TRADUCTION, RUBENS A FABRICE VALGUARNERA
Monsieur.
Je m'étonne que vous ne m'ayez point répondu touchant le sujet et les mesures du tableau que je suis obligé de vous peindre de ma main propre. Je possède une Adoration des Mages, de sept à huit pieds de haut, de forme
presque carrée; elle n'est pas entièremant terminée; elle pourra servir pour 2ojuini63i.
l'autel de quelque chapelle privée ou encore pour orner la cheminée d'une
grande salle. C'est pourquoi je voudrais savoir si le sujet vous agrée; je vous
prie de me faire connaître votre désir en toute liberté et assurance. Je suis
prêt à vous servir selon votre goût et selon Tobligation que j'ai contractée
envers vous.
Anvers, le 20 juin i63i.
Votre serviteur très affectionné Pierre-Paul Rubens.
Je vous écris ceci au hasard, ne sachant si vous êtes à Naples ou à Palerme ou ailleurs ; j'espère toutefois que ma lettre arrivera à son adresse ; je sais que les gentilshommes de votre rang sont connus partout.
COMMENTAIRE
De tous les exemplaires de V Adoration des Mages par Rubens, que nous connaissons, celui du Musée de l'Ermitage se rapproche le plus de la dimension de celui dont parle Rubens, il mesure 236 centimètres de haut sur 277 de large, donc de 7 pieds en longueur et de 8 en largeur; seulement il doit avoir été fait vers 1620. Un autre se rapproche bien de celui qui est mentionné dans cette lettre par la date de l'exécution ; c'est celui que Rubens fournit à Anna van Zeverdonck de Louvain, en 1634, pour l'autel du couvent des Dames Blanches, actuellement chez le duc de Westminster à Eaton Hall, seulement ici les dimensions diffèrent considérablement, le tableau mesurant 328 centimètres de haut sur 246,5 de large.
La présente lettre constate que Rubens s'était engagé à peindre un tableau pour un certain Fabricio Valguarnera, qui l'avait guéri de la goutte en 162g. En communiquant le texte de cette lettre, Bertolotti fournit au Bulletin Rubens certains détails sur ce personnage qui ne manquent pas de saveur et que nous reproduisons :
Le 12 juillet i63i, le gouverneur de Rome, recevait de César Ruggieri, romain, fondé de pouvoirs de Balthazar et Ferdinand de Grotti, espagnols, une accusation de vol contre un certain Don Fabricio Valguarnera, un palermitain, qui devait être arrivé à Rome. Dans sa plainte, il exposait que les susdits Grotti avaient expédié de Lisbonne à M. Paul Sonnio ou Zonio, flamand résidant à Madrid, par un courrier, de nombreux diamants bruts provenant des Indes, et que ceux-ci furent consignés à Emmanuel Alvarez de Carapetto, caissier de Mugno Mendez de Boito, très riche négociant à
aojuini63i. Madrid. Or, le dépositaire et Valguarnera, son intime ami, dépouillèrent le muletier porteur des diaments ; puis craignant d'être découverts, ils déguerpirent de Madrid.
x\près avoir dépensé plusieurs milliers d'écus pour retrouver la trace des voleurs, les propriétaires des diamants parvinrent à savoir qu'ils étaient arrivés à Rome, où Valguarnera avait commencé à se défaire des précieuses pierres et même à les échanger contre des tableaux et des objets d'art.
A sa requête d'accusation, le procureur ajoutait une description diffuse du vol et des coupables, rédigée par les propriétaires des diamants, le 27 avril i63o ; il n'est pas inutile pour l'intelligence de l'affaire, d'en extraire quelques passages.
