Le comte d'Angiviller a Soufflot
Versailles, le 3 janvier 1777.
Quoique par la place, Monsieur, que Sa Majesté vient de vous accorder, vous ne soyez plus attaché qu'à la généralité de ses Bâtiments, cependant la connaissance que vous avez acquise de la manufacture des Gobdlins et de tous ses détails, pendant le long temps que vous avez régi le contrôle de Paris, m'oblige à vous demander un compte provisoire sur un objet qui intéresse beaucoup cette manufacture.
Vous ne pouvez ignorer que la teinture ayant passé entre les mains des entrepreneurs, les sieurs Neilson se sont attaché le nommé Quémiset, compagnon teinturier ; que cet ouvrier, dont l'ardeur à s'instruire et les connaissances excèdent beaucoup ce qu'on trouve ordinairement dans les hommes de son état, a entrepris un grand travail dont l'objet est de classer toutes les couleurs et de donner des procédés pour les exécuter selon toutes leurs dégradations. Ce travail, suivant ce que m'apprennent MM. Neilson, touche à sa fin, et ils m'ont déjà prévenu du désir qu'ils ont de me le montrer et de faire faire, sous mes yeux, des essais des procédés du sieur Quèmiset ; quoique je n'aie pas, je l'avoue, une grande confiance dans les découvertes qu'on m'annonce comme l'ouvrage du sieur Qaêmiset, je me propose cependant d'être moi-même témoin cet hiver de ses opérations, en me faisant accompagner par un habile chimiste, pour faire les épreuves qui peuvent constater la bonté des couleurs principales ; mais comme MM. Neilson m'instruisent que ce teinturier, tracassé par des créanciers, est inquiet et parle de quitter la manufacture, je souhaite que vous le tranquillisiez en l'informant, ainsi que MM. Neilson, que je vais incessamment m'occuper de cet objet essentiel.
Je voudrais aussi que vous prissiez d'avance une connaissance run peu approfondie de ses opérations pour m'en rendre un compte préliminaire, et que vous me présentiez les moyens de venir à son secours ; ce que vous me marquerez à ce sujet, après avoir vu par vous-même, me mettra à portée de juger de ce qu'il est possible et convenable de faire en sa faveur (1).
Archives Nationales, O1 2048.
(1) Cf. une lettre de Soufflot au Contrôleur général du 26 avril 1777 : « Il paraît, Monseigneur, que vous désirez que l'on examine une espèce d'herbe appelée Mozzo, que l'on vous a envoyée de la Corse, dont les habitants paraissent jusqu'ici avoir ignoré le prix, mais qui est recherchée par des commerçants de Livourne de manière à attirer l'attention du Gouvernement sur son utilité. Le terme Mozzo en Corse répond probablement à celui de mousse en français, et l'échantillon que vous avez fait joindre à la lettre paraît le prouver.
Il y a, Monseigneur, beaucoup de cette mousse en Auvergne, sur les rochers, et on s'en sert pour la teinture. Celle des Canaries passe pour la meilleure ; il pourrait se faire que celle de Corse fût aussi bonne et préférable à celle d'Auvergne. Si vous voulez bien, Monseigneur, en faire venir vingt-cinq ou trente livres, nous avons aux Gobelins un teinturier chimiste qui en fera des épreuves sur lesquelles on pourra compter ; il en fera la pâte qu'on appelle Orseille et on verra si les couleurs qu'on en tirera et dont on teindra de la soie et de la laine résisteront autant au débouilli que celle des Canaries.
Quant aux notions que l'on a sur la manière de préparer celte mousse ou herbe, elles ne sont point vagues, comme il paraît, Monseigneur, qu'on vous l'a dit ; la préparation en est connue, elle se fait avec de la chaux et de l'urine fermentée avec lesquelles on mêle cette mousse après l'avoir pulvérisée, ce qui forme une pâte dont on se sert ensuite pour la teinture. Voilà du moins les procédés ordinaires ; mais si vous voulez bien en faire venir, on en fera des expériences de plusieurs manières, et j'aurai l'honneur de vous en rendre un compte détaillé, avec autant d'empressement que de soins ». (A. N. O* 1554).