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A M. GUIZOT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES

Civita-VeccJiia, le 4 mars 1841.

Monsieur le Ministre,

Je reçois la circulaire du département en date du 16 février dernier, relative à l'admission à libre pratique dans nos ports des provenances des possessions françaises dans le nord de l'Afrique. J'ai donné communication de la mesure annoncée aux autorités sanitaires de GivitaA'ecchia. Malgré les sentiments d'extrême méfiance qu'inspirent toutes les mesures sanitaires adoptées en France, celle dont il s'agit n'a pas été mal reçue. On m'a répondu que très probablement la Sacra Consulta de Rome, sans l'ordre précis de laquelle on ne se permet aucune démarche à Civita-Vecchia, suivrait la marche qui serait adoptée à Gênes et à Livourne. C'est donc dans les ports qu'il conviendrait de tenter des démarches s'il restait des doutes sur la façon dont sera accueillie la suppression de la quarantaine. Les autorités se montrent, en général, parfaitement raisonnables, et le

(1) ÔO, boulevard Montmartre, à M. Di Fiore.

sdiivcraiii vbl rempli de bienveillance pour le commerce. Je dois avouer que je ne trouve pas les mêmes avantages ici, et je prends la liberté de faire remarquer que je ne rappi^lle que le plus rarement possible cette vérité peu agréable et que je voudrais dissimuler. Je m'empresse d'ajouter que je n'ai qu'à me louer de l'esprit de justice d(> M. Grech Dclicata, délégat de la province de Civita-Vecchia, c'est-à-dire gouverneur tout puissant. Dans toutes les occasions, il cherche à adoucir et à modifier les ordres venus de Rome. Quant à ceux-ci, il serait inutile de s'abuser : on voit toujours dans les voyageurs et dans les communications des occasions de corruption morale. Ainsi, quoique les 12,000 voyageurs qui passent annuellement dans le port de Civita- Vecchia enrichissent la ville, on aimerait mieux qu'il n'y eût pas de bateaux à vapeur, et tout ce qui tend à facilit(>r la navigation est vu de mauvais œil.

A M. Dl FIORE A PARIS

Rome, le 5 mars 1841.

Dans la semaim' grasse, au magnifique palais Colonna, garni des tapisseries données par Louis XIV à la Connétable Col(»nna, je me suis trouvé à un bal avec deux reines. Ma femme a voulu y aller et do plus y porter ses trois petits diamants valant deux mille cinq cents francs : bel honneur pour moi.

La reine de Naples (1) a l'air d'une épiciére accablée de vieillesse. Son mari est beau et bête, et tout couvert d'un large cordon bleu.

La reine d'Espagne (2) a l'air bon et bienveillant, mais horriblement commun ; on ne pouvait se figurer qu'elle a trente-cpiati'e ans : elle en parait quarante. Je l'ai vue à deux pieds de distance toute la soirée, et au Corso pendant les mascarades; elle jetait des confetti à ses amis avec une petite grâce affectée et peu gracieuse.

La reine de Naples a l'air fâché d'un boui-ru bienfaisant et me sem-

(1) .Maric-Isabello, fillo de Charles I\". roi d'Espagne, née le fi juillet 178'.t, mariée le (■) oetobre 1802, au roi Franeois l*""", jière fin roi régnant (IS'ili). remariée an prince (le....

(2) Marie-Christine, née le 27 avril 1806, venve de Ferdinand VII (R. C)

ble bonne au fond. Sa fille avait au bal un petit chapeau de feutre rose. (Priez l'ami Colomb de lire).

La reine d'Espagne logeait chez Serny, la meilleure auberge, et y dépensait quatre cent quatre-vingts francs par jour avec sa suite. Le comte Colombi, son chambellan, ancien attaché à l'ambassade française à Constantinople, est le factotum. La reine tire fort bien le pistolet et a tué plusieurs grelettes^ oiseaux de mer, en venant par le bateau à vapeur, il y a un mois.