« Le véritable voleur, y est-il dit, est un Portugais ayant peu de barbe, le visage maigre, le nez long, la bouche grande, la figure pleine de taches ; on le nomme ici Manuel Alvarès Cascapeto... Son compagnon est un Sicilien, qu'on appelle ici don Fabricio di Valguarnera ; de médiocre stature, rouge et large de visage ; il parle mal l'espagnol, il a une hernie et porte des bandages... il est âgé de 38 à 40 ans. Il est marié en Sicile et pratique la peinture.... M. Rubens le connaît bien ; il se peut qu'il lui ait écrit, attendu qu'il possède une obligation du susdit M. Rubens, par laquelle celui-ci « promet de lui » envoyer un tableau et lui a vendu ici un autre tableau représentant Adam, w ce dont on pourra s'informer ici immédiatement.... Vous pourrez aisément » trouver le Sicilien ; il a envoyé en Sicile une relique du bras de St. Siméon le » prophète, que notre Infante en Flandre avait donné au confesseur de Son » Altesse, lequel l'avait apportée ici. Après sa mort, elle fut achetée par Don » Fabricio... Enfin il est grand amateur de choses rares, licencié en droit, )) mathématicien, et s'entend aussi très bien en diverses sortes de médecine : » il a guéri là-bas M. Rubens de la goutte ; c'est un homme de bonne maison ; » la femme du voleur était sa maîtresse. Ledit Fabricio di Valguarnera se » trouve ici, il est en bonne correspondance avec Corneille De Wael, peintre, » lequel demeure près de la porte Ste Catherine (à Gènes)... Si l'on ne parvient » pas à le découvrir lui, Valguarnera, ou à se mettre sur ses traces, il faudra ». avoir recours à M. Corneille De Wael, qui est homme de bien et de confiance, » et par lequel on saura trouver la résidence du susdit. »
A la requête était jointe une liste des diamants, au nombre de plus de 7,760, avec le poids de chacun d'eux.
Dominique Fernandez, portugais, muletier de Lisbonne, qui avait consigné les diamants, en 16 paquets, au caissier, en présence de deux autres muletiers et de la femme du caissier, porta plainte immédiatement à Madrid contre Alvarez, lequel, non content de nier la remise des diaments, avait tenté, d'accord avec
Valguarnera, de le tuer, lui, le muletier, par le moyen d'un stratagème qui 2ojuini63i. ne réussit point.
Je laisse de côté d'autres documents déposés à la cour du gouverneur de Rome et tendant tous à convaincre la police romaine du vol des diamants et à obtenir l'arrestation des coupables. La capture fut ordonnée, les sbires trouvèrent Valguarnera logé dans la maison des religieuses de St. Silvestre. Non seulement il fut arrêté, mais on mit encore en séquestre tous les objets qui lui appartenaient; on fit porter à la cour de Tordinona une masse de papiers, de tableaux, de médailles, de diamants, etc. ; le tout dûment inventorié par le greffier.
Voici quelques passages du procès-verbal de la procédure.
L'inculpé est de taille médiocre, il paraît avoir 38 ans, cheveux noirs, teint rougeâtre, barbe châtaine, longues moustaches, visage plutôt rempli que maigre.
Aux interrogatoires il répondit :
— Je m'appelle D. Fabrizio Valguarnera de Beltrano ; je suis né à Palerme, mon père est mort ; il se nommait don Vincenzo Valguarnera, ma mère dona Beatrix Capua et Beltrano ; elle est morte. Je suis docteur en lois et je me plais aux choses curieuses. Je suis marié depuis 6 ou 7 ans ; ma femme se nomme Jeanne Valguarnera et Diana, elle habite Palerme, sa ville natale et ne l'a jamais quittée.
Il dit qu'il ignore la cause de son arrestation. Il ajouta qu'il s'est transporté à Madrid, où il a un ami nommé D. Mariano Valguarnera, chapelain de S. M. C. ; il y résida trois ans, dans l'espoir d'y obtenir quelque position en qualité de docteur en lois. Il est passé en France pour chercher à Toulouse la généalogie de la famille de sa mère dont les ancêtres sont originaires de cette ville.
Dans le second interrogatoire, qui eut lieu le i5 juillet, il reconnut comme siens les objets séquestrés et en donna les explications suivantes.
