctoritatem etiani ipsa Sancta Synodus tam reverenter agnovit. Nos enim difficullales et controversias , si qure ex eis decretis ortie fuerint , Nobis declarandas et decidendas , quemadmodum ipsa quoque Sancta Synodus decrevit , reservamus , parati , sicut ea de nobis merito confisa est , omnium provinciaium necessitatibus ea ralione , quae commodior nobis visa fuerit pjovidere. » Le Pontife annulle tout ce qu'on pourrait tenter de contraire à sa loi, soit sciennnent , soit par ignorance. Ce n'est pas chose nécessaire d'expliquer les raisons de la réserve ci-dessus. L'importance des réformes opérées par le Concile la justifie suffisamment. C'eut été créer un péril pour cette discipline que de la laisser exposée aux interprétations arbitraires. La disposition de Pie IV put paraître chose îiouvelle à l'époque où elle fut promulguée. Elle nous parait émiuemmeut rationnelle de nos jours oii toutes les législations ont reconnu la nécessité de se prémunir elles-mêmes à l'aide d'institutions spéciales chargées de les interpréter juridiquement et d'assurer l'unité de l'inteiprèlation devant les juridictions inférieures.. Les cours de cassation font partie intégrante de l'ordre législatif moderne. Longtemps avant que les gouvernements ne songeassent à établir pour les lois civiles des tribunaux suprêmes d'interprétation juridique , l'Eglise a eu la gloire de créer pour ellemême cette institution solutaire. La constitution de Pie IV se trouve dans leBullaire, tome à, partiel, page 168.