M. Munoz est arrivé à Rome. La reine est convenue d'un marché avec le prince Borghèse, qui, pour trente mille écus (cent soixantedix mille francs) lui vendait la principauté de Castel-Ferrate, ou à peu près, qui rend quatre mille cinq cents francs ; mais le suprenio Gerarca (1) n'a pas voulu donner cette principauté à M. Munoz, qui n'a pas pu devenir prince de Castel-Ferrate, vers Rieti. La reine a loué le château de Prangins, près Nyon, sur le lac de Genève, où Colomb a été au bal en 1808 ; c'est une demeure vraiment royale déjà choisie par Joseph Bonaparte. Le propriétaire avare en a refusé sept cent mille francs, et la reine s'est contentée de la louer.

Au reste, il est bien plus sage, sauf le climat, d'être libre à Prangins, qu'esclave ailleurs ; mais ces petites têtes de femmes ne voient pas les choses. Ces reines ne faisaient pas de dépense, et ne produisaient aucun effet à Rome. Le peuple romain ne croit qu'à la déperise actuelle. — Le carnaval n'a pas été beau ; les étrangers jetaient des bouquets coûtant demi-baioco et moins, et des dragées de plâtre. L'avarice romaine est en deuil par la mort des duchesse Torlonia et princesse Borghèse : belle occasion de ne pas donner de fêtes. Celles de monsieur l'ambassadeur de France ont été admirables.

J'ai oublié beaucoup d'anecdotes sur Naples. Les bals y sont gais, et, vers deux heures après minuit, le roi ferme les portes pour empêcher les danseurs de sortir.

On a admiré comme riche le mariage, à Florence, de la fille du grandduc avec Modène. Ce grand-duc est admirable, surtout pour les grandes routes. De Rome à Florence, on passera par Civita-Vecchia, sans neige, sans les montagnes horribles de Radicofani et sans périls.

Il faut couper en deux le traitement des ambassades et des consulats. Par exemple, à l'ambassadeur à Rome, soixante mille francs d'appointements, six bals à trois mille francs chacun et douze dîners ;

(1) Le chef suprême.

avec celle recetle, on serait adoré et baisé à l'orteil ; on se moque des cordons et des dignités.

A M. DI FIOHE A PARIS

Rome, le 11 mars 1841.

Voici une belle occasion ; si je pouvais dicter, je vous en dirais de belles ; mais devant songer, avant tout, au caractère, rien ne me vient.

Le pape, bon homme et que son successeur fera regretter, a eu une peur imm(>nse de l'année 1840. Depuis le l*^"" janvier 184 1, sa santé revient à pas de géant ; le cardinal Lambruschini meurt de peur ; riîomœopathie l'a guéri d'un commencement de phtisie laryngée. Le cardinal Lambruschini croit à quinze ou vingt conspirations toujours marchant ; je jurerais qu'il n'y en a pas une. — La logique est absolument morte de Bologne à Terracine ; de Bologne à Ancône, les peuples sont ivi-es de colère ; mais pas le sens commun. On envie le gouvernement du grand duc de Toscane, qui est passionné pour les chemins et pour la gloire; seulement il lui manque la force de vouloir. Cependant toute l'Italie envie le sort de Lucqucs, qui, à la mort de Marie-Louise, va devenir Toscane. Ce pays si poli, la Chine de l'Europe, fait un pas chaque jour, mais un pas de tortue. Vous croiriez que je mr'iis si je vous disais des choses intimes du pape. Le cardinal Tnsli lui lil cadeau, il y a ([uriqucs mois, d(^ dix mille pièces d'or dcî dix écus (cinquante-trois francs). Les autres ministres des finances criaient misère ; Tosti, parlant à un homme de soixanto-S(>izo ans, dit toujours : Il y a de l'argent. Tosti est exécré, je ne sais pdiii'qiioi. Comme il est homme du plus bas peuple, il a la faculté de vouloir. — Il n'y a aucune logique à Rome ; les raisonnements romains sont à mourir de rire. Torlonia, la meilleure tête en finances, est dev«'nu fou de vanité, depuis que l'excellent pape lui dit : « Vous épous(>z une Colonna (juin 1840) (pii sera duchesse de C.... ; on dira la ducliesse jeune et la duchesse vieille ; cela sera pénible à madame vof i-e mère ; appelez-vous prince de C... ». Torlonia s'appelle prince de Torlonia, il couche avec sa femme qui a >me gorge fort l)c!lc et fort apj>;uvntc ; il la tient dans un cabinet à côté du bureau où il travaille, de onze

