SoUFFLOT A MARIGNY
Paris, le 16 octobre 1757.
Monsieur, si tout ce qu'avance la personne dont vous m'avez envoyé la lettre est vrai, c'est sans contredit un homme très habile dans sa profession. La teinture depuis longtemps va mal aux Gobelins ; en conséquence, j'avais pris au commencement de cette année un teinturier nommé Kercove (2) pour travailler avec celui du même nom que j'avais trouvé installé, et de la mauvaise conduite duquel j'ai eu l'honneur de vous rendre compte ; cette précaution n'ayant pas de beaucoup amélioré cet objet, j'ai tâché d'en découvrir un capable et de bonne conduite ; sur les témoignages de MM. les entrepreneurs et les différents essais que j'ai fait faire, il m'a paru, Monsieur, que le sieur Cosette, teinturier, qui avait été autrefois aux Gobelins et s'était ensuite établi dans Paris, pourrait mettre dans cette partie toute la perfection qu'on y désire ; eu conséquence je l'ai engagé à prendre des arrangements au moyen desquels il pût s'établir aux Gobelins si vous agréiez ses propositions ; j'ai eu l'honneur de vous faire voir ses échantillons il y a quelque temps, et j'aurais eu celui de vous en écrire, quand même je n'en aurais pas eu l'occasion aujourd'hui par le renvoi que vous
(1) En marge de la main de Marigny : « Il sera fait emploi sur l'état des Bâtiments du Roi à commencer du premier janvier 1758 de la somme de 200 1. de gratification annuelle en faveur du nommé Perrier, ancien ouvrier des Gobelins devenu infirme. »
(2) De la famille du teinturier Josse van den Kerchove, contemporain de Louis XIV.
m'avez fait de la lettre de celui qui est en Russie (1), et que je joins ici ; j'ai peine à croire qu'il réussit à défendre les teintes légères des impressions de l'air le plus vif, le sieur Cosette convient de bonne foi qu'il n'a pas ce secret et ne le croit pas'possible ; vous avez entendu quelquefois, Monsieur, le sentiment de M. Rouquct (2) sur cet article quand je lui en ai parlé devant vous ; ainsi je ne sais pas si on en doit croire absolument celui qui vous écrit sur sa parole et s'il n'est pas plus sûr de profiter d'un homme qui est ici, qui a bien réussi par le passé, et dont les nouveaux essais ont l'approbation de tous nos entrepreneurs ; si cependant, Monsieur, vous pouvez rendre service au sieur Cavelier en le tirant de son embarras sans contracter d'engagement, ce sera une très bonne œuvre ; et si, lorsqu'il sera ici, il prouve à fond ce qu'il avance, vous serez toujours, le maître de profiter de ses lumières et de sjs talents ; en attendant, je crois qu'il y a de la sûreté à profiter de ceux du sieur Cosette, et j'aurai l'honneur de vous présenter les conventions au moyen desquelles il quittera &on établissement pour se livrer au service de la manufacture.
Archives Nationales, O1 2044.
• 37. — Marigny a Soufflot
A Versailles, le 19 octobre 1757.
J'ai reçu, Monsieur, avec votre lettre du 16 de ce mois, celle que le sieur Cavelier m'a écrite de Pétersbourg le 1er du
(1) Cf. Nouvelles Archives de l'art Français, 1878, p. 13-18, les permissions accordées en 1716 à plusieurs ouvriers « qui désirent aller à Saint-Pétersbourg pour travailler au service de sa Majesté czarienne ».
(2) Le genevois André Rouquet, peintre en émail, ami intime de Cochin, fit les portraits de Mme de Pompadour et du marquis de Marigny.
mois d'août, et celle du sieur Claire. Si, comme vous me l'observez, le sieur Cavelier a le secret de rendre par la teinture en nuances dégradées tout ce que la peinture peut présenter à la vue dans tous les genres en soies et laines et à l'épreuve de l'air le plus vif, je conviens avec vous que ce doit être un homme très habile dans sa profession et qu'il serait d'une grande utilité pour la manufacture des Gobelins, mais je ne vous dissimule pas que je crois de l'exagération dans cette offre. Cependant j'écris par ce courrier à M. le marquis de L'Hôpital (1) de vouloir bien, avec tous les ménagements requis en pareil cas, eu égard à la situation où cet homme se trouve à Pétersbourg, prendre les éclaircissements sur le compte de ce teinturier chimiste, de ses talents, de sa conduite et de ses mœurs. Si, par la réponse que je recevrai de l'ambassadeur du Roi dans cette Cour, ce particulier est aussi versé dans ce genre qu'il l'avance, et qu'il y ait des preuves réeles de sa capacité dans'ce pays-là au point qu'il l'a dit dans la lettre qu'il m'a écrite, je ferai tout ce qu'il faudra pour engager cet homme à venir ici ; mais dans l'incertitude de cet événement, la manufacture des Gobelins étant mal servie en teintures, j'approuve et j'accepte par provision la proposition que vous me faites du sieur Cosette qui a été autrefois aux Gobelins d'où il se retira pour s'établir à Paris, et j'attendrai les propositions qu'il vous fera pour quitter son établissement.
Archives Nationales, O1 2044.
(1) Ambassadeur de France à la cour de Saint-Pétersbourg, le marquis de l'Hôpital avait été ambassadeur à Naples à l'époque oùMarigny avait voyagé en Italie en 1750.