SOUFFLOT A L'ABBÉ TeRRAY
Paris, ce 30 octobre 1773.
Monseigneur, vous m'avez fait l'honneur de m'écrire au ^ujet de la survivance que M. Cosette vous supplie d'accorder à son fils ; c'est une grâce que vous venez d'accorder à M. Neilson ; les fils de [l'un et de l'autre se sont toujours très bien conduits tant pour étudier que pour travailler, sous les yeux de leurs pères, et je peux vous assurer, Monseigneur, qu'ils sont tous deux bien dignes de votre protection, et très propres à répondre à vos intentions pour l'avantage de la manufacture (1).
Quant à l'autre grâce pour M. Cosette le fils, elle est aussi pareille à celle qui a été accordée à M. Neilson pour les traits de la basse lisse dont il est chargé avec son fils par un paiement annuel accordé par M. le marquis de Marigny. MM. Cousette père et fils, et surtout le dernier, prennent souvent et depuis du temps les traits pour lesquels ils veulent plus de précision,
(1} Le certificat de la survivance, accordée par le Roi, fut adressé au «lue de la Vrillière le 24 janvier 1774.
relativement à leur manutention ; je ne vois donc, Monsei gneur, aucun inconvénient à procurer cette grâce au fils Cosette ; elle lui procurera par la suite un avantage qu'il aura mérité, soit par l'ouvrage qu'il a déjà fait gratuitement dans ce genre, soit par celui qu'il fera, jusqu'à ce qu'il jouisse de la place, pour aider celui qui la possède actuellement ; il est de la meilleure conduite, j'en ai parfaite connaissance ainsi que de sa capacité, et je serai comme le père et le fils très reconnaissant de ce que vous voudrez bien faire pour eux.
Quant à la gratification pour le portrait du Roi, vous savez, Monseigneur, à quel point de perfection cet ouvrage a été porté ; mais je pense que si vous aviez la bonté de lui en accorder une quelconque, elle devrait regarder le fils qui a lait la tête avec autant de soin que de succès, ainsi que les portraits de l'Empereur et de l'Impératrice Reine que le Roi a donnés à Madame la Dauphine ; cette marque de protection ne pourrait qu'ajouter à son courage et à son émulation (1).
Le restant du portrait du Roi en grand démontre aussi la capacité des deux ouvriers qui y ont travaillé. Lorsque M. le
(1) Il s'agit du portrait de Louis XV exécuté en tapisserie par CozeZte d'après Louis-Michel Van Loo. (Cf. supra, lettre de Soufflot à Marigny du 22 avril 1769). 11 est actuellement au musée de Versailles (Voir Fenaille, op. cit., vol. III, p. 308-311).
Cozette exécuta aussi de nombreux portraits du Roi en buste dans un médaillon ovale en hauteur, d'après un portrait de Louis-Michel Van Loo, da£é de 1760. Ce portrait n'était pas copié sur le grand portrait en pied, bien que la position de la tête fût la même ; il était exécuté seul, ou accompagnait le portrait de la reine Marie Leczinska d'après Nattier. Des portraits de Louis XVr d'après Louis-Michel Van Loo et Duplessis, de Marie-Antoinette d'après Drouais et Duplessis, de Joseph II empereur d'Autriche et de Marie-Thérèse d'après Joseph Ducreux, dé Henri IV d'après Porbus, et de Sully, furent exécutés en tapisserie par Cozelte ou sous sa direction par son fils. — Un portrait de Marie-Antoinette dauphine fut exécuté en 1774 par Audran d'après Duplessis. (Voir Fenaille. op. cit., vol. III, p. 311-326).
■marquis de Marigny vit cet ouvrage fini, j'eus l'honneur de lui demander en faveur de ces deux ouvriers, qui s'appellent l'un Girard (\) et l'autre Pipei, la continuation d'une gratification qu'il avait accordée au nommé Sentigni qui a passé en Bavière pour la seconde fois à la fin de 1770 ; il eut la bonté d'agréer verbalement ma proposition, et j'ai eu l'honneur de vous en parler devant eux aux Gobelins ; ce sont deux excellents sujets pour la conduite et pour la capacité, et je regarde, Monseigneur, comme un vrai moyen d'exciter et d'entretenir l'émulation, la bonté que vous voudrez bien avoir d'autoriser M. Cosette à leur payer, chacun par moitié, la susdite gratification depuis qu'elle est restée vacante par rapport à eux, et à la passer comme il le faisait sur ses mémoires de dépenses, afin qu'elle ne tire pas à conséquence.
Archives Nationales, O1 2047.
(1) Cf. un rapport de l'administration du 6 mars 1779 (Arcb. Nat. O1 2049) : « Girard est un des plus habiles ouvriers ». Cf. Guillaumot. Notice..., p. 48 et 49. « Les excellents modèles que laisse à ses élèves, « notamment à Cozetle fils, le vieux Girard mort en prairial an 11, qui, « dans sa longue carrière, ayant formé presque tous les ouvriers des Goc belins, obtint du ministre le litre de premier artiste-ouvrier de cette ma- « nufacture, lui ont valu une couronne et une médaille dans la séance de « Y Athénée des Arts du 27 pluviôse au 9. » Dans cette même séance. « les talents distingués réunis au zèle de Martin, Guillaume Ostende, Laor forest, Létourneaux, Louis Folliot, Monnot et Pinard, hauts lissiers, leur « valent des mentions honorables. » — A cette date, le sieur Cornillon père (aidé de Deyrolle, comme lui ouvrier de basse lisse), exécute la copie fidèle d'un tableau du « régénérateur de notre école, le vénérable Vien. »