heures à cinq heures. Il s'est imaginé qu'un prince qui paraît dans l'almanach de Gotha, et qui a perdu sa mère (morte en août ou juillet à quatre-vingt-quatre ans), ne doit pas jouer aux cartes, ne doit pas plaisanter. Il met tous ses complaisants (huit ou dix imbéciles), excepté le marquis.... de Rieti, en fuite. II ne voulait pas qu'on dansât au théâtre d'Apollo, dont il est propriétaire ; personne ne va plus chez lui ; selon moi, il devient fou. Comme il a quarante-deux ans, il est absorbé dans son admiration pour les tétons de sa femme, a quatre ou cinq maîtres, et apprend le français à toute force.

Le prince C..., de Naples, le père de madame Torlonia est un imbécile doux ; il a sept ou huit maîtres de toute chose. C'est une fatalité, tous les jeunes princes romains (excepté Caetani et Rignano) sont imbéciles. Fabio Chigi, qui est allé à Paris et à Lyon, porter la barette à M. de Bonald, a de l'usage, au moins, mais cent francs par mois à manger. Son vieux père fait des sonnets et se ruine ; sa mère, une Borromée, qui a apporté le nez de Saint Charles à ses quatre fils, se ruine par le jeu. — Madame Serloppi est la maîtresse de Fabio Chigi ; je cherche en vain son nom de baptême ; il compte sur le cadeau de M. de Bonald pour aller voir Londres.

On dépense quatre cent mille francs aux fortifications d'Ancône et de Civita-Vecchia : c'est l'Autriche qui l'exige. — Une chose vraie, c'est que Jean-Jacques Rousseau et \'oltaire donnent de l'éloignement pour la France. Les plus grands ultras du noble faubourg, à peine arrivés ici, disent des horreurs du cardinal Tosti et de Gaetanio. C'est un homme d'esprit, mari de l'amie de.... Gaetanio publie un dictionnaire des choses ecclésiastiques, que l'on dit fait par Sa Sainteté. Le successeur de celui-ci, je ne crains pas do le répéter, le fera regretter ; car il n'est pas méchant, mais a toujours peur. C'est, au fond, un bonhomme de Vénitien, qui a amassé quinze cent mille francs. Le passe-port de son neveu porto ces mots : « Son Excellence le prince don... Capellari ». Ce prince n'a point paru dans les gazettes, il trouvera un million et demi. Sa femme est fille d'un capitaine français persécuté par Charles X.

La partie génoise^ forte de quatorze cardinaux, fera l'élection ; ils sont riches et adroits. Je nommerai l'ancien ministre de la guerre Ubaldini ; on nommera Pedicini, vieillard à demi rimhambito, ou Oppizoni, âgé de soixante-dix ans, archevêque de Bologne, aimé des Bolonais. On disait Fransonni, il y a trois mois, quand le pape avait un peu de gangrène à la jambe. Deux ou trois cardinaux affectent

déjà les manières graves d'un pape. Mieara, le capucin, passe pour fort méchant ; Giustiniani pappegerà. La France sera sans aucune espèce d'influence. L'ambassadeur de France s'est laissé environner d'espions, le neveu de votre ami, le conseiller de...., par exemple. L'argent comptant aura beaucoup d'influence. Un cardinal, avec trois voitures et vingt-deux mille francs d'appointements, est archipauvre ; il a à payer cinquante mille francs au moment de sa nomination. Quand il meurt, bientôt après, la bonté de l'excellent souverain conserve les vingt-deux mille francs à la famille, pendant quelques années. Je pourrais vous nommer huit ou dix cardinaux, moines ou monsignori, que l'on gagnerait avec des napoléons offerts avec sagacité ; mais où est Voblateur adroit ?