J'ai acheté en Espagne la relique de St. Simon.
Parmi les tableaux, j'en ai acheté un de Jérôme Canetta, miniaturiste à la Chiesa nuova, à Rome (i), d'autres de Ferrante de Carolis (2), de Lanfranchi, de Roccatagliata (3), de Poussin (4), du cav. Joseph (5), de Corneille De Wael, etc. etc., à Naples, à Gênes, et je ne me rappelle pas tous mes vendeurs.
(i) Altiste inconnu; je le crois créraonais. Zani parle d'un Caneti, J. B., dit le Cremosino, miniaturiste habile.
(2) C'était un lettré de Parme, amateur d'art, grand admirateur de Lanfranchi. Bottari {Raccolta, etc ; a publié plusieurs lettres de Lanfranchi à Carli.
(3) Amateur d'art de Gênes. (V. Bertolotti, Artisii suhaîpini in Rovia.)
(4) V. Bertolotti, Artisii francesi in Rama,
(5) Il caval. d'Arpino ou le Josepin.
20 juin i63i. Le grand tableau, représentant la déesse Flore, m'a été donné par Tambas-
sadeur de Savoie, en échange d'un anneau de diamants d'une valeur de i5o écus.
Le petit tableau Saini Ignace avec la Madone provient du peintre Andreuccio (i) à qui je Tai payé 3o écus.
Une tête de femme a été acquise à Rome par Tentremise du peintre Carrosello (2). Le tableau de moyenne grandeur, Adam et Eve chassés du Paradis^ a été obtenu à 5o écus par Tentremise du sculpteur Jules César (3).
De Jean Roos (4)^ à Gênes, il a acheté les deux grands tableaux dont l'un représente des oiseaux et Fautre des fleurs, pour la somme de 5o écus d'or. Pietro da Cortona (5) lui avait vendu pour la même somme un Enlèvetnent des Satines»
Dans un autre interrogatoire sur les personnes qu'il connaissait à Rome, il répondit que quinze jours avant son arrestation, il était allé à Frascati avec Jean, peintre flamand (6). Il affirmait avoir à Rome, au séminaire, deux neveux, Don Ottavio et Don Vitale, fils du prince Valguarnera, de Sicile,
Il déclare qu'il possède le secret de faire de Toutremer, qu'il est connaisseur en peinture, sans être peintre. « Je me réjouis, ajoutait-il, de connaître les secrets pour guérir diverses maladies, telles que îa goutte et la pleurésie. »
Afin de vérifier Texactitude des dépositions de Valguarnera, le gouverneur de Rome fit rechercher par la ville les artistes et les autres personnes ayant été en rapport avec Taccusé,
Devant le tribunal , Alexandre Moretti (7), diamantaire, avoua immédiatement avoir travaillé des diaments bruts pour Valguarnera.
Le cav< Gio Lanfranchi dit que Taccusé lui avait ordonné de terminer l'esquisse d'une Madeleine, pour laquelle il reçut 40 écus ; puis il lui commanda un Ckrisi en croix qui fut payé 70 écus, plus un diamant d'environ 5o écus et une once d'outremer,
{i\ Probablement André Pacchi» surnommé Andreucci.
(2, Angiolo Caroselli* peintre romain, mort en i653, selon Passeri qui hil a consacré une noUcc bio^vaplnque,
(3) Je ne sais s'il s'ajLjit de Jules César Convenli, bon statuaire de BolDj;ne, selon Malvasia^ i^X décédé selon Zanî, en 1640.
,4:. Jean Roos, d*Anvers (i5gi-l638',
(3/ Beiettini Caval. Pietro da Cortona.
(6) Dans mes AriisU Bel^i in Rùma^ j'ai fait conaaltre plusieurs Jean, peintres flamandst et on en connaît plusieurs autres, par exemple Jean Miel,
(7: C'était un Vénitien. Dans mes ArîisU hoUgnat^ Urrartsi, tcc. in Ruina, je le cite comme ayant été de 1640 à 1646. le joaillier de la cour papale.