J'ai lu hier une encyclique en latin du pape ; elle dit des horreurs de l'Espagne, qui a chassé le nonce. C'est l'évêque de Minorque qui a allumé le feu. Mais Sa Sainteté se garde bien de parler d'excommunication ; ces enragés d'Espagnols ne demanderaient pas mieux.

Munsignor M..., juge à la Rote, passe pour l'homme qui a le plus de talent. 11 a lu Say et Smith, mais aussi aime les femmes et est fou de vanité.

Monsignor S.... M.... est homme du miMide et aimable. Le confesseur français à Saint-Pierre est homme d'esprit.

A M. 1)1 FÎORE A PARTS

Civitd-Vecchid, le l'i mars \M\.

Je relis avec un nouveau plaisir votre lettre du 17 février.

Quand vous passez, par hasard, près de la rue Croix-des-Petits- Champs, n» 34, montez au bureau d'écritures et demandez M. Bonavie ; c'est un garron dont, pendant trois ans, je n'ai eu qu'à me louer. Il a été soldat dans l'Inde ; le maliieur l'a rendu simple et sans emphase. Plût à Dieu que je l'eusse ici ! Il me copiait la page à vingt centimes les vingt lignes. Dites-lui : <( Je vous enverrai par la petite poste des lettres de M. Beyle, peu lisibles pour mes mauvais yeux (ménager ses amis) : vous les mettrez au net, à vingt lignes, sur du papier pot, et vous me renverrez par la poste l'original et la copie ».

Mes lettres, copiées par M. Bonavie ou un autre, seront un grand débarras pour moi. Quand je songe au caractère, il ne me vient que des niaiseries pendant la première page.

Puisque les petites choses vous amusent, je vous dirai que le hasard m'a procuré la connaissance de trois talents, dont deux sont fort pauvres. Si j'avais de la fortune, je ferais la leur avec peu de milliers de francs.

Premier talent. Celui-ci est im bon paysagiste, qui est obligé d'exposer ses paysages sans cadres, et il se prive de dîner pour payer les deux écus (onze francs) que coûte l'action d'exposer à la salle ouverte par la générosité du gouvernement, à la porte du Peuple. Il demande, d'après les encouragements de ses amis, cinq cents francs d'un grand paysage représentant Sorrento et le Vésuve dans le lointain. D'après les avis de M. Constantin, qui a su découvrir le procédé de Paul Véronèse pour les ciels, il est prêt à refaire son ciel et à sacrifier deux ou trois arbres, peints sur son ciel actuel, qui est lourd. Cet homme vraiment modeste et logique, s'appelle Smidt ; il est de Berne ou des environs, et jouit d'une pension de quarante ou cinquante francs par mois. Il y a loin de là à payer un directeur, un secrétaire, etc., etc., pour faire que, sur vingt-cinq pensionnaires à V Académie de France, dixsept aient la fièvre. En 1840, sur vingt-deux, dix-sept ont eu la fièvre. Le grand mal, invisible à nos sots députés, c'est que l'Académie est un oasis de Paris, où l'on maudit tout ce qui n'est pas le charlatanisme de Paris, qui fait avoir la croix après trois ans.

Les admirations naïves et passionnées d'une famille italienne, qui entend pour la première fois un opéra de ce Marmontel nommé Donizetti, sont précieuses. Dès que cette famille romaine veut raisonner théories, elle est parfaitement absurde ; la logique est morte et enterrée de Bologne à Terracine ; mais la sensibilité passionnée vit toujours. La vie à part des élèves de France les prive justement de la vue de cette sensibilité passionnée : n'est-ce pas la perfection de l'absurde ? Trois cents Allemands, pauvres comme Job, et déraisonnant à plaisir comme Candide, vivent dans l'intimité de la pauvre famille, qui leur loue, pour quinze francs, une petite chambre. Ils se réunissent tous les soirs au café del Greco, où on leur donne pour treize centimes, une tasse de café excellent ; tout le monde a de dix-sept à vingt-cinq ans dans ce café, où l'on ne peut se remuer et où tout le monde fume Tous les artistes parlent librement, et les jeunes Allemands déraisonnent à plaisir sur les pas de Steding de Munich, le grand déraisoiineur

272 connESPONDANCE de stendhal

à la modo en 1841. La logique allemande est de la force de la logique romaine, deux et deux font cinq.

Donc, M. Smidt, homme de vingt-cinq ans, creusé de petite vérole, sera probablement un grand paysagiste, s'il ne meurt pas de faim. Il regrettait, il y a deux mois, de ne s'être pas fait charpentier ; selon moi et M. Constantin, aucun Français vivant, même les membres de l'Institut, ne font aussi bien. La i>érité et l'agréable à la vue i)rillent dans les ouvrages de M. Smidt.

Second talent^ pauvre. Mademoiselle Molica, jeune chanteuse, assez jolie, passionnée, qui chante à se faire entendre de moi à travers une place et deux rues. Elle m'a dit, elle-même, qu'elle chante, comme on parle, sans aucune fatigue. Mademoiselle Molica a vingt-deux ans, c'est un baryton ou contralto. M. Molica papa est maîtr(>-maçon, et habite le palais où j'ai quatre chambres sur la mer, au troisième, et trois autres chambres sur le derrière, pour quarante-quatre francs par mois. Je n'ai vu mademoiselle Molica qu'une fois, je suis trop grand pour aller chez elle, dont bien me fâche. Je ne l'ai pas vue depuis six mois ; c'est le second commis de M. Dominique qui lui fait la cour pour le bon motif. Ce commis gagnera un jour vingt écus par mois (cent douze francs), et là-dessus le ménag«' vivra. On a chanté un opéra d'amateurs ce carnaval. D'après l'opinion unanime, jamais Civita- Vecchia n'a eu une prima doua com])arable ; qnand le ténor tombait dans le faux, mademoi.sclle Molica le ramenait, elle dominait même l'orchestre. Toutes les jeunes filles du pays l'abhorent, car elle est gaie, aimable, parlante ; elle passionne bien ses rôles ; elle entend un peu le français. Elle ferait résonner l'Opéra, et sans jamais crier, elle n'en a pas besoin. Quel théâtre ne donnerait pas six mille francs la première année, après deux débuts, à mademoiselle Molica ? Quel donte qu'après deux ans, si elle ne tombait pas en proie à quelque maladie, elle ne gagnât pas vingt mille francs. Il faudrait qu'elle épousât M. Toto d'Alberti, descendant d'un Français, lequel écrit bien, et gagne par trois ou quatre métiers, quatre-vingt-quinze à cent francs. Son père, courtier pour les blés, est un parfait honnête homme qui s'épuise avec les jolies paysannes. Toto a donné un coup de poignard à sa première maîtresse, qui l'avait trahi ; Dominique (1) le sauva. On lui demanda à quelle peine on devrait le condamner ; « A trois mois de prison ». Il y avnit einquante-ciiiq jours qu'il était dans la forte-

(I ) Hi-yli' hii-mr'ine.