L'accusé acheta encore un Christ distribuant les pains à la foule, pour i5o écus, ao juin i63i.
une once et demie d'outremer, valant 5o écus Tonce, et un diamant de 5o écus. Pour d'autres travaux, il donna deux diamants en pendants d'oreille, une chaîne en or, etc.
Ferrante Carli vendit à Valguarnera des tableaux de Louis Carrache et de Lanfranchi, ainsi que le portrait de Bembo par le Titien, pour de l'argent et des diamants ; Don Gio. Stefano Roccatagliata avait vendu à l'accusé des tableaux, entr'autres un Roi Midas du Poussin, et avait été également payé en monnaie et en diamants. Le Poussin comparut aussi et déposa qu'il avait vendu au Sicilien un Printemps et V Arche enlevée par les Philistins, pour 200 écus. On interrogea ensuite Monsieur Valentin, dont le greffier signale pour la première fois Bologne comme nom de famille. On sait l'incertitude qui règne au sujet du nom et du prénom de ce peintre français. Baglione, qui l'avait connu, l'appelle simplement Valentino. Des écrivains postérieurs y ont ajouté le nom de Pietro ou de Moïse, probablement une corruption de Monsieur. Mais notre document judiciaire prouve que ce Valentin Bologne doit être le peintre français Valentin, lequel, né à Coulommiers, en 1600, mourut à Rome le 7 août 1634, laissant de nombreux ouvrages.
Dans son interrogatoire du 3o juillet i63i, Valentin dit qu'il habite depuis de longues années la Via Margutta et qu'il à peint sur la commande de Valguarnera une Zingara pour le prix de 100 écus.
Plus tard, comme supplément d'interrogatoire des peintres, on appela au prétoire Alexandro Turco (i), fils de feu Silvestre, de Vérone, lequel dépose : Je suis à Rome depuis 18 ans, je demeure au bas de la Trinité des Monts, dans une des maisons de Bernardino Naro, je suis peintre. Valguarnera est venu chez moi avec le menuisier Bartolomeo, et me pria de lui montrer quelques tableaux. J'avais esquissé un Adam et Eve pleurant Abel mort ; l'ébauche lui plut ; il me commanda de l'achever, ce que je fis pour le prix convenu de 5o écus, qu'il me paya quelques jours après, en monnaie d'argent, et je lui délivrai le tableau. Je lui arrangeai depuis, d'après une esquisse, une Présentation au Temple pour 200 écus. Il me commanda encore diverses copies de VAdam et Eve,
Pendant que le juge poursuivait l'instruction, laquelle étant portée sur la correspondance saisie, nous aurait appris de curieux renseignements sur Rubens, Corneille De Wael, Jean Roos et van Dyck, l'accusé mourut en prison, comme le constate cette note du procès : 2 Januarii obiit in carceribus illius examine nondum perfecto Valguarnera. D'après une attestation du médecin
II) Alessandro Turchi, dit l'Orbetto, de Vérone, (V. Pozzo, Le Vite di pittori ecc. Veronesi,)
2ojuini63i. de la prison de Tordinona, l'accusé depuis le mois de septembre i63i avait été pris de fièvre et de vomissements et, le 2 janvier i632, le chef des geôliers déclarait : a Ce matin, après plusieurs jours de fièvre, est décédé D. Fabrizio Valguarnera, prisonnier, inculpé d'un vol de diamants. Il est mort dans la prison nommée Carcere del Set. »
Arrêtons-nous un instant sur cette instruction.
Les Valguarnera sont sortis des comtes d'Ampurias, de Catalogne, possesseurs de fiefs en Sicile jusqu'au temps du roi Pierre i*^^ d'Arragon. Cette famille était comptée parmi les meilleures familles baroniales de la faction catalane et elle produisit de célèbres hommes de guerre, entr' autres François, prince de Valguarnera, capitaine de galère qui se distingua en 1676 (i).