resse. Au moment du crime, Dominique vola le poignard, qui n'a plus reparu. Toto d'Alberti, transporté chez Dominique (le crime avait eu lieu dans l'escalier de son logement, la belle habitait la maison), sur son canapé, y était en proie à d'affreuses convulsions ; bientôt dix gendarmes viennent l'y garder. Dominique fut éloquent ; il prouvait qu'il n'y avait pas de crime ; le coup avait été donné dans les gros appas de la demoiselle ; les gendarmes conclurent que Dominique protégeait le coupable et, dès cet instant, la procédure prit une bonne tournure. Dominique n'avait jamais parlé à l'infidèle. Au sortir de la forteresse, Toto, l'amant actuel de mademoiselle Molica, alla passer quelques mois à Barcelone. Au reste, il détestait l'infidèle et ne lui a jamais reparlé. Cet amant passionné, à l'œil sombre, c'est un petit juif bien fait ; toute sa famille a l'air français. Mais comment faire pénétrer l'idée du théâtre dans la tête de M. le maçon Molica ? Je suis trop paresseux pour me mettre à la tète de cette affaire. Mon opinion sur ce talent inconnu est celle de M. Blasi et de quatre amateurs très forts, qui ont chanté tout le carnaval sur le théâtre avec mademoiselle Mie-de-pain (Mollica).

M. le lieutenant-colonel Sodermarck a tout quitté pour faire mon portrait ; il en trouve à six cents francs.

Interrompue par les accidents du 15 mars.

688(1) A M. HONORÉ DE BALZAC A PARIS

Civita-Vecchia^ 4 avril 1841.

Mon cher grand romancier,

M. Colomb, n'' 35, rue Godot-de-Mauroy, à cinq heures, a une longue lettre à vous adresser pour ma reconnaisance en octobre 1840. Il ne peut vous trouver. Il vous remettra un charg. pour moi de pages blanflips qui demande vos réflexions.

Fabrice del Dgo.

M. Colomb, n" .^5, rui^ Godot-de-Mauroy ou au Biuriin de comptabililé, diligences, n" 12, rue Notre-Damc-des-N'ictoires.

(I) Côll'^ftinn H. CnrdifT. Voir Stendhal H ses amis. p. 73.

M. R. Colomb, ruo Notre-Dame-de-Grâccs, iP 3, ou rue Godot-de- Mauroy, n» 35.

Mon cousin, M. Colomb, vous recommandora quand vous partiroz parles diligences de la rue de Notre-Dame-des-\'iftoires. (1)

Civita-Vecchia, le 5 avril 1841.

Je me suis aussi colleté avec le néant (2) ; c'est le passage qui est désagréable, et cette horreur provient de toutes les niaiseries qu'on nous a mises dans la tête à trois ans.

Ne dites rien à Colomb, j'avais l'intention de ne rien écrire ; mais je crois à l'intérêt que vous me montrez. Donc, migraines horribles pendant six mois ; puis, quatre accès du mal que voici :

Tout-à-coup j'oublie tous les mots français. — Je ne puis plus dire : Donnez-moi un verre d'eau. Je m'observe curieusement ; excepté l'usage des mots, je jouis de toutes les propriétés naturelles de l'animal. Cela dure huit à dix minutes ; puis, peu à peu, la mémoire des mots revient, et je reste fatigué.

Croyant peu à la médecine, et surtout aux médecins, hommes médiocres, je n'ai consulté qu'au bout do six mois d'affreuses migraines. — M. S...., liomœopathe de Berlin, a fait de belles cures à Rome ; il a débité des phrases à la suite desquelles j'ai entrevu qu'il s'agissait d'apoplexie nerveuse non sanguine.

Je vais écrire à l'excellent M. Prévost, de Genève, mais je ne crois en rien, qu'à la profonde attention que M. Prévost donne à la maladie.

M. S.... (physionomie méchante, spirituelle, propos de charlatan) m'a fait prendre de l'aconit pour animerla circulation, et, au printemps, veut me faire prendre le sulfure. La meilleure drogue serait celle de M. Dijnii (3). J'irais à Genève passer diMix jours avec l'excellent Pré-

(1) Monsieur II. de Balzac, auteur du Père Goriot, elr., etc., chez M. .\li)honse Karr, n" 46, rue Neuve-Vivienne. Paris.

(2) Beyle éprouva, le 15 mars 1841, les premit^res atteintes de la maladie dont i est mort à Paris, le 23 mars 1842. (R. C.)