Don Fabrizio, qui sortait d'une branche cadette, s'était rendu à Madrid, où il avait peut-être un parent éloigné, chapelain de Sa Majesté catholique. On croirait trouver en lui un prédécesseur de Cagliostro. Amateur de peinture, s'occupant de médecine, de chimie et de toutes choses curieuses, il guérissait empiriquement diverses maladies, parmi lesquelles la goutte ; il semble aussi avoir entrevu la formation de l'outremer. Tout cela lui donna de la considération à Madrid, où il devait fréquenter la cour, grâces à sa noble extraction et plus encore au crédit de son parent le chapelain.
Il n'a pas été difficile à l'intrigant Sicilien de savoir que Rubens était travaillé de la podagre et d'avoir à ce propos cherché à se mettre en relation avec lui. Et puis il n'est pas rare de voir un empirique se servir de bons remèdes ou de palliatifs et d'obtenir même des guérisons. D'un autre côté, on conçoit qu'en voyant la science impuissante à calmer des souffrances, on s'adresse même à un charlatan qui promet de rendre la santé. Or, on vient de voir par l'instruction ci-dessus, qu'à Madrid, on savait que Valguarnera avait guéri Rubens de la goutte. Il est certain que le grand artiste fut, à cette époque, délivré de ce mal qui plus tard devait reparaître et causer sa mort. Il n'est donc pas étonnant que Rubens ait témoigné à cet homme une reconnaissance, d'autant plus grande qu'il le croyait appartenir à la première noblesse de Sicile et qu'il voyait en lui un amateur intelligent de peinture, presque un Mécène pour les artistes.
Les propriétaires des diamants ont avancé que Rubens avait vendu à Valguarnera un tableau d'Adam. Parmi les tableaux séquestrés, on ne le voit pas figurer ; il faut en conclure que, si la vente a été réelle, l'acheteur avait déjà vendu cette œuvre pendant ses voyages.
(i) V. Palizzolo g ravina. La Nobilta Siciîiana nelle armi^ ueîle scieme^ ueîle ïetiere e neïïe arti.
La lettre publiée plus haut nous apprend que le peintre, fidèle à sa parole, 20 juin i63i. avait écrit déjà précédemment pour connaître le sujet que Ton désirait : cette lettre est perdue, celle qui succéda fut reçue par Valguarnera, un peu avant son arrestation. Les deux hommes sont entrés en relation à Madrid, en 1628 ou 1629, pendant le séjour de Rubens à la Cour de Philippe IV.
DCCVIl GERBIER AU LORD TRÉSORIER WESTON. 9 juillet i63i.
(EXTRAIT
Monseigneur.
Monsieur Rubens part promtement vers Dunquerque pour y veoir le Marquis d'Aytona, lequel pour estre Ambassadeur du Roy son Maistre en ces quartiers gouverne absoluement les afifaires de dehors et par conséquent ne se résout rien sens luy. Je feray toutte la diligence que me sera possible pour apprandre ce qu'ils résoudront sur lafifaire de monsieur de q. niofh. de queen delà quelle je pençois eseribre les particularitez, mais je suis surpris du courrier j'en ay touché deux mots en la lettre au Roy et paracheveray par f ordinaire f> roc ha in,
de V. E.
le très humble très obéissant et très obligé serviteur B. Gerbier.
Bruxelles, ce 29 Juin i63i.
stillo Anglia.
Londres. Public Record Office. Foreign State Papers. Flanders Sj. Traduction anglaise dans NoÊL Sainsbury, op. cit. p. 157.
9 juiUet i63i. COMMENTAIRE.
Les mots en italique après « sur Taffaire » sont en chiffres avec le texte clair à côté. Les mots q. moth. (queen mother) de qiieen désignent évidemment Marie de Médicis, reine, mère de la reine d'Angleterre; Monsieur est Gaston, duc d'Orléans..