(3) Le comte Mole.

vost qui, par la suppression des acides, a chassé de chez moi la gravelle et la goutte.

J'ai eu quatre suppressions de mémoire de tout français depuis un an ; cela dure six à huit minutes ; les idées vont bien, mais sans les mots. Il y a dix jours, en dînant au cabaret avec Constantin, j'ai fait des efforts incroyables pour trouver le mot verre. J'ai toujours un fond de mal à la tête, venant de l'estomac, et je suis fatigué pour avoir tâché de moins mal écrire ces trois pages.

Pondant l'avant -dernier accès, au petit jour, je continuais à m'habiller pour aller à la chasse ; autant vaut rester immobile là qu'ailleurs. Y aie.

Rome, le 8 avril 1841.

Voici ma première lettre. Je suis venu à Rome, le premier de ce mois, pour profiter des lumières du brusque docteur Dematteis, qui a pour moi une bonté marquée ; il m'a traité de la gravelle en 1833.

Le docteur n'a pas voulu me saigner une troisième fois ; il a nié la langue épaisse, quoique hier ce phénomène peu agréable se soit renouvelé à côté de Constantin, que j'étais allé voir travailler au portrait de Charlemagne, que le gouvernement de Paris lui a demandé pour trois mille francs.

M. Dematteis est une tête dure ; il nie l'homœopathie ; il prétend que mon mal est une goutte qui, n'allant pas aux pieds, se porte sur la tête. Je suis, quatre ou cinq fois par jour, sur le point d'étouffer ; mais le dîner me guérit à moitié et je dors bien. J'ai fait cent fois le sacrifice de la vie, me couchant, croyant fermement ne pas me réveiller. Une lettre de trois lignes à écrire me donne des étourdissements.

J'ai assez bien caché mon mal ; je trouve qu'il n'y a pas de ridicule à mourir dans la rue, quand on ne le fait pas exprès. (1) Avanthier, à l'exposition (archiplate) des élèves de l'Académie de France,

(1) Stendhal tomba, frappé par l'apoplexie, au boulevard des Capucines, devant le >ïiniRtère des Affaires étrangères. (C S.)

devant un Amour de marbre qui se coupe les oiles, j'ai eu la sensation d'étouffer net ; j'étais fort rouge.

Je n'ai pas demandé au docteur le nom de cette maladie, pour ne pas m'embarquer dans des réflexions ; ainsi je ne puis vous le dire. L'homœopathie, empêchant la goutte d'agir, ferait-elle mourir d'apoplexie, comme jadis les poudres du duc de Portland ?

C'est le docteur Dematteis qui m'a fourni ce trait d'érudition...

Figurez-vous une jolie chambre, au second, dans la rue la plus fréquentée de Rome ; un maître de maison, bon homme, là avec Constantin. C'est M. Forezza, enchanté de recevoir dix-sept piastres par mois depuis deux ans ; il me fait soigner par la grosse servante Barbara. Elle me vole et vient de me voler une paire de bottes ; je me tiens à deux pour ne pas lui demander ces bottes, pouvant être très malade chez elle. En tous cas, ce ne serait pas mourir dans une auberge de campagne.

Samedi saint, 10 avril, à sept heures du soir.

Rome {lundi), le 19 airil 1841.

Hier, on m'a mis un exutoire au bras gauche ; ce matin, on m'a saigné. Le symptôme le plus désagréable, c'est l'embarras de la langue qui me fait bredouiller.

L'excellent Constantin vient me voir deux fois par jour; M. Allery, d'Aix-la-Chapelle, médecin du pape, vient me voir. Constantin me dore bien la pilule qui n'est pas trop amère ; j'(>spèrc bien en revenir. Mais enfin, je veux vous faire mes adieux, pour le cas où cette lettre serait Yultima. Je vous aime réellement et il n'y a pas foule.

Aditn. prt'iK'z gaiement les événements.

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