Le Marquis d'Aytona, don Francisco Moncada, était venu remplacer auprès de Tlnfante Isabelle, comme ambassadeur de Philippe IV, le cardinal de la Cueva. Lorsque le commandeur de Valençay, Achille d'Étampes, l'envoyé des ducs de Lorraine et d'Orléans, arriva à Bruxelles à la fin du mois de juin i63i, afin de demander à l'Infante un secours pour les deux ducs contre Louis XIII, Isabelle chargea le Marquis d'Aytona de le recevoir. Mais le marquis étant parti pour l'armée, à Dunkerque, ce fut à Rubens, son homme de confiance, qu'elle transféra la mission de recevoir le commandeur. A la suite de leur entretien, Rubens crut nécessaire d'informer et de consulter Aytona et se rendit vers le 29 juin à Dunkerque.
Il rentra de cette manière dans la politique malgré le désir qu'il avait exprimé si vivement d'y rester étranger. Résumons les événements qui l'y amenèrent cette année-là et le rôle qu'il y joua.
Marie de Médicis, reconciliée avec son fils en 1620, avait commencé par soutenir le cardinal de Richelieu. Elle avait contribué à le faire entrer au ministère et à le rendre tout puissant. Les rapports de la reine-mère et de son favori se refroidirent dans les années suivantes et, à la fin de i63o, une rupture violente eut lieu. Gaston d'Orléans, le frère du roi, faisait cause commune avec sa mère contre le cardinal et contre Louis XIII qui protégeait son ministre et lui gardait toute sa confiance. Le duc d'Orléans quitta la Cour avec éclat, pour se rendre à Orléans. Le roi envoya des troupes contre lui. A leur approche Gaston quitta Orléans et s'enfuit en Bourgogne d'abord, en Franche Comté ensuite. De là il se mit en relation avec le duc de Lorraine, lui demandant l'hospitalité dans ses États. En même temps, l'Infante Isabelle lui envoya Jacques de Brecht, greffier de ses finances, pour engager Gaston d'Orléans à passer en Lorraine et pour lui offrir un secours de 25. 000 écus. Le duc de Lorraine l'accueillit dans ses états, leva des troupes pour le soutenir dans sa révolte contre son frère et envoya Achille d'Étampes, commandeur de Valençay, à l'Infante pour lui demander son concours. L'archiduchesse fit connaître à son neveu Philippe IV, l'entrée du duc d'Orléans en Franche Comté et le secours pécuniaire qu'elle lui avait envoyé. Philippe IV l'approuva, mais lui fit savoir qu'il désirait ne pas aller plus loin et ne pas vouloir sortir de son rôle de
médiateur entre la reine-mère et son fils (i). A la suite de cet avis le 9 juillet i63i.
commandeur de Valençay ne reçut à Bruxelles qu'un accueil fort réservé :
Tinfante l'adressa à Rubens, comme nous l'avons dit plus haut. Le peintre
le reçut à Anvers ; l'envoyé des ducs développa son plan qui ne tendait à rien
moins qu'à envoyer la flotte de Dunkerque pour tenter une attaque sur les
côtes de la France, tandis qu'une armée de terre pénétrerait par l'Est. Rubens
se rendit à Dunkerque auprès du maquis d'Aytona, pour lui communiquer les
décisions de l'Infante. Celle-ci lui ordonna de temporiser et les pouvoirs du
commandeur se trouvant insuffisants, on l'engagea à retourner à Nancy pour
les compléter.
Le duc de Lorraine crut que les affaires iraient mieux en unissant la cause du duc d'Orléans à celle de sa mère; il engagea Marie de Médicis, qui avait été interné au château de Compiègne le 23 février i63i, à s'enfuir de là et demanda à l'Infante si elle voulait recevoir la reine-mère dans ses États. Isabelle était fort perplexe et répondit, le 10 juillet, qu'elle allait demander des instructions à Madrid. Elle assura la reine-mère qu'en tout cas elle recevrait un accueil digne d'elle dans les Etats de son beau-fils Philippe IV. Marie de Médicis craignit qu'en se jetant dans les bras des Espagnols, elle révolterait l'opinion publique en France et crut plus prudent de se réfugier dans une place forte française de la frontière, dont le gouverneur lui était dévoué. Tel était le marquis de Vardes, commandant de La Capelle. Dans la nuit du 18 au 10 juillet, Marie de Médicis s'échappa de Compiègne et se dirigea vers La Capelle. Elle en était encore éloignée de deux lieues lorsque le marquis de Vardes, venu à sa rencontre, la prévint que son père, l'ancien gouverneur de la place, ayant appris le plan de son fils, qu'il désapprouva, était rentré dans la ville, s'était fait reconnaître par la garnison et avait fait fermer les portes de la place. Il ne resta d'autres ressources à Marie de Médicis qu'à rentrer à Compiègne ou à franchir la frontière. C'est ce dernier parti qu'elle choisit ; le 20 juillet, elle entra à Avesnes.
Aussitôt après son arrivée dans cette ville, la reine-mère informa de son entrée dans les Pays-Bas l'Infante Isabelle, son fils Gaston et le duc de Lorraine. En même temps, elle envoya un de ses partisans à Louis XIII pour le prévenir de sa sortie du royaume. Le 28 juillet, elle s'installa à Mons sur l'invitation de l'Infante et désigna le marquis de la Vieuville pour traiter de ses intérêts ; du côté de l'Infante, ce fut Rubens encore qui fut chargé de s'entretenir avec le représentant de Marie de Médicis. (2)
!i) Consulte du Conseil d'État du 24 avril i63i.
(2) Lettre du marquis d'AN'tona à l'Infante Isabelle datée d'Avesne le 29 juillet i63i. (Archives de Simancas. Estado Legajo 2045, fol. 29.)
9 juillet i63i. C'est à cette mission que se rapportent les lettres du 3o juillet, du i'" et
du 23 août i63i. En premier lieu, une lettre du marquis d'Aytona à Philippe IV racontant en détail les événements des derniers jours ; en second lieu, une lettre de Rubens au comte d'Olivarez se rapportant aux mêmes faits et à la politique à suivre à Tégard des réfugiés français; en troisième lieu, une lettre de Philippe IV à sa tante sur le secours à accorder au duc d'Orléans et à Marie de Médicis.
DCCVIII
16 juillet i63i. CONSULTE DU CONSEIL SUPREME DE FLANDRE,
ADRESSÉE A PHILIPPE IV, SUR LA REOUÈTE DE RUBENS TENDANT A OBTENIR LE TITRE DE CHEVALIER.
SeFior,
Pablo Rubens, secretario de V. M^ en su consejo privado en Flândes, représenta que ha servido a V. M^ en los négocies que à V. M'^ y à sus ministres son notorios, y con toda fidelidad y satisfacion. Y desseando continuarlo con mas lustre y autoridad en las ocasiones que se ofrecieren, supplica à V. M"^ se sirva de honrarle con titulo de Cavallero.
La serenissima infante escrive à V. M^ en recommendacion désta pretension con mucho encarecimiento, representando los servicios del suplicante, y suplicando a V. M^ se sirva de hazerle la merced que pide. V. M"^ le conoce y sus buenas partes, y save quan raro es en su profession : por lo quai y sus servicios hechos en cosas de importancia, y ser ya secretario de V. M"^, no podrâ causar consequencia para otros de su arte el hazerle la dha merced. El emperador Carlos Quinto la hizo a Ticiano de un hâbito de Santiago. Y assi parece al consejo que V. M^ podrâ servirse de hazersela al suplicante del titulo de cavallero que prétende. Ordenarâ V. Ma. lo que mas fuere servido.
En Madrid, à i6 de julio i63i.
Apostille du Roi : Hagasse.
Archives de Simancas : Secretarias provinciales, leg. 2435. - Publié par Gachard, op. cit. p. 3i6. Traduction p. 200.
TRADUCTION. i6 julUet i